Les filles ne boudent pas le numérique, c’est le numérique qui les boude!

Lundi 8 novembre 2021

Pendant la période de confinement, l’école a fait l’expérience, éprouvante pour beaucoup de ses usagères et usagers, de l’enseignement via Zoom, Teams et autres plateformes. Cette crise qui a creusé les inégalités sociales et sexuées liées à l‘emprise croissante du numérique sur notre vie quotidienne, a fait apparaître l’urgence d’une transformation structurelle de l’enseignement dans ce domaine. Dans l’effort que l’école tente aujourd’hui pour réduire l’écart dans l’accès et l’usage des ordinateurs et de l’internet au désavantage des enfants de milieux socio-culturellement défavorisés, il est essentiel qu’elle inclue des mesures efficaces pour augmenter la représentation des filles dans les options, formations et métiers liés à l’informatique et pour combattre la violence spécifique qu’elles subissent au travers des réseaux sociaux et sur internet.

Des représentations stéréotypées du monde informatique

Les chiffres récents concernant l’enseignement supérieur montrent qu’en 2017-2018, les filles constituent seulement 8,5% des étudiant·e·s en technologies de l’information et de la communication (TIC) alors qu’elles sont 63% des étudiant·e·s à poursuivre des études en dehors des Stim (acronyme de science, technologie, ingénierie et mathématiques). Selon une enquête présentée lors du colloque «femmes, genre et numérique» de l’UNamur en août dernier, les filles s’orientent moins que les garçons vers les filières du secondaire à forte composante mathématique et sont, par conséquent, sous-représentées dans les STIM. à cela s’ajoutent les représentations stéréotypées de l’informatique guère susceptibles de les attirer vers cette matière car l’image du «geek» ou du «nerd», ce fou d’informatique, supermatheux et asocial, reste prégnante dans notre société. D’autre part, il faut tenir compte du «travail émotionnel» qu’implique le fait d’être minoritaire dans une filière considérée comme masculine: les filles doivent faire face au sexisme, notamment au sexisme bienveillant et il leur arrive souvent de procéder à une «déféminisation» de leur comportement ou de leur aspect pour passer inaperçues. On ne s’étonnera pas dès lors que les étudiantes inscrites en facultés informatiques sont nombreuses à ne pas y rester (59% de filles se découragent, un pourcentage plus élevé que celui des garçons et même que celui des filles dans les Stim).

Marlyn Meltzer (debout) et Ruth
Teitelbaum (accroupie) programmant
l'ENIAC en 1946

Une masculinisation du monde numérique

Il fut un temps, les recherches récentes en témoignent, où les femmes avaient leur place dans l’informatique: à la naissance de celle-ci, autour des années 40, elles se passionnent, développent des entreprises, innovent dans le domaine managérial (programmation à distance, horaires flexibles, absence d’installations coûteuses, accent sur la coordination et la formation) et dans la production logicielle (méthodes rigoureuses d’estimation des charges de travail). À partir des années 80, les femmes qui étaient de plus en plus présentes dans les métiers de l’informatique, s’en détournent alors que le marché de l’emploi dans ce domaine était très dynamique et attractif. Avec la commercialisation des ordinateurs et la demande croissante de professionnels que l’on a formés en fonction d’un profil type (le «bon programmeur» est un homme, fort en maths), le monde du numérique s’est masculinisé aussi bien dans les représentations que dans la réalité entrainant l’exclusion des femmes de ces métiers. Cette nouvelle discipline, à l’origine neutre sexuellement, était prometteuse mais le poids des stéréotypes ajouté à l’absence de prise de conscience des inégalités sociales et des rapports asymétriques entre femmes et hommes a abouti à reproduire la hiérarchie sexuée.

Le cyber-sexisme

L’autre plaie liée au numérique qui affecte les conditions d’apprentissage des filles dans le milieu scolaire, ce sont les cyber-violences. Celles-ci englobent toutes les formes de maltraitance sexiste dans les réseaux sociaux et sur internet. Même si elles se produisent majoritairement à l’extérieur de l’école, elles s’ajoutent aux traitements différenciés en fonction du sexe et affectent la confiance en soi, l’estime de soi et les performances des filles. Une étude française sur le cyber-sexisme chez les adolescent·e·s de 12 à 15 ans fait le constat suivant: les filles déclarent plus que les garçons avoir subi des violences en lien avec les outils numériques, et les violences qu’elles déclarent ont une forte dimension sexiste. 20% d’entre elles (13% pour les garçons) rapportent avoir été insultées en ligne sur leur apparence physique (poids, taille ou toute autre particularité physique). Près de trois filles pour deux garçons dans chaque classe déclarent avoir été confronté·e·s à des cyber-violences à caractère sexuel par le biais de photos, vidéos ou textos envoyés sous la contrainte et/ou diffusés sans l’accord et/ou reçus sans en avoir envie. Enfin, les jeunes filles qui, bien que peu visibles, constituent la moitié des gamer·euse·s (joueuses et joueurs) subissent régulièrement du harcèlement en ligne, la communauté gamer étant profondément sexiste.

Le Pacte d’excellence, une vraie opportunité

L’école est un lieu privilégié où les pouvoirs publics peuvent intervenir pour combattre les inégalités sociales et sexuées. Encore faut-il qu’elle reconnaisse la problématique du genre comme une question qui la concerne et qu’elle l’intègre de manière structurelle dans toutes ses composantes. Le contexte actuel s’y prête puisqu’une réforme de grande envergure est en cours, à savoir le Pacte pour un enseignement d’excellence et que dans ce cadre, les référentiels de socles de compétence vont définir avec précision ce que tous les élèves doivent apprendre durant le tronc commun. Or le texte du référentiel «Formation manuelle, technique technologique et numérique» du tronc commun ne connaît pas le mot «genre» et ne mentionne les mots «filles/ garçons» qu’une seule fois, à propos des proportions de filles/garçons qui s’orientent dans certaines filières technologiques en recommandant une prise de conscience de ce phénomène qui pourrait «contribuer à modifier les tendances observées». Il faut aller plus loin, on ne peut lutter contre la sous-représentation des filles ni contre le cyber-sexisme si la compétence genre -entendons par là l’aptitude à interroger les pratiques et les idées en posant la question des inégalités sociales et sexuées- n’est pas développée dans tout le processus d’acquisition et d’appropriation du numérique.

Une nouvelle approche du numérique: toutes et tous y gagneront

C’est l’approche même du numérique qui doit être changée, sans quoi le stéréotype de masculinité qui l’imprègne et les pratiques discriminatoires qui y règnent, continueront de décourager celles et ceux qui ont besoin que les choses soient possibles et aient un sens pour s’engager. Les expériences pilotes à l’étranger[1], les rapports de l’Unesco ou encore les recommandations de Dominique Lafontaine, professeure en sciences de l’éducation à l’ULiège[2] permettent de tracer les grandes lignes de ce qui pourrait être une nouvelle approche. Tout d’abord, la question genre et numérique doit être considérée comme un problème à résoudre par toute l’institution, c’est-à-dire direction, inspection, corps enseignant, éducatrices et éducateurs, psychologues, conseillers et conseillères…; elle devrait, par exemple, être intégrée dans les plans de pilotage des écoles. Ensuite, il faut que toutes les personnes appartenant à l’institution: - acquièrent les connaissances scientifiques en matière d’inégalités sociales et sexuées dans le domaine du numérique. Il s’agit d’assimiler le corpus qui a passé ce domaine au crible du genre et de la diversité dans différentes disciplines: l’histoire, la sociologie, la psychologie, la pédagogie… - possèdent les outils pour réagir et lutter contre toutes les formes de violence à l’école (en particulier la violence verbale des «blagues» sexistes du style «les filles sont nulles en informatique»); il faut également assurer l’existence de structures organisant la cyber-autodéfense pour filles. Le cyber-harcèlement doit en effet être repéré en tant que tel, puis combattu car il va à l’encontre du droit des filles à la sécurité sur le net. Enfin, il faut non seulement procéder à l’élimination de tout biais sexiste et raciste dans l’ensemble du matériel pédagogique et de promotion de l’institution, mais aussi introduire dans ce matériel des liens entre le numérique et des domaines familiers aux filles (culture) ou des comportements que leur socialisation a développés (intérêt pour le social, attention aux autres), de manière à ce que les études et les métiers du numérique apparaissent dans leur dimension de travail collectif et d’entraide, leur utilité sociale et leur contribution au bien-être. Le chantier est énorme, mais tout est encore possible. Développer une approche sensible au genre permettra d’éveiller et de maintenir l’intérêt, non seulement des filles mais des jeunes, en général pour le numérique. C’est toute la société qui y gagnera, quand des femmes et des personnes appartenant à des catégories discriminées investiront ce domaine pour l’enrichir de leurs savoirs et de leurs expériences.

Nadine Plateau, Commission enseignement du Conseil des femmes francophones de Belgique (CFFB), Bijou Banza, Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE), Laura Chaumont, Garance ASBL, et Stéphanie Jacquet-Parienté, SOS Viol.

Illustration: Ada Lovelace, pionnière de l’informatique


[1] Judith Whyte, Girls into Science and Technology, 2018, Routledge. Cet ouvrage retrace une expérience pilote menée à Manchester en 1985 qui reposait sur la formation des enseignant·e·s et le changement de culture de l’école en matière de sciences et technologie. [2] Dominique Lafontaine recommande d’intégrer la dimension genre dans la formation des enseignant·e·s, de soutenir la confiance des filles dans leurs capacités dans le domaine des STIM; de valoriser et rendre visibles les performances des femmes dans ce domaine; d’enrichir les représentations des métiers dans le domaine des STIM, etc. (Intervention au colloque Pourquoi les femmes boudent-elles les STIM à l’ULiège le 11 février 2019).    

nov 2021

éduquer

165

Du même numéro

Mathématiques de la voiture urbaine

Tenter de lister tous les bénéfices et les nuisances d’un objet comme la voiture est une tâche ardue. Si on en connaît bien les bénéfices colossaux (transporter rapidement et confortablement une perso...
Lire l'article

Mobilité douce: changer de paradigme

Depuis deux ans, Elke Van den Brandt, ministre bruxelloise de la Mobilité, fait bouger les lignes. Pour preuve, elle a reçu pas moins de trois prix internationaux pour son action. Son objectif? Réamén...
Lire l'article

Vélo et mobilité scolaire

Le recours à la voiture pour les trajets scolaires reste la norme, comment inverser la tendance?
Lire l'article

Articles similaires