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Les devoirs à domicile: bénéfiques ou toxiques?

Les devoirs à domicile: bénéfiques ou toxiques?
La dernière rentrée scolaire a encore été l’occasion de débats parfois passionnés autour des devoirs. Pour mettre les choses en perspective, cela fait plus de 30 ans que des chercheur·se·s s’interrogent sur les bénéfices réels de cette pratique. Mais les devoirs ne semblent toujours pas faire l’unanimité.

Les défenseur·se·s de l’enfance, les chercheurs et chercheuses en éducation et une partie des enseignant·e·s formulent à leur égard de sérieuses critiques. Pourtant, les devoirs ne sont-ils pas encore présents dans de nombreuses classes? Près de 20 ans après la mise en application du décret visant à les réguler, pourquoi font-ils autant parler d’eux? Pourquoi un consensus semble-t-il si difficile à trouver sur la question? Fondamentalement, quelle vision les enseignant·e·s du primaire ont-ils des devoirs à domicile? Cet article tentera d’apporter un éclairage sur cette question complexe, en s’intéressant aux visions adoptées par les différents acteurs et actrices afin de les mettre en perspective avec les pratiques de terrain.

Le devoir: mais de quoi parle-t-on?

Il existe autant de définitions pour le terme devoir dans un contexte scolaire que de types de devoirs qui peuvent être donnés aux élèves. Dans le cadre de cet article, nous comprendrons le terme devoir comme étant tous travaux à réaliser à domicile (incluant les exercices, les recherches et les leçons) donnés par les enseignant·e·s. Ils sont censés être faits seuls et en dehors des heures de cours.

Le devoir: une pratique décriée?

Si l’on se réfère à Patrick Rayou (2009), les devoirs à domicile se trouvent au carrefour de nombreux phénomènes constitutifs du monde scolaire et de ses relations avec le reste de la société. L’utilité et les effets bénéfiques des devoirs reposent sur de nombreuses croyances et valeurs partagées par les acteurs et actrices de premier plan: les enseignant·e·s, les enfants et les parents. Surfant sur cette vague, on assiste depuis une dizaine d’années au développement d’un marché parallèle de cours particuliers, de coaching scolaire où les devoirs semblent servir de prétexte à une marchandisation de l’enseignement. Ainsi, nombreux·ses sont les acteur·trice·s de la société qui, d’une manière ou d’une autre, gravitent autour des devoirs.

Pourquoi le devoir constitue-t-il une pratique particulièrement décriée par la littérature scientifique et plusieurs courants de pensées dans l’enseignement? Nous dressons ici un bref aperçu des arguments en défaveur des devoirs formulés par les enseignant·e·s, les parents et les élèves. Ces arguments peuvent se répartir en quatre types différents: relationnel, pragmatique, pédagogique et didactique.

En ce qui concerne les enseignant·e·s, ils semblent plutôt considérer le devoir comme un moyen de répondre aux attentes des parents, une charge de travail supplémentaire et une perte de temps pour les apprentissages. Ils impliquent une perte de sens (tâches décomposées et décontextualisées) et entraînent une gestion difficile des rythmes de travail différents en fonction des élèves. Ils renforcent enfin les inégalités sociales, culturelles et matérielles. Ce dernier argument est d’ailleurs partagé par les parents qui, eux aussi, dénoncent le caractère inégalitaire des devoirs.

Ainsi, du côté des parents, les devoirs sont plutôt considérés comme une surcharge de travail impliquant des tensions familiales et une décharge de responsabilité de l’école sur eux. Ils critiquent d’ailleurs un caractère trop volumineux et concentré à certains moments de l’année. Les travaux à domicile sont souvent perçus comme exigeant trop de ressources extérieures et entraînant de fait une fatigue émotionnelle et physique. Deux autres arguments sont avancés par les parents et partagés par leurs enfants: les devoirs empêchent d’avoir un temps de loisirs suffisant et les buts et attentes des enseignant·e·s y sont souvent difficiles à identifier.

À la lecture de ces critiques sérieuses, on pourrait naïvement croire le sort des devoirs scellé. Mais aussi bien dans la littérature scientifique que parmi les acteurs et actrices de terrain, la réalité est bien plus nuancée, et les partisan·ne·s de cette pratique ne manquent pas non plus.

Le devoir: un sésame?

Voyons maintenant les vertus des devoirs avancées par leurs adeptes. Les devoirs créeraient un lien entre l’école et la famille. Ils permettraient même de véhiculer une image plus sérieuse de l’enseignant·e (cet argument est d’ailleurs partagé par les parents). Ils offriraient parfois la possibilité de boucler le programme scolaire. Ils seraient en outre un gain de temps et amélioreraient les résultats des élèves. Les devoirs participeraient ainsi à la luttent contre l’échec scolaire en allongeant le temps d’apprentissage, en fournissant un minimum commun à chacun·e et en poussant les parents à mieux suivre leurs enfants. Enfin, ils inciteraient les élèves à adopter une rigueur exigée plus tard dans leur scolarité et favoriseraient l’autonomie. Bon nombre d’enseignant·e·s estiment ainsi que les devoirs fixent les apprentissages et sont un moyen d’identifier les difficultés des élèves.

Du côté des parents, les arguments en faveur des devoirs sont nettement moins nombreux. Parmi eux, on retrouve la lutte contre l’échec scolaire et l’amélioration des résultats (argument partagé par les enseignant·e·s). Le devoir occuperait l’enfant après l’école et serait un point de repère dans sa scolarité. Il donnerait de la valeur au travail scolaire.

«Du côté des parents, les devoirs sont plutôt considérés comme une surcharge de travail impliquant des tensions familiales et une décharge de responsabilité de l’école sur eux.»

Pour les élèves, les devoirs constitueraient d’ailleurs un lien entre l’école et la maison. Ils permettraient à l’enfant d’apprendre à s’organiser, le responsabiliseraient et lui feraient revoir ce qui a été fait pendant la journée.

Comme dans tout débat, les deux camps avancent des arguments que chacun estime irréfutables. Comment cohabitent donc de telles divergences au sein de l’institution scolaire? Un petit tour d’horizon des pratiques de terrain s’impose.

En classe et dans le cartable

Une incursion sur le terrain amène à distinguer une large palette de pratiques mais surtout d’intentions chez les enseignant·e·s. Si une majorité donne encore des devoirs, les raisons qui les poussent à en donner varient très fortement tout comme les formes qu’ils peuvent prendre. Différents profils d’enseignant·e·s se dégagent vis-à-vis des visions et pratiques du devoir. Il existe aussi des praticien·ne·s qui sont convaincu·e·s des dérives des devoirs et qui n’en donnent pas.

  • «Après réflexion, mes élèves n’auront pas de devoirs»

C’est le cas d’Alexandra (13 ans d’ancienneté, titulaire de 1re primaire): «Pour ma part, avant j’en donnais dans un souci de bien faire, de peur que les élèves oublient trop vite, pour m’assurer qu’ils avaient compris la matière. J’en suis même arrivée à donner des fichiers pendant les vacances. Du coup à la rentrée, je passais un temps fou à tous les corriger. Une fois que je l’ai vécu comme maman, je me suis rendu compte du côté toxique des devoirs sur la vie de famille et j’ai arrêté.»

  • «Je ne crois pas aux bienfaits des devoirs mais je me sens obligée d’en donner»

C’est le cas de Rhizlane (7 ans d’ancienneté, titulaire de 3e primaire) qui évoque cette pression extérieure et les tiraillements qui peuvent en découler: «Je donne des devoirs parce que j’ai longtemps cru que ça pouvait aider les enfants, mais aussi à cause de la pression des parents et de ma hiérarchie. Après, j’avoue que depuis que je fais l’étude, je me suis rendu compte d’un tas de trucs: certains devoirs que je donnais en pensant qu’ils étaient super simples, adaptés, etc. eh bien en fait, pas du tout. Depuis, je me pose beaucoup de questions. Je sais que ça fait probablement plus de tort que de bien, mais je n’arrive pas à trancher. Et donc je continue à en donner en espérant qu’ils soient de plus en plus adéquats, vu que je passe plus de temps à réfléchir sur quoi donner». Cette enseignante est le reflet d’une part considérable d’acteurs et d’actrices du monde éducatif qui se sentent tiraillés entre leurs convictions, les dérives qu’ils connaissent du devoir et l’influence de multiples facteurs externes.

  • «J’ai réfléchi aux enjeux des devoirs et je teste différentes pratiques»

Farah (1 an d’ancienneté, titulaire de 4e primaire) fait partie de ces enseignant·e·s qui, comme la précédente, évoquent des questionnements et la recherche d’un «compromis»: «Je donne des devoirs à mes élèves, mais je me pose beaucoup de questions sur leur pertinence et leur forme. J’ai même tenté à un moment de donner des devoirs différents aux élèves en fonction de leurs besoins, mais je devenais dingue, c’était ingérable. J’ai opté pour une solution intermédiaire: les cahiers d’apprentissage. Et tout le monde a l’air d’être content.»

  • «Quand j’étais élève versus maintenant je suis prof»

Parmi les membres des équipes éducatives, il existe également une part non négligeable qui confient ne jamais avoir entrepris de véritable réflexion de fond sur la question. Mégane (2 ans d’ancienneté, titulaire de 4e primaire): «J’ai fait mes études primaires et secondaires dans une école en pédagogie active où il n’y avait pas de devoirs. Pendant mes études en haute école, cette question ne s’est jamais posée et en stage, en gros, je donnais les feuilles que je n’avais pas eu le temps de faire dans la journée, si la maître de stage le demandait. Bref, il n’y a jamais eu de véritable réflexion de ma part sur cette question. Je me retrouve maintenant comme jeune instit’ dans une école où tout le monde donne des devoirs. En plus, il y a une étude qui est organisée. J’ai l’impression d’être coincée, donc j’en donne mais à contrecœur». Si cette enseignante témoigne d’une scolarité sans devoirs qui l’a amenée à ne jamais se poser la question et finalement à céder aux pressions extérieures, d’autres ont vécu l’inverse: ils témoignent d’une scolarité où le devoir était pratique courante et reproduisent ce mode de fonctionnement considérant qu’il leur a été bénéfique.

«Jamais sans devoir»

Au milieu de toutes ces nuances, se rencontrent très fréquemment des enseignant·e·s fervent·e·s défenseur·se·s du devoir et de son application. Pierre (22 ans d’ancienneté, titulaire de 6e primaire) est l’un d’entre eux: «J’ai toujours donné des devoirs quelle que soit l’année dont j’étais titulaire. C’est clair qu’en 6e , je veux les préparer au CEB mais surtout au secondaire, et même s’ils râlent parce qu’il y a beaucoup de travail à faire à la maison, je sais qu’ils me remercieront quand en secondaire, ils seront autonomes et pourront gérer tout de front.» À travers tous ces témoignages, nous pouvons saisir à quel point les pratiques autour du devoir sont diverses et parfois très éloignées des convictions qui les entourent. Il est souvent question d’autres acteurs et actrices tel·le·s que les parents. Voyons ce que ces derniers pensent des devoirs.

Et qu’en pensent les parents?

Même si certaines nuances se dessinent également chez les parents, les témoignages d’expériences positives sont plus rares que chez les enseignant·e·s. Ainsi, nous avons rencontré les profils suivants:

  • Ceux qui n’en veulent pas et ont fait le choix d’écoles où il n’y en a pas

Michel (papa d’enfants de 9 ans et 11 ans) fait partie de ceux qui les rejettent catégoriquement: «Moi, j’ai fait le choix de mettre mes filles dans une école en pédagogie active et donc il n’y a pas de devoirs. J’ai assez vu les dégâts des devoirs sur mes neveux. Je suis ravi de ne pas avoir à penser à ça». D’autres partagent ce rejet mais semblent contraints de composer avec des réalités différentes, c’est le cas des profils suivants.

  • Ceux qui n’en veulent pas et vivent leur présence comme un véritable enfer aux lourdes conséquences

Beaucoup de parents rencontrés considèrent le devoir comme un calvaire. À titre d’exemple, Rumnova (maman d’un enfant de 9 ans) confie: «Mon fils a des devoirs depuis qu’il est en 1re primaire, mais moi je ne sais pas l’aider. J’ai arrêté le jour où il est rentré avec sa feuille pleine de rouge. Maintenant, je paie quelqu’un qui vient travailler avec lui mais du coup on oublie les autres activités.» Des sacrifices, il semble être nombreux à devoir en faire: Issam (papa d’une enfant de 12 ans) en témoigne également: «Quand ma fille était petite, les devoirs c’était cool, ça allait vite. Maintenant c’est l’enfer, ça prend trop de temps et du coup, on n’a quasi plus le temps pour ses activités extérieures. Elle doit faire le reste de ses devoirs quand elle revient de la piscine à 20h et ça c’est compliqué, donc il y a plein de fois où elle ne peut plus y aller. J’espère au moins que ça sert à quelque chose, même si j’en doute.»

  • Ceux qui considèrent le devoir comme bénéfique

Certains parents rencontrés considèrent le devoir comme positif, à l’image de Catherine (maman d’un enfant de 6 ans): «Je trouve génial comparé à la maternelle de pouvoir vraiment voir ce que mon fils fait en classe et sait faire grâce à ses devoirs. C’est un moment que je partage avec plaisir avec lui. Le voir faire ses premiers calculs, préparer avec lui ses mots de dictée, je trouve ça chouette».

Là encore, ces témoignages permettent de remarquer que la question est loin d’être tranchée et que les équipes éducatives et les parents optent pour des convictions et postures différentes vis-à-vis de la pratique du devoir. Comment s’en sortir face à tous ces positionnements?

Les devoirs: entre convictions et pratiques, comment s’en sortir?

L’analyse des différents positionnements et des pratiques autour des devoirs conduit à souligner qu’ils sont finalement teintés d’idéologies différentes et vont bien au-delà de la question intrinsèque des devoirs. Il s’agit de visions bien plus larges qui reposent plutôt sur le regard qui est porté sur l’enfance, sur l’école, sur les visées de l’enseignement, voire même sur la société au sens large, envisageant des aspects très divers (tels que le respect et l’épanouissement de l’enfant versus la culture de l’effort et du mérite par exemple). En résumé, comme le disaient déjà Bernard Favre et Norbert Steffen, en 1988, la pratique des devoirs est à la fois «désirée et rejetée, nécessaire et inutile, efficace et inefficace, sécurisante et source de tension». Même si le débat est loin d’être tranché aujourd’hui, cela fait donc plus de 30 ans que les chercheur·se·s soulignent l’ambivalence des devoirs.

On remarque d’ailleurs que si cette question est au centre de bien des débats médiatiques et publics (présence massive dans les journaux, sur les plateaux télé, etc.) paradoxalement, le débat est moins présent dans les salles des profs. Ne faudrait-il pas que les enseignant·e·s s’approprient ou se réapproprient cette question en équipe? À l’heure de la rédaction des plans de pilotage et des mises en pratique de leurs objectifs, cette question des devoirs à domicile ne devrait-elle pas faire l’objet d’une réflexion au sein de chaque équipe éducative afin d’avoir des pratiques concertées et non la reproduction d’habitudes fondées sur des motivations de natures différentes et inégalement considérables. Finalement quel sens donne-t-on au métier d’enseignant·e et aux missions de l’école? Ce sens se retrouve-t-il véhiculé au travers des pratiques que l’on prône et met en place? La question va bien au-delà de la pratique du devoir.

 

Talhaoui Amina, enseignante en primaire, spécialisée en orthopédagogie et Biesemans Frédérique, inspectrice pédagogique