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L’enfant préféré, chance ou fardeau ?

L’enfant préféré, chance ou fardeau ?
Avez-vous un enfant préféré ? La question choque dans une société qui prône l’égalité entre les enfants d’une même famille. La réponse est immédiate : « Un enfant préféré ? Moi jamais ! Chez les autres, c’est évident ! Mais  pas de cela chez moi… » Petits points de suspension, pause respiratoire des parents après cette dénégation spontanée, puis le doute s’installe, la réflexion peut commencer. Et si, cependant, la préférence venait se nicher dans des câlins prolongés, des avantages, des mots doux réservés à l’un des enfants ?

La question méritait mieux qu’un refus lapidaire, et cinquante-cinq adultes (jeunes et parents) se sont prêtés au jeu de l’introspection, cherchant dans les arcanes du désir la trace de ce qui n’ose pas aujourd’hui se dire : avoir  un enfant préféré. La préférence qui accouche du fameux « chouchou » (celui qui fait ses « choux gras » selon le Robert historique) n’a pas toujours été interdite. On en retrouve la trace affirmée et assumée dans la Genèse, dans les contes de notre enfance. La préférence est dite alors sans culpabilité. La mémoire collective ne retiendra de ces affinités clairement exprimées par les parents que leurs conséquences : par exemple, la jalousie d’Abel et de Caïn et leur lutte fratricide. Elle oubliera que cette jalousie trouve son origine dans des différences parentales (par exemple, Isaac préférait Esaü mais Rébecca préférait Jacob), plus ou moins visibles, plus ou moins  explicites. Seul l’enfant devra dès lors, faire un effort et reconnaître sa jalousie excessive.

Les différences de statut sont cependant juridiquement admises jusqu’en 1792, sous la forme du droit d’ainesse. Aboli lors de la Révolution, puis rétabli partiellement en 1826, le droit d’ainesse disparait définitivement en 1849. Les enfants deviennent progressivement égaux en droit, puis égaux affectivement, rendant honteuse  l’idée même d’un  quelconque privilège.

C’est donc avec circonspection que nos interviewés ont levé le voile de cette géographie amoureuse qui dessine des affinités, des petits privilèges, des bonheurs et des blessures  secrètes. Qu’avons-nous appris ?

La préférence est signes

La préférence est faite de multiples petits signes que chaque enfant décode. La préférence est avant tout une place distinctive autour de la table, auprès du parent. Elle se compte en centimètres gagnés, en minutes volées;  elle s’exprime par une intimité particulière tant physique que psychique. Elle est un rapproché qui certes peut devenir étouffant, aliénant, mais qui en même temps contente, valorise. La préférence est un langage amoureux,  fait de mots doux. « Ma princesse », « mon petit Paul » viennent dire l’émotion qui accompagne la relation. Des avantages affectifs mais aussi matériels, une plus grande tolérance, une valorisation émerveillée, viennent dire combien  l’enfant préféré brille dans les yeux de son parent. C’est en millimètres que se mesure la  préférence, pas seulement sur un plan géographique, on l’a bien compris, mais sur le plan affectif, celle de la géographie des sentiments.

La préférence est faite d’émotions

La préférence est un élan du cœur, elle est aussi pour l’enfant qui n’est pas le préféré une douleur muette, un non-dit qui protège la cohésion familiale. De cet enfant, on dira parfois qu’il est jaloux, qu’il se trompe, que rien de tout cela n’existe, mais lui sait, il voit, calculant, quantifiant tout ce qui distingue.

Un enfant préféré, pourquoi ?

Préférer l’un de ses enfants ne veut pas dire ne pas aimer les autres. Nous aurions tort de confondre les deux notions. La préférence est distinction, placement au-dessus des autres, elle ne signifie pas l’oubli des autres enfants. Le Robert historique date l’apparition du participe passé préféré en 1360, puis substantivé (1711) en parlant d’une personne chérie, mieux aimée. Le nom tiré du verbe, préférence (1361) n’a en ancien français que le sens de «supériorité, haute qualité d’une chose», l’ordre de préférence désignant la liste des préséances (1469). Dans la seconde moitié du XVIe, préférence a pris les significations de marque  particulière d’estime, d’affection donnée à quelqu’un (1559) et de jugement ou sentiment par lequel on place une personne ou une chose au-dessus des autres (1611). Arrêtons-nous sur ces définitions pour déjà repérer quatre points utiles à notre propos : l’idée de supériorité du préféré, l’idée de classement, l’idée de qualité singulière, dont serait dotée la personne préférée, l’idée de marque particulière d’affection qui lui échoit.

Complexe, la  référence a plusieurs causes dont l’amour de Soi, l’amour du même. Cet enfant qui ressemble tant au parent séduit, la ressemblance pouvant être physique ou psychique. L’enfant élu est parfois le premier enfant, celui qui vous fait devenir parent, avec lequel l’aventure commence. Ou bien il est le dernier, celui qui termine une époque de la vie, celle de la procréation. Il est aussi le garçon ou la fille tant attendu(e) dans une fratrie de même sexe. Il est enfin le plus vulnérable (préférence liée au handicap) ou au contraire celui qui incarne tous les rêves (préférence gagnante). Il y a toujours une raison pour préférer tel ou tel enfant, mais nos contemporains n’osent plus le dire et se réfugient derrière des termes moins gênants comme celui « d’affinités », « d’attirances » ou bien parlent  de « préférence inconsciente » car si elle était consciente elle serait impardonnable selon eux.

Une place enviée ou enviable ?

Enviée, la place du préféré l’est souvent, d’où l’agressivité et parfois l’apostrophe de « chouchou ! » qui désigne et exclut celui qui en est affublé. Au sein de l’école, les « chouchous » aussi existent, peut-être sont-ils les mêmes qu’au domicile familial. Mais cette place a ses contraintes. Le chouchou sera  souvent utilisé par ses frères et sœurs comme médiateur, il devra être attentif à ne pas se couper du reste de la fratrie. Pire, il risque aussi  d’être détrôné un jour, de décevoir, de moins briller dans les yeux du parent aimé. Les affres du préféré ne sont pas celles du non-préféré, mais aucune place n’est totalement la bonne. L’enfant préféré qui devient le confident  du parent ou qui porte tous les espoirs en fait chaque jour le constat.

De cette aventure, l’enfant préféré en sortira néanmoins souvent vainqueur, doté d’un narcissisme conquérant. Mais il hérite aussi, en théorie, d’une charge car après avoir tant reçu il serait normal qu’il occupe une place attentive auprès de ses parents vieillissants, sous peine de devenir un fils indigne. Pour celui qui n’a pas été le préféré, la déception peut être importante, pérenne, elle peut aussi alimenter des rancœurs, contribuer à l’émergence d’un sentiment de dépréciation de soi. A contrario, le non-préféré peut se sentir plus libre dans ses choix, il peut chercher dans d’autres regards l’occasion de briller. Signalons que dans les contes de notre enfance, le préféré n’est jamais le héros de l’histoire, le héros est généralement le moins doté du conte, ses performances vont pourtant lui offrir la consécration, une revanche sur la vie.

Tous jaloux, tous chouchous ?

À ce portrait rien toutefois de systématique. Si la préférence a été présente dans les 4/5e de nos entretiens, elle n’a pas été constante et elle présente bien des dosages. Elle fluctue ou se maintient dans le temps, voire se perpétue sur les petits-enfants  nés du préféré. Elle se concentre sur un parent ou est bicéphale, chaque parent préférant tel ou tel enfant. La préférence vieillit bien souvent avec les parents et une ultime fois avec la disparition de ces derniers, la fratrie se trouve alors confrontée à l’expression des émotions. Au moment de l’héritage, les anciennes blessures non cicatrisées et les attentes déçues de reconnaissance se réveillent. D’où l’émergence de  multiples questions et comparaisons douloureuses: «Comment m’ont-ils aimé ? », « Pourquoi a-t-il eu la maison et moi de l’argent ? », « Comment se fait-il que cette bague lui revienne alors que j’en rêvais? ». Et même si la loi veille à ce que les parents soient équitables, si les parts sont égales en valeur, elles le sont rarement en nature, dans la tête des enfants. La jalousie et la peur de ne pas avoir été reconnu(e) causent querelles et crises  explosives.

En levant le tabou des préférences intrafamiliales,  nous avons découvert que derrière chaque préférence sommeille quelque chose qui nous renseigne sur l’adulte, son histoire, ses désirs, ses rêves, et cette  compréhension est déjà une ouverture au dialogue. Les enfants ne sont pas génétiquement jaloux, ils le sont parce qu’ils sentent, observent, décodent les variations intimes du désir.

Nulle idée de culpabiliser les parents, tout juste de les rendre vigilants et de leur donner des clefs pour décoder la géographie des sentiments. D’où une ultime interrogation concernant l’évolution actuelle de la famille. Ces préférences que nous  avons vues naître, évoluer, s’exposer ou se cacher dans des fratries utérines, vont-elles exploser au sein des familles recomposées ? Deviendront-elles d’une banalité consommée et justifiée par des histoires de vie différentes ? Exacerbation ou dilution, quel sera l’horizon de ce sentiment affectif ?

Claudine Paque, Catherine Sellenet, universitaires

Claudine Paque enseigne la communication et les métiers du livre depuis 2005 à l’Université de Nantes en France,elle est chef de ce département.

Catherine Sellenet est professeure des Universités en sciences de  l’éducation,psychologue clinicienne, docteure en sociologie, titulaire d’un master 2 de droit, et chercheuse au CREN à l’Université de Nantes.

(Légende illustration: « Le choix de Sophie », Alan J.Pakula, 1982)

 

Pour aller plus loin 

« L’enfant préféré. Chance ou fardeau? » de Catherine Sellenet et Claudine Paque, Belin, 2013

Peu de parents osent avouer qu’ils ont une préférence ou une attirance particulière pour l’un ou l’autre de leurs enfants. Pourtant le phénomène est habituel. Les chouchous sont partout : dans la Bible, les mythes et légendes de toutes les civilisations, les contes traditionnels, les films comme L’incompris ou Le choix de Sophie, la littérature autobiographique, les romans contemporains. Quels mots, quels signes ont été utilisés de l Antiquité à nos jours pour nommer ou suggérer la préférence ? Comment sait-on qu’on est l élu ? Par quels avantages affectifs ou matériels se montret-elle ? Quelles sont les « bonnes raisons » qui expliquent ce favoritisme ? Quelles émotions génère-t-il du côté des non-préférés, des chouchous, des parents ? Comment évolue-t-il au fil du temps ?