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L’école ordinaire pour les jeunes déficient·es visuel·les – Une intégration pas si simple

L’école ordinaire pour  les jeunes déficient·es  visuel·les – Une intégration pas si simple

SOMMAIRE DU DOSSIER

Son sac à dos enfonce ses frêles épaules mais n’alourdit en rien la démarche allègre de Mila dans les couloirs de La Lumière, où l’adolescente se rend comme chaque mercredi. Cette association liégeoise, à destination des personnes aveugles et malvoyantes, l’adolescente la connaît par cœur. Depuis l’âge de 4 ans, elle la fréquente pour faire ses devoirs, y trouver du soutien psychologique, mais aussi s’y amuser et développer sa curiosité à travers des activités culturelles et pédagogiques. Autant d’actions développées par cette association centenaire qui mobilisent de nombreuses fonctions: ergothérapeute, psychomotricien·ne, logopède, moniteur·trice informatique, orthoptiste[1]

Mila est une adolescente ordinaire, préoccupée par la mode, les copines et Instagram, qui fréquente une école ordinaire.

En ce début de mois de juin, il ne reste pas beaucoup de place pour l’oisiveté dans la vie de Mila. Les examens se préparent. Et Mila redoute en particulier une matière: les mathématiques. Une discipline, qui, comme la géographie ou la physique, comporte une forte composante visuelle, et représente donc une gageure pour les élèves malvoyant·es ou non-voyant·es.

Installée dans le bureau de sa logopède, Mila sort de son cartable une farde gonflée de feuilles cartonnées en braille. Une leçon de fractions retranscrite par Angéline, la logopède qui l’accompagne. Angéline lui lit l’exercice, Mila réfléchit puis tapote les réponses sur sa machine Perkins qui bat le tempo.

«Heureusement en classe, j’ai mon ‘bloc notes’», explique Mila. C’est le nom qu’elle donne à un petit ordinateur portable avec clavier adapté, écran, port USB, un outil coûteux et beaucoup plus ergonomique que les antiques Perkins. «Et silencieux…», ajoute la jeune fille.

Un accompagnement «sur-mesure»

Plusieurs associations accompagnent les enfants non-voyant·es ou malvoyant·es dans leur intégration scolaire dans l’enseignement ordinaire, dès la maternelle, et jusqu’en dernière années du secondaire. Elle peut se prolonger dans l’enseignement supérieur. Les équipes se rendent en classe mais proposent aussi des séances individuelles afin de pouvoir rattraper le rythme parfois soutenu des écoles. Les accompagnatrices travaillent main dans la main avec les parents, les élèves et les enseignant·es, réfléchissent aux outils qui correspondront aux déficiences de l’enfant.

Installer une TV-loupe, adapter le parcours jusqu’en classe, mais aussi, pour les enfants braillistes, transcrire les cours et les manuels… Un travail colossal. Telles sont par exemple les adaptations réalisées en amont de sa rentrée – et durant toute la scolarité de l’enfant – par les associations.

«On ne sait pas définir de modèle idéal d’intégration, explique d’emblée Pascale Trussart, accompagnatrice scolaire pour l’asbl Eqla (anciennement Œuvre Nationale des Aveugles). On travaille avec le profil de chaque enfant et on adapte la prise en charge».

«Un travail d’orfèvre», comme le qualifie aussi Marina Bacro directrice de l’asbl Le Triangle, service d’Accompagnement pour enfants et jeunes déficient·es sensoriels et leur famille actif à Bruxelles et en Wallonie.

D’autant que les obstacles sont nombreux, et se nichent parfois dans les détails. «Les manuels scolaires…, illustre Marina Bacro. Les maisons d’édition refont des manuels, presqu’à l’identique, avec la numérotation qui change. Cela peut sembler anecdotique mais ça ne l’est pas du tout pour l’enfant brailliste et malvoyant qui ne sait plus suivre le cours». Aux équipes alors de retranscrire les nouvelles versions.

D’autres embûches sont relatives à l’agencement des bâtiments et des classes. Les accompagnant·es doivent alors suggérer d’accrocher des tentures, indispensables aux enfants photosensibles, trouver l’espace suffisant pour placer la TV-loupe…

Comment aussi, dans ces aménagements, trouver le juste équilibre entre l’attention à la différence tout en garantissant à l’enfant qu’il/elle est un·e élève comme un·e autre? «Il faut garder ça en tête. Quand on agrandit le prénom du déficient visuel sur son porte-manteau, il faudrait aussi le faire chez les autres afin qu’il puisse lire les prénoms de ses camarades. Des adaptations peuvent profiter à d’autres également».

Si l’inclusion fait consensus sur le papier et que les écoles ne sont pas autorisées à refuser un·e enfant, sur le terrain, la situation n’est pas si paisible

Des professeur·es à sensibiliser

Si l’inclusion fait consensus sur le papier et que les écoles ne sont pas autorisées à refuser un·e enfant, sur le terrain, la situation n’est pas si paisible.

«Ça peut se passer très bien avec certaines écoles, et beaucoup moins avec d’autres. La collaboration dépend bien sûr de l’implication des enseignant·es mais aussi de facteurs comme le nombre d’enfants dans la classe», observe Angéline, logopède de La Lumière.

«Une grande partie de notre travail consiste à sensibiliser les professeurs», ajoute Pascale Trussart. Et de saluer le lancement en janvier 2022 à l’Umons d’une formation, inédite en Belgique, destinée au secteur de l’accompagnement des non-et malvoyant·es, mais aussi aux professions éducatives et aux personnes de la société civile susceptibles d’être en contact avec des personnes non-ou mal – voyantes dans l’exercice de leur métier.

Pour les professionnel·les qui gravitent autour des personnes déficientes visuelles, il s’agit aussi de continuer à se former, pour pouvoir garantir un accompagnement affûté et se former aux nouveaux outils.

Un rythme soutenu

«Les braillistes abattent énormément de boulot» , observe Pascale Trussart. «Si l’on essaye de l’accompagner au plus près, il y a des choses comme les cours d’optique qui leur resteront toujours inacessibles» .

Mila confirme et donne l’exemple du cours de français: «Je dois lire le texte puis remplir le questionnaire. Je dois donc passer d’un fichier à l’autre sur ma tablette alors que les autres élèves passent visuellement de l’un à l’autre. Ça me prend beaucoup plus de temps!».

«On ne doit pas viser que la réussite scolaire mais aussi l’épanouissement de l’enfant et de l’adolescent·e et son bien-être» , défend Pascale Trussart. «Certain·es peuvent se sentir isolé·es. Les adolescent·es cherchent leur autonomie, c’est un âge où il y a beaucoup de stimuli visuels. Et comme ils sont bien adaptés, leurs camarades oublient parfois de leur ‘décrire’ les choses» .

«Ça nous arrive aussi de rediriger l’enfant vers l’enseignement spécialisé parce que c’est beaucoup trop compliqué dans l’ordinaire» , poursuit l’accompagnatrice.

Une décision à interpréter comme une relégation? «L’ordinaire ne convient pas à tous les enfants. Ce n’est vraiment pas facile tous les jours, nuance Angéline, la logopède de La Lumière. Mais dans l’enseignement spécialisé, ils ne sont pas confrontés à la vie réelle. Ils sont dans une bulle. Ça dépend de chaque enfant» .

Outre l’aspect pédagogique, d’autres paramètres peuvent entrer en ligne de compte. La distance par exemple. «Les écoles spécialisées sont parfois loin du domicile de l’enfant, qui veut tout simplement aller à l’école dans son quartier, avec ses frères et sœurs» , explique Marina Bacro. Il faut que les enfants et les parents puissent choisir ce qui leur convient le mieux

L’intégration adaptée

Des enfants qui ont aujourd’hui le choix. Mais l’auront-ils encore à l’avenir? Sur le terrain, des inquiétudes se font ressentir.

En cause: les changements engendrés dans le sillage du Pacte d’Excellence, et en particulier l’entrée en vigueur des Pôles Territoriaux qui «soutiendront les écoles d’enseignement ordinaire dans la mise en place des aménagements raisonnables et dans l’intégration des élèves à besoins spécifiques» .

Dès septembre 2022, les écoles d’enseignement ordinaire signeront une convention avec ces pôles qui seront chargés d’accompagner les élèves «à besoins spécifiques» (terme qui remplace celui de «handicap» depuis le Décret sur l’enseignement spécialisé de 2004) dans toutes les écoles d’enseignement ordinaire de ce territoire. Cette réforme engendrera une diminution des heures d’accompagnement aujourd’hui dispensées par le spécialisé dans les écoles ordinaires en complément des périodes assurées par les services d’accompagnement.

Objectif: rendre l’école plus inclusive, mieux répartir les moyens, soutenir les écoles dans la mise en place des aménagements raisonnables…

«L’idée est belle mais qu’en sera-t-il dans l’accompagnement concret? Je crains que nous ne soyons débordés si nous n’avons plus ce soutien du spécialisé (périodes d’accompagnement assurées par le spécialisé, NDLR). Je me demande aussi si les pôles auront l’expertise pointue concernant la déficience visuelle» , interroge, inquiète, Marina Bacro. Des vigilances partagées par d’autre acteurs et actrices comme La Ligue des droits de l’enfant[2].

Mila dans l’immédiat vise la réussite de ses examens. «Je ne veux pas doubler juste à cause des maths» , insiste-t-elle, déterminée. Son défi pour la rentrée prochaine, c’est de se rendre seule à l’école en bus, «comme ça je pourrai un peu traîner, comme mes amis et ne pas devoir rentrer directement avec mes parents ou en taxi» . Ça, elle ne l’apprendra pas à l’école mais elle pourra compter sur le soutien de La Lumière.

Manon Legrand, journaliste

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[1] Les fonctions de l’orthoptiste sont le dépistage, la rééducation, la réadaptation et l’exploration de la fonction visuelle.

[2] Lire notamment «Des Pôles territoriaux pour les élèves à besoins spécifiques. Vraiment pour tous les élèves?», 14 octobre 2021. En ligne: www.liguedroitsenfant.be/4534/des[2]poles-territoriaux-pour-les-eleves-a-besoins[2]specifiques-vraiment-pour-tous-les-eleves/ Mais aussi la carte blanche «Réforme de l’enseignement: vers une école inclusive qui exclut?» www.rtbf.be/article/ecole-la-reforme[2]des-projets-d-integration-inquiete-enseignants[2]parents-et-eleves-10745134