Actualité: Numérique

Le numérique à l’école

Le numérique à l’école
Les appareils digitaux, allant des tableaux blancs interactifs aux ordinateurs et tablettes destinés aux élèves, sont de plus en plus présents dans les salles de classe. Il est possible qu’à l’avenir, ils deviennent omniprésents. Par ailleurs, le COVID a accéléré l’implantation du numérique dans la façon d’enseigner: cours en ligne, rencontres sur zoom, etc. Au-delà de son utilisation nécessaire pendant le confinement, il nous semble pertinent, plus généralement, de se demander d’un point de vue pédagogique, si le numérique amène un véritable plus à l’enseignement.

Avant toute chose, nous voulons insister sur le fait qu’il n’existe pas de réponse claire et tranchée à ce sujet à l’heure actuelle. Il semble tout de même que le numérique n’ait pas encore réussi à remplir ses promesses dans ce domaine. L’OCDE (2015a; 2015b) a notamment étudié le lien entre l’utilisation du numérique dans l’enseignement et certaines compétences des élèves de 15 ans lors du test PISA de 2012. Les résultats sont qu’une utilisation modérée du numérique, notamment pour effectuer du travail à la maison ou utiliser Internet à l’école, est bénéfique lorsqu’elle ne dépasse pas quelques heures par mois. Au-delà, les compétences des élèves se seraient détériorées.

Il est tout d’abord important de rappeler que ces résultats ne traduisent pas nécessairement un lien de causalité entre l’utilisation prolongée du numérique dans le domaine de l’éducation et une baisse de compétence des élèves. Certaines hypothèses sont cependant avancées pour aller dans ce sens. Parmi elles, le fait que le cerveau de l’enfant se développerait moins quand le numérique est trop utilisé.

Au lieu de réfléchir par eux-mêmes, les enfants deviendraient des utilisateurs/trices passif·ve·s du numérique (Spitzer 2012). Le numérique tel qu’il est actuellement utilisé pourrait également diminuer les capacités de concentration (Spitzer 2012). Andreas Schleicher (2015, p.2), directeur de la Direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE, propose d’expliquer ces résultats par la réduction – du fait de l’usage important du numérique – des interactions intensives entre enseignant·e·s et élèves, cet engagement humain précieux et nécessaire au développement d’une compréhension conceptuelle et d’une réflexion approfondie. D’une manière générale, une utilisation peu réfléchie du numérique a tendance à diminuer les interactions sociales manuelles et sensorielles; celles-ci étant pourtant primordiales à l’éducation de l’enfant (Castaignède 2018).

Il existe par ailleurs de premiers résultats fiables sur le lien entre l’utilisation du numérique – de manière globale, et donc majoritairement en dehors du cadre scolaire – et la baisse du développement cognitif des enfants. Ainsi, en moyenne, chaque heure supplémentaire passée devant un écran à l’âge de 2 ans provoquerait une baisse de quotient intellectuel (QI) de 0,7 point à 3 ans. De même, chaque heure supplémentaire à 3 ans entraînerait une baisse de 0,5 point de QI à 5 ans (Ramus 2019). Il n’existe pas encore, à notre connaissance, d’étude aussi sérieuse concernant les enfants plus âgés. Sachant que la moyenne de QI se situe aux alentours de 100 et que les personnes à haut potentiel se trouvent au-delà de 130, la différence résultante de l’utilisation du numérique ne serait pas négligeable.

Se basant sur ces éléments, certain·e·s défendent l’idée selon laquelle les appareils numériques ne devraient pas être utilisés à l’école avant environ 15 ans (Bihouix et Mauvilly 2016, p.215). Les effets néfastes du numérique sur la santé et le bien-être, notamment les risques de dépendance et de diminution du sommeil sont également évoqués comme raison pour laquelle l’école pourrait devenir un lieu de déconnexion, surtout étant donné l’utilisation de plus en plus importante du numérique en dehors du cadre scolaire. Un certain nombre de parents actifs dans la Silicon Valley, le temple du numérique, ont d’ailleurs adopté cette manière de penser et ont envoyé leurs enfants dans les écoles du réseau Steiner-Waldorf, où le numérique est interdit jusqu’à 14 ans (Castaignède 2018, 36:25 à 39:12).

Alors, pas de numérique à l’école?

S’il existe des raisons de s’interroger sur l’efficacité et les risques du numérique à l’école, celui-ci s’avère pertinent dans différents cas de figure.

Tout d’abord, le numérique semble très efficace pour améliorer l’éducation des personnes atteintes de handicap ou de trouble de l’apprentissage (Amadieu et Tricot 2014; Stanberry et Raskind 2009). Peu d’outils pour ces personnes ont cependant été mis en place jusqu’à présent (Amadieu et Tricot 2014, p.68).

Ensuite, les outils digitaux d’éducation permettant d’apprendre à distance sont très utiles quand un enseignement de qualité n’est pas disponible. Par exemple, au Bangladesh, la fondation JAAGO permet aux élèves des régions reculées du pays, où il y a peu d’enseignant·e·s qualifié·e·s, de suivre gratuitement des cours en ligne donnés par des ensei-gnant·e·s de la capitale (Bolkova et Lake 2017). Ce type d’enseignement se multiplie et peut devenir crucial à l’éducation dans les régions pauvres et pour les populations marginalisées.

Enfin, ce n’est pas parce que le numérique n’a pas réussi à considérablement améliorer l’éducation jusqu’à présent qu’il ne peut pas y parvenir dans le futur. L’adaptation de l’enseignement aux outils numériques prend du temps. Il faut pouvoir utiliser le numérique là où il peut réellement apporter un plus, et sans remplacer l’humain (Taddei 2018; Castaignède 2018). Il faut aussi que l’utilisation du numérique soit pensée pour améliorer l’éducation, et non dans le seul but d’insérer du numérique (Bihouix et Mauvilly 2016).

Les enseignant·e·s doivent aussi être bien préparé·e·s à l’utilisation du numérique en classe. L’Union européenne a d’ailleurs mis en place un cadre pour développer les compétences des éducateurs/trices dans ce domaine, DigCompEdu (Redecker et Punie 2017).

Le numérique est par exemple prometteur pour parvenir à personnaliser l’enseignement à chaque élève – ce qui est considéré comme très important pour une éducation de qualité (Robinson 2018) – et pour que les enfants et adolescent·e·s trouvent du sens dans leur apprentissage (Taddei 2018).

L’école californienne AltSchool, fondée par un ancien cadre de Google, tente de fournir un enseignement sur mesure à chaque élève grâce à des technologies digitales de pointe (Castaignède 2018, 40:15 à 45:12). Les résultats ne semblent pas encore à la hauteur des attentes, mais ce type d’initiative fait avancer la réflexion. Par ailleurs, les avancées en neurosciences, favorisées par le numérique, permettront certainement d’améliorer l’éducation, avec ou sans numérique, dans les décennies à venir (Dworczak 2015).

Plus de numérique à l’école et moins en dehors?

Ainsi, une position alternative à celle exposée à la fin de la section précédente pourrait être celle-ci. Puisqu’il semble que le numérique ralentit le développement cognitif des enfants et peut-être des adolescent·e·s, il serait pertinent que son usage en dehors de la sphère scolaire soit fortement réduit. Son utilisation dans le cadre de l’enseignement pourrait parallèlement augmenter. En effet, l’école pourrait parvenir à utiliser les services numériques de manière à favoriser l’apprentissage et le développement des élèves, se basant sur les connaissances scientifiques et pédagogiques. Nous pourrions donc nous retrouver dans un tout autre monde, où la déconnexion des élèves se produirait en dehors du cadre scolaire, mais où le numérique serait très présent en son sein.

Préparer les élèves au monde de demain

Quelle que soit l’utilisation du numérique dans l’éducation, il est nécessaire de fournir une éducation au numérique. En effet, par son omniprésence, les jeunes y sont inévitablement confronté·e·s. Il faut donc leur apprendre tant à utiliser les outils numériques qu’à éviter qu’ils/elles les utilisent d’une mauvaise manière et à de mauvaises fins. Notons qu’une grande partie de l’enseignement au numérique à l’école peut être réalisée sans appareils numériques (Bihouix et Mauvilly 2016, pp.216- 218). De manière générale, nous allons vers un monde incertain, principalement pour deux raisons. Premièrement, le numérique et particulièrement l’intelligence artificielle vont remplacer petit à petit certaines tâches aujourd’hui effectuées par des humains. Certaines tâches apprises à l’école deviendront obsolètes tandis que d’autres, encore inimaginables aujourd’hui, deviendront indispensables. Deuxièmement, les crises environnementale, sociale et sanitaire provoqueront probablement des transformations radicales des sociétés humaines, voire d’autres crises d’ampleur (Servigne et Stevens 2015). Ainsi, qui peut imaginer le monde dans 10, 20 ou 50 ans? Il faut donc éduquer les jeunes à vivre dans un monde incertain, où les crises pourraient se succéder. Pour y parvenir, tout d’abord, enseigner la polyvalence semble adéquat. En effet, les machines vont sans doute remplacer l’Homme pour de nombreuses tâches spécialisées, mais une même machine est encore loin de savoir effectuer plusieurs tâches différentes à la suite (Chamaraux 2019). Ensuite, enseigner des valeurs telles que la créativité, la résilience, l’autonomie, la bienveillance, la coopération ou encore l’empathie permettrait de donner aux jeunes les bases pour développer des solutions innovantes aux problèmes à venir (Dion et Laurent 2015; Castaignède 2018; Chamaraux 2019; Taddei 2015). Les machines sont également peu performantes, en tout cas pour l’instant, dans ces domaines (Bernstein et Raman 2015). Enfin, puisqu’un nombre infini d’informations est désormais disponible presque instantanément, les élèves doivent développer des savoir-faire et des savoir-être plutôt que capitaliser des savoirs. Il faut donc, d’une certaine manière, apprendre à apprendre (Chamaraux 2019), tout en n’oubliant pas certains savoirs essentiels (Morin 1999). L’enseignement finlandais prône ces différentes valeurs tout en fournissant une éducation permettant aux élèves d’obtenir de très bons résultats aux tests PISA et en ayant un nombre très limité d’heures de cours par jour (Castaignède 2018). Il semblerait donc sage de se diriger dans cette voie.

Adrien Plomteux, Ligue de L’Enseignement et de l’Éducation permanente


 

La Ligue de l’Enseignement et le projet Conscience Numérique Durable:

Depuis début 2019, la Ligue de l’Enseignement, en collaboration avec des organismes français et italiens, travaille sur un projet d’outil pédagogique autour de l’impact environnemental et social du numérique: Conscience Numérique Durable (CND).

Nous vous présentons ici le chapitre du livret (à destination des enseignant·e·s) lié à l’éducation. Le livret base son analyse sur les objectifs de développement durable définis par l’ONU. Ceux-ci, au nombre de 17, forment un ensemble de grandes cibles que l’humanité doit tenter d’atteindre d’ici à 2030. Le développement durable, notion centrale du livret, a pour but de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.

Retrouvez toutes les infos sur CND sur: conscience-numerique-durable.org


En bref!

  • Le numérique n’a pas encore apporté les résultats désirés dans les écoles. La pédagogie pourrait toutefois bénéficier de l’apport d’outils digitaux si ceux-ci sont utilisés de manière à réellement améliorer les capacités des élèves.
  • Le numérique peut tout particulièrement améliorer l’éducation des personnes atteintes de handicap et de trouble de l’apprentissage et être bénéfique dans les régions défavorisées.
  • Le monde de demain est très incertain, notamment dû à l’intelligence artificielle, et l’éducation doit s’y préparer.

La pédagogie STEAM

L’enseignement des matières liées aux technologies numériques semble indispensable, étant donné que de plus en plus d’emplois vont être liés à ce domaine. Or, ces matières ne sont pas toujours plébiscitées par les élèves et ces derniers n’ont pas toujours les compétences requises à la fin de leurs années d’apprentissage. La pédagogie STEAM (science, technologie, ingénierie, arts et mathématiques) tente de remédier à ce problème en rendant l’apprentissage de ces matières plus créatif en les liant à l’art.

Plus d’infos sur: www.eurosteamproject.eu/project.html


Bibliographie:

Amadieu, F. et Tricot, A. 2014. Apprendre avec le numérique. Mythes et réalités. Retz.

Bernstein, A. et Raman, A. 2015. The Great Decoupling: An Interview with Erik Brynjolfsson and Andrew McAfee. Harvard Business Review. Disponible à: https:// hbr.org/2015/06/the-great-decoupling [Consulté le: 7 mai 2019].

Bihouix, P. et Mauvilly, K. 2016. Le désastre de l’école numérique: plaidoyer pour une école sans écrans. Paris: Seuil.

Bolkova, I. et Lake, A. 2017. Quality education. Dans: Biggs, P. ed. Fastforward progress Leveraging tech to achieve the global goals. Genève: UIT, pp.32-39. Disponible à: www.itu.int/en/sustainable-world/Documents/Fast-forward_progress_report_414709%20FINAL.pdf [Consul- té le: 25 avril 2019].

Castaignède, F. 2018. Demain, l’école. Un tour du monde des meilleures pratiques pédagogiques. Paris: Arte France.

Chamaraux, F. 2019. Un monde modelé par les IA: nouveaux enjeux pour l’enseignement? Éduquer 144, pp.20-23. Disponible à: https:// ligue-enseignement.be/un-monde-modele-par-les-ia-nouveaux-enjeuxpour-lenseignement/ [Consulté le: 25 avril 2019]. – Dion, C. et Laurent, M. 2015. Demain. France: Movemovie, 103:15 à 113:10.

Dworczak, F. 2015. Comment les neurosciences peuvent améliorer l’éducation [En ligne]. The Conversation. Disponible à: https://theconversation.com/comment-les-neurosciences-peuvent-ameliorer-leducation-49400 [Consulté le: 27 mai 2019].

Eurostat. 2018. Sustainable development in the European Union: Monitoring report on progress towards the SDGs in an EU context. Luxembourg. Disponible à: https://ec.europa.eu/eurostat/documents/3217494/9237449/KS-01-18-656-EN-N.pdf/2b2a096b-3bd6-4939- 8ef3-11cfc14b9329 [Consulté le: 24 avril 2019].

EuroSTEAM. 2019. EuroSTEAM project overview [En ligne]. Disponible à: www.eurosteamproject.eu/project.html [Consulté le: 17 juin 2019].

OCDE. 2015a. Connectés pour apprendre? Les élèves et les nouvelles technologies: Principaux résultats. Paris. Disponible à: www. oecd.org/fr/education/scolaire/Connectes-pour-apprendre-les-eleves-et-les-nouvelles-technologies-principaux-resultats.pdf [Consulté le: 24 avril 2019].

OCDE. 2015b. Students, computers and learning: making the connection. Paris. Disponible à: https://read.oecd-ilibrary.org/education/students-computersand-learning_9789264239555-en#page1 [Consulté le: 17 juin 2019].

ONU. 2016. Éducation de qualité: pourquoi est-ce important? [En ligne]. Disponible à: www.un.org/sustainabledevelopment/fr/wpcontent/uploads/sites/4/2016/10/Why_it_matters_Goal_4_French.pdf [Consulté le: 24 avril 2019].

Parlement européen et Conseil de l’UE. 2006. Recommandation du Parlement et du Conseil du 18 décembre 2006 sur les compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie (2006/962/CE). Bruxelles. Disponible à: https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32006H0962&from=IT [Consulté le: 24 avril 2019].

Ramus, F. 2019. Les écrans ont-ils un effet causal sur le développement cognitif des enfants? [En ligne].

Redecker, C. et Punie, Y. 2017. European Framework for the Digital Competence of Educators: DigCompEdu. Luxembourg: JRC Science Hub, CE. Disponible à: https://ec.europa.eu/jrc/en/digcompedu [Consulté le: 25 avril 2019].

Robinson, K. 2018. Dans: Castaignède, F. Demain, l’école. Un tour du monde des meilleures pratiques pédagogiques. Paris: Arte France, 34:52 à 36:07 et 39:31 à 40:35.

Schleicher, A. 2015. Avant-propos. Dans: OCDE. Connectés pour apprendre? Les élèves et les nouvelles technologies: Principaux résultats. Paris [En ligne].

Servigne, P. et Stevens, R. 2015. Comment tout peut s’effondrer: petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes. Paris: Seuil.

Stanberry, K. et Raskind, M. 2009. Assistive Technology for Kids with Learning Disabilities: An Overview [En ligne]. Disponible à: www. readingrockets.org/article/ assistive-technology-kids-learning-disabili- ties-overview [Consulté le: 26 avril 2019].

Spitzer, M. 2012. Digitale Demenz. Wie wir uns und unsere Kinder um den Verstand bringen. Munich: Droemer Knaur.

Taddei, F. 2015. Dans: Poulain, H. et al. 2015. 2 degrés avant la fin du monde [En ligne]. Data Gueule. Disponible à: www.youtube.com/ watch?v=Hs-M1vgI_4A [Consulté le: 25 avril 2019].

Taddei, F. 2018. Dans: Castaignède, F. Demain, l’école. Un tour du monde des meilleures pratiques pédagogiques. Paris: Arte France, 50:49 à 51:39