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Le mauvais bulletin des ZEP françaises

Le mauvais bulletin des ZEP françaises
Et si l’école, loin de corriger les inégalités sociales, les produisait? Pour le Conseil national français d’évaluation du système scolaire, ce n’est plus une hypothèse mais une certitude. Sur le banc des accusés: les fameuses ZEP, zones d’éducation prioritaires et, avec elles, le principe de la discrimination positive. Une remise en cause qui interpelle aussi notre système scolaire.

C’est un rapport très interpellant que vient de produire en France le Conseil national d’évaluation du système scolaire, le Cnesco. Celui-ci a mobilisé, pendant deux ans, des sociologues, des économistes, des psychologues, des didacticiens français et étrangers, pour ausculter en profondeur le système éducatif, et avec lui, le projet d’égalité des chances pour tous les élèves. Cette égalité est un mythe, conclut le Cnesco. Et ce n’est pas la faute de l’enseignement privé, des familles ni même de la crise économique, non: ce sont les politiques éducatives qui exacerbent les inégalités sociales plutôt que de les corriger.

Le point de départ, c’est l’enquête Pisa. Chaque fois la France (comme la Belgique d’ailleurs) est mal cotée et le constat d’un fossé grandissant entre les élèves se confirme. Les résultats des élèves défavorisés baissent, ceux de l’élite s’améliorent. Les clivages s’aggravent surtout dans l’enseignement secondaire. Dans les établissements les plus défavorisés, les élèves de troisième ne maîtrisent que 35% des compétences attendues contre 80% pour les élèves scolarisés dans un milieu privilégié.

Que se passe-t-il, alors que depuis plus de trente ans la France a mis en place des zones d’éducation prioritaire pour les élèves les plus défavorisés? Rien. Le principe «donner plus à ceux qui ont moins» ne fonctionne pas. Pis: c’est ce principe même qui produirait les inégalités. Ou plus exactement, c’est le caractère permanent de ce dispositif qui est mis est cause.

Pour l’un des auteurs du rapport, Georges Felouzis, sociologue à l’université de Genève, le dispositif d’éducation prioritaire devait être temporaire mais au fil du temps, le système s’est installé. Ses moyens se sont étendus, dilués et cela aboutit au résultat inverse de celui qui était escompté: «Quand un établissement passe en éducation prioritaire, il y a désertion des familles pour scolariser leurs enfants dans un autre collège», constate Georges Felouzis. Pour avoir un effet positif, l’éducation prioritaire devrait avoir des classes beaucoup plus réduites et des enseignants plus expérimentés, bref être attirantes pour tous les élèves et leurs parents. C’est d’autant plus nécessaire que les enseignants des ZEP disent consacrer une bonne partie de leur temps à maintenir «l’ordre» dans leurs classes. C’est du temps en moins consacré à l’enseignement. Les problèmes de discipline, d’exclusion des élèves, d’absence des enseignants pèsent lourd sur l’emploi du temps. Par ailleurs, ces élèves n’ont pas accès aux mêmes méthodes pédagogiques que ceux des milieux défavorisés. Les attentes des enseignants en français comme en mathématiques sont moins ambitieuses et d’une manière générale, l’environnement pédagogique est moins porteur. Les aides au travail personnel se situent à la marge de l’école, sans insuffler une pédagogie différenciée dans la classe.

Et le Cnesco d’appeler à des politiques volontaristes en matière de mixité sociale qui, selon le Conseil, manquent depuis trente ans en France. Si les écoles les plus défavorisées continuent à être l’objet de ségrégation, rien ne changera. L’éducation prioritaire continuera à produire de la discrimination négative.

Guère plus réjouissant en Belgique

Même si l’enseignement est organisé de manière très différente en France et en Belgique, notamment en matière de choix laissé aux parents, les conclusions du Conseil national d’évaluation français résonnent de manière particulière pour l’enseignement francophone. À Bruxelles et dans certaines grandes villes wallonnes, on a également créé, dès 1998, des écoles «à discrimination positive» appelées depuis lors «à enseignement différencié» avec des moyens financiers et humains accrus. Mais avec quels résultats? Le classement opéré, l’année dernière, par la FWB a montré des écarts effarants, surtout à Bruxelles, entre les écoles qui accueillent des élèves très précarisés et les autres. Comme en France, l’analyse des résultats Pisa en 2012 a montré que l’enseignement en Belgique reste profondément inégalitaire et ne remplit pas sa fonction d’ascenseur social. Dans les deux communautés linguistiques, l’écart entre les élèves les plus faibles et les plus forts atteint jusqu’à l’équivalent de six années d’étude! C’est l’un des plus importants parmi les pays de l’OCDE. Les experts plaident également pour un renforcement de la mixité sociale. C’était l’objectif du décret «inscriptions» mais il faut bien constater un relatif échec dans ce domaine. Il ne suffit pas qu’un élève soit inscrit dans une école, il faut qu’il y reste et dans les faits, les élèves les plus défavorisés se regroupent dans certaines écoles. La politique d’inscription dans les écoles secondaires doit être revue mais cela suppose aussi qu’il y ait un nombre suffisant de places dans les écoles.

Pour beaucoup d’observateurs, la lutte contre la ségrégation scolaire passe également par une remise en question de l’accompagnement pédagogique pour les élèves précarisés. Dans les écoles dites à discrimination positive, le roulement des enseignants est important et ce sont les équipes pédagogiques les plus expérimentées qui se trouvent dans les écoles où le public est le plus favorisé. On le voit: les problèmes sont les mêmes que dans les ZEP françaises.

Les pistes? Celles qui émergent du rapport du Cnesco ressemblent fort à celles qui ont été débattues dans le cadre du Pacte pour un Enseignement d’Excellence: limitation du redoublement, tronc commun de trois ans, révision des programmes… Et surtout la volonté politique de faire aboutir les réformes.

 

Martine Vandemeulebroucke, secteur Communication