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Le cerveau face aux violences sexuelles

Le cerveau face aux violences sexuelles
La psychiatre Muriel Salmona se penche depuis plusieurs années sur les conséquences psycho-traumatiques des violences sexuelles. Selon elle, leur impact est minimisé, mal connu, mal interprété et donc peu ou mal pris en charge. Il en irait d’un problème de santé publique, d’autant plus que des violences qui ne sont pas soignées se reproduisent de proches en proches et de génération en génération. Retour sur ses travaux afin de comprendre les mécanismes de survie neurobiologiques face à la violence, et les séquelles sur les victimes.

Sommaire du dossier

En 2013, paraissait Le Livre noir des violences sexuelles écrit par la docteur Muriel Salmona. Fruit de son expérience auprès des victimes de violences, elle y explique que «60% des personnes, en cas de violences sexuelles,

et 80% en cas de viols, risquent de développer un traumatisme psychique durable. Les viols sont avec la torture et la barbarie, les événements les plus traumatisants qu’une personne puisse subir»[1] . Par ailleurs, de 80% à plus de 90% des personnes alcooliques, toxicomanes, marginal·e·s, prostitué·e·s ont vécu des violences dans leur passé.

Face au stress subi, le cerveau met en place «un mécanisme de sauvegarde exceptionnel». S’il permet de survivre, ce processus génère l’installation d’un grave trouble de la mémoire, appelé «la mémoire traumatique de la violence». Cette «machine à remonter le temps infernale» réveillera plus tard les souvenirs, faisant revivre à la personne la violence initiale à l’identique, «de façon incontrôlée et envahissante, avec la même terreur, les mêmes douleurs, les mêmes ressentis sensoriels sous forme de flashbacks (images, bruits, odeurs, sensations, etc.)».[2]

Quand le circuit émotionnel disjoncte

«En situation de danger, tous les êtres humains ont un système d’alarme archaïque dans le cerveau. L’amygdale, centre des émotions dans le cerveau, sécrète de l’adrénaline et du cortisol pour préparer l’organisme à affronter le danger (fuite ou attaque, si la fuite est impossible). L’allumage de l’amygdale est immédiat et inconscient.

Ce n’est que dans un deuxième temps que la partie «pensante» du cerveau (le cortex préfrontal) est activé pour éteindre l’amygdale, en parallèle avec l’hippocampe (le centre de mémorisation des événements pour leur attribuer une valeur et permettre une analyse plus fine dans le futur). L’activation du cortex pré frontal et de l’hippocampe permet de contrôler la réponse émotionnelle de l’amygdale: comprendre ce qui se passe et trouver des solutions adaptées».[3]

Dans le cas d’un épisode particulièrement violent (attentat, viol…), le système disjoncte, événement qui sera à l’origine de la mémoire traumatique et de la dissociation. «L’amygdale s’allume et sécrète des hormones de stress mais la partie supérieure du cerveau et l’hippocampe ne suivent pas (les deuxième et troisième temps du processus normal sont inhibés)[4]». La victime est alors paralysée, incapable de réagir. Elle pense qu’elle va mourir, le cerveau est en surchauffe et «les taux d’hormones de stress finissent par être si élevés dans l’organisme qu’elles représentent un danger pour le fonctionnement des organes vitaux (c’est pour cette raison qu’on peut faire un arrêt cardiaque ou un arrêt cérébral lié au stress)»[5] .

L’isolement de l’amygdale par le cerveau est alors la seule parade possible afin de stopper la sécrétion des hormones de stress: «L’amygdale cérébrale est isolée du cortex, ce qui entraîne une déconnection de la victime avec ses perceptions sensorielles, algiques, et émotionnelles, avec une anesthésie émotionnelle, c’est ce qu’on nomme la dissociation traumatique»[6].

La dissociation

La dissociation donne à la victime l’impression d’être spectatrice de la scène qui est en train de se jouer, elle ne ressent plus rien. Dans une vidéo postée sur Youtube[7], la journaliste Marine Périn revient sur son agression (perpétrée par deux hommes dans la rue): «à ce moment-là, ce que je peux vous dire, c’est que je n’étais déjà plus dans mon corps. C’est-à-dire que je voyais la scène d’en haut, exactement comme si je planais au-dessus de la rue. Je la voyais. Je pense que mon cerveau générait ces images. Et donc, ce que je voyais, c’était moi, mais je n’étais plus dans mon corps, à genoux, complètement inerte, comme un pantin, avec le mec qui faisait ce qu’il voulait». Muriel Salmona explique: «Dans le viol, quand la personne est dissociée, l’agresseur peut dire ‘Déshabillez-vous!’, et la personne va obéir de manière totalement automatique, déconnectée»[8] .

Cet état de dissociation étant encore mal connu, on imagine souvent que la victime était consentante puisqu’elle n’a pas réagi. Catherine Le Magueresse, ex-présidente de l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail se souvient dans Marianne: «Je peux, par exemple, citer le cas d’une magistrate qui, un jour, face à une victime violée trois fois par son employeur, a déclaré: ‘Un, vous n’aviez qu’à crier, deux, vous n’aviez qu’à partir!’». Par ailleurs, la personne n’ayant plus d‘émotions, «il est difficile de faire preuve d’empathie envers une personne dissociée. Il est fréquent que des personnes dissociées soient considérées comme froides, peu sociables, voire carrément handicapées mentales»[9] .

La disjonction peut aussi créer des troubles de la mémoire (amnésie du traumatisme, partielle ou totale) puisque l’hippocampe est disqualifié et ne peut donc pas enregistrer l’événement de manière consciente. Les victimes ont alors du mal à raconter les événements avec exactitude. D’après Frederic Ward Putman, cité par Muriel Salmona, près de 50% des violences sexuelles durant l’enfance font l’objet de déni ou d’amnésie traumatique sur une période plus ou moins longue.

La mémoire traumatique

Les évènements vécus sont donc bloqués dans l’amygdale qui est devenue hypersensible, et qui s’allume dès qu’un élément est en lien avec les violences. Les réminiscences sont déclenchées de façon automatique «par des associations mnésiques, par des stimuli ou des contextes rappelant les traumatismes: cela peut être un bruit inattendu, une porte qui claque, un objet qui tombe; une odeur, un goût, un regard, un mouvement, une voix, un visage, une silhouette, une couleur, une sensation sur la peau, un lieu, une date, un moment de la journée, une surprise même si elle est heureuse…» (…) «La victime revit alors la situation avec la même intensité, sans reconstruction, de façon inchangée, au présent, avec le même effroi, les mêmes perceptions les mêmes douleurs, les mêmes réactions physiologiques. Cela même de nombreuses années après»[10]. Muriel Salmona raconte le cas d’une patiente en consultation qui en entendant prononcer le mot «viol» recula violement en arrière avec un visage épouvanté, les yeux fixant une scène invisible et se mit à avoir des gestes saccadés du bras gauche, le poing serré. Elle revivait en fait la scène de viol où son agresseur était en train d’immobiliser son bras.

Ces réminiscences peuvent entrainer le même survoltage et le même risque vital que le ou les événement(s) initial(aux), vécus tellement violemment qu’ils peuvent entrainer une nouvelle «disjonction». La mémoire traumatique s’aggrave alors sans cesse par ses propres déclenchements. Muriel Salmona revient sur le cas d’une autre patiente qui revivait l’inceste paternel la nuit, sous forme de cauchemars. Le conjoint de la jeune femme décrivait ainsi les nuits de sa compagne: «elle disjoncte presque toutes les nuits: avec une phase de fantôme errant, une phase de violence envers elle ou envers moi, une phase d’appel sexuel violent, une phase de retour à l’enfance: pleurs, appels à l’aide à sa maman, cris contre son père. Ce que j’entends la nuit dépasse l’entendement. Puis elle se réveille et ne se souvient de rien, jamais»[11].

Conduites auto-destructrices

Pour échapper à cette souffrance, la victime traumatisée mettra en place, dans un premier temps, deux stratégies:

– «des conduites de contrôle accompagnées d’une d’hypervigilance avec une sensation de danger permanent, de méfiance et d’état d’alerte, d’importants troubles du sommeil, une tension musculaire douloureuse, des troubles de la concentration et de l’attention (le psychisme est focalisé essentiellement sur des activités de surveillance et d’anticipation);

– des conduites d’évitement destinées à éviter l’allumage de l’amygdale et le déclenchement de la mémoire traumatique, en évitant tout ce qui est susceptible de rappeler les violences (situations, pensées, sensations…)»[12].

Et quand malgré cela, la mémoire traumatique se déclenche, un auto-traitement se met alors en place pour obtenir une disjonction (et une anesthésie émotionnelle), il s’agit de conduites dissociantes, qui sont des conduites addictives à risque, et des mises en danger: «La victime n’a d’autre choix que d’essayer de retrouver l’anesthésie émotionnelle face à la réminiscence des violences, le psychisme se retrouve à nouveau en état de sidération avec un survoltage et un risque vital. La victime cherche une nouvelle disjonction mais elle n’y arrive plus, puisqu’elle est de plus difficile à atteindre, elle est comme une accoutumance aux drogues dures. La victime va alors la chercher, se faire mal, se taper la tête contre les murs, se mettre en danger, s’alcooliser, se droguer, crier, être violent·e, manger n’importe quoi sans s’arrêter, avoir certaines pensées comme des idées suicidaires, des idées d’automutilation, des fantasmes de violences extrêmes qui calment immédiatement la souffrance en coupant toute émotion»[13]. Pour exemple, la psychiatre évoque le cas d’une patiente ayant vécu des violences, qui s’était inventé un délire dans lequel des voisins cherchaient à s’introduire chez elle et à lui nuire. Si dans les premiers temps, une disjonction spontanée mettait fin à sa souffrance, rapidement elle s’est accoutumée, restant seule avec sa détresse, devenant une «toxicomane de son délire de persécution».

Reporter la violence sur les autres

La violence contre soi n’est pas l’unique rempart contre la souffrance: «En termes de stress, les violences exercées sur autrui sont aussi efficaces que les violences auto-agressives, voire plus efficaces car elles bénéficient de l’émotion, et du stress supplémentaires généré par l’horreur de faire à une victime innocente quelque chose d’immoral, d’atroce, voire de criminel (…) Les victimes servent de fusibles de survoltage. S’en prendre à un tout petit enfant innocent pour lui faire subir des violences inhumaines sera extrêmement efficace pour obtenir la disjonction car le psychisme humain est ainsi fait qu’il ne peut supporter, ni intégrer des violences qui remettent en cause les fondements d’une appartenance à l’humanité sans risquer d’en être détruit psychiquement». En effet, pour Muriel Salmona, «une personne qui n’aurait pas subi de violences traumatisantes n’aurait aucune raison de faire subir à autrui des violences et d’en tirer un bénéfice», ce qui fait bien sûr écho aux écrits de la pédiatre Catherine Gueguen pour qui l’empathie est naturelle[14].

Tout comme pour les violences perpétrées contre soi, l’agresseur traumatisé est aussi un «toxicoman» de la disjonction, car sa mémoire est continuellement rechargée, il cherchera à commettre de plus en plus de violences. Selon Muriel Salmona, les agresseurs se recrutent surtout chez les anciennes victimes de violences subies pendant l’enfance.

Les conséquences psycho-traumatiques

«Quand les victimes n’ont pas pu bénéficier d’aide de leur entourage ou de prise en charge sociale, médicale et psychologique centrée sur les violences et leurs conséquences, l’impact négatif des violences sur leur qualité de vie est considérable. La vie est ‘un enfer’; comme le dit une patiente: une sale blague!». Muriel Salmona continue: «c’est une vie de souffrances, d’échecs et de solitude, sans espoir d’amélioration à tel point que, pour nombre de victimes la mort est attendue comme une délivrance». Quels sont les impacts concrets des violences sur les victimes? Voici une liste non exhaustive:

– sur la santé: les plaintes somatiques sont «l’expression des manifestations de la mémoire traumatique corporelle et du stress qui l’accompagne, et aussi l‘expression de conduites d’hyper vigilance et d’anticipation anxieuse qui entraine une grande tension psychique et musculo tendineuse». Les plus fréquentes font état d’une grande fatigue (dans 56% des cas) et de douleurs chroniques invalidantes (dans 40 % des cas); sur une échelle de la douleur de 1 à 10, le niveau est de 6 pour les victimes de violences intrafamiliales et sexuelles[15];

– sur la vie affective: «il est rare que les victimes aient la vie affective qu’elles auraient souhaitée, elles se trouvent seules avec des conduites d’évitement les éloignant de toute intimité, avec la peur d’être trahie, peur des relations sexuelles quand des violences sexuelles ont été commises, peur d’une grossesse (de quelque chose qui est dans son ventre), peur de l’accouchement et d’avoir mal (mémoire traumatique d’un viol); il peut apparaitre plus facile d’habiter avec un pervers ou un agresseur qui traitera immédiatement la mémoire traumatique (allumée par le danger qu’il fait courir) en créant un état dissociatif et anesthésiant»;

– sur la sexualité: «pour des victimes de violences sexuelles, particulièrement pendant l’enfance, car tous les gestes à connotation sexuelles sont susceptibles d’activer des réminiscences, cela risque de générer un état de mal-être, des angoisses, une sensation de danger en fonction des violences subies (avec une prise d’alcool ou de drogues, pour être dissocié et anesthésié émotionnellement, recours avant ou pendant les relations sexuelles à des scénarios violents, de viols, de prostitution, des pratique sexuelles avec violences, sadomasochisme, à risque, en situation prostitutionnelle…)»;

– sur les études et la vie professionnelle: «ces violences sont responsables d’échec scolaire à répétition, d’interruption dans les études, d’orientation catastrophique et d’échecs professionnels. Cela s’accompagne en plus de troubles cognitifs (de l’attention, de la concentration, de la mémoire, de la latérisation), de phobies scolaires, d’un manque de confiance en soi, d’estime de soi». À noter que 50% des personnes ayant subi un traumatisme perdent leur emploi dans les deux années suivant le traumatisme;

– sur la vie sociale: «s’il n’y a pas prise en charge, les victimes risquent des situations extrêmes, usées, sans travail, au chômage de longue durée, en invalidité, au minimum, en situation de grande précarité de pauvreté, Sdf, alcooliques, toxicomanes, prostituées, internées, emprisonnées».

Prendre en charge

Le tableau est sombre… les troubles psychotraumatiques alimentent le cercle vicieux de la violence, sur soi-même et sur autrui. Pourtant, à l’heure actuelle ces troubles sont peu pris en charge: un audit effectué dans un hôpital universitaire en Belgique, entre janvier 2002 et décembre 2007, indique, par exemple, que 90% des femmes qui ont porté plainte pour agression sexuelle n’avaient pas reçu les soins optimaux (Gilles C. 2010).

Pourtant, selon Muriel Salmona, ces troubles peuvent être traités, et guéris, non via la prescription des traitements psychotropes, souvent prescris à haute dose pour soigner la souffrance mentale mais avec un traitement qui repose sur l’intégration de la mémoire traumatique à la mémoire autobiographique. Par ailleurs, si la prise en charge se fait dans les 12h, cela peut éviter l’installation d’une mémoire traumatique. Pour la psychiatre, un travail commun entre le/la patient·e et le/la psychothérapeute, («servant de guide et d’éclaireur dans les moments les plus difficiles et de ‘cortex de secours’ – comme un disque extérieur qui reprend le relais en cas de nécessité») doit permettre d’identifier la mémoire traumatique qu’il faut localiser puis patiemment désamorcer; il faut revisiter les violences sans que la sidération envahisse la victime à nouveau, cela avec différents outils:

«Cela peut se faire grâce à la construction d’une analyse précise et pertinente, d’une organisation chronologique cohérente, du déroulement des violences, des mises en scène des agresseurs et du vécu émotionnel et comportemental de la victime qui permettent aux victimes de retrouver le contrôle émotionnel. Pareillement, l’identification de la mémoire traumatique permet aux victimes de séparer ce qu’elles sont de ce qui les colonise et provient des violences et des agresseurs» (…) Il s’agit alors de les libérer de la culpabilité et de la honte et de tout ce que l’agresseur a versé en elle. Elles retrouvent leur personnalité et leur estime d’elles-mêmes. Le but de la psychothérapie est donc de ne jamais renoncer à tout comprendre, à mettre du sens».

Ainsi, si la liste des conséquences des violences sexuelles sur l’individu est étourdissante, il est nécessaire de rappeler que la guérison est possible. Citons à nouveau Muriel Salmona, revenant sur le concept de résilience développé par Boris Cyrulnik: «Oui à la résilience si les personnes sont accompagnées et oui à la résilience si les agresseurs ne bénéficient pas d’une immunité totale».

Juliette Bossé, secteur communication

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Le cerveau face aux violences sexuelles
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Pour aller plus loin

 

 

[1] Le Livre noir des violences sexuelles, Muriel Salmona, Dunod, 2013.

[2] www.mémoiretraumatique.org

[3] www.apprendreaeduquer.fr

[4] Le Livre noir des violences sexuelles, Muriel Salmona, Dunod, 2013.

[5] idem

[6] www.mémoiretraumatique.org

[7] www.mariannekuhni.com

[8] www.marianne.net

[9] www.apprendreaeduquer.fr

[10] Le Livre noir des violences sexuelles, Muriel Salmona, Dunod, 2013.

[11] Idem.

[12] www.mémoiretraumatique.org

[13] Le Livre noir des violences sexuelles, Muriel Salmona, Dunod, 2013.

[14] Dr Catherine Gueguen, Vivre heureux avec son enfant, un nouveau regard sur l’éducation au quotidien grâce aux neurosciences affectives, Robert Laffont, 2015.

[15] Étude pilote des Hauts-de-Seine, 2008.

Illustration: Le Ruban blanc, de Michael Haneke, 2009 .


Les symptômes psychotraumatiques chez l’enfant

Les enfants victimes de maltraitances physiques ou sexuelles graves sont souvent dissociés en permanence et étiquetés à tort de débiles mentaux. Cette absence de réaction et cette anesthésie émotionnelle permanente

Le livre noir des violences sexuelles de Muriel Salmona

mettent les victimes encore plus en danger de subir des maltraitances et d’être abandonnés. L’absence d’émotion fait que l’empathie en miroir peut ne pas fonctionner du tout. Face à ces victimes dissociées, personne ne ressent spontanément d’émotion, ni n’a peur pour elle; comme elles ne vont pas réagir face à des violences, les agresseurs auront encore moins de limites, les violences seront encore plus répétées.

Les symptômes qui traduisent une grande souffrance des enfants et des adolescent·e·s et qui constituent une preuve des violences subies sont le plus souvent interprétées comme des problèmes de personnalité inhérents à l’enfant: sa mauvaise volonté, son égoïsme, ses provocations, voire sa méchanceté et son caractère vicieux. Et plutôt que de relier ces troubles psychos traumatiques à des violences que l’enfant a subies ou dont il a été témoin, on va trouver de nombreuses rationalisations qui auront bon dos, telles que les crises de l’adolescence, les mauvaises fréquentations, l’influence d’internet, de la télévision…

Extraits de l’ouvrage Le Livre noir des violences sexuelles, Muriel Salmona, Dunod, 2013.


La plus grande vulnérabilité des enfants

Muriel Salmona

Les enfants face aux adultes sont dans une situation de grande vulnérabilité et d’assujettissement, du fait de leur dépendance, de leur immaturité, ainsi que de leur manque d’expérience et de connaissance dans le domaine de la sexualité. Les violences sexuelles commises envers les enfants par un adulte de la famille ou par un adulte ayant autorité, constituent de ce fait, en plus de l’atteinte à l’intégrité physique et psychique, un grave abus de confiance et de pouvoir.

L’enfant va être obligé de se construire comme il peut dans un univers violent et incohérent où il est constamment en insécurité. Au lieu de se découvrir et de découvrir le monde, il sera obligé d’assurer sa survie et sa sécurité. Il passera son temps à observer les comportements de son ou ses agresseur(s) pour anticiper les violences et les éviter. Pour que l’enfant se sente en sécurité, il est essentiel que l’agresseur se sente bien, ne soit pas contrarié, cette tâche de survie devient la plus importante et passe bien avant ce qui devrait être les besoins primordiaux, les désirs et intérêts de l’enfant, ce fonctionnement explique en grande partie le syndrome de Stockholm. Il sera aussi bien obligé d’intégrer tout un système de règles délirantes imposées par la tyrannie domestique, système en contradiction avec le système extérieur; il devra survivre face aux violences qu’il subit mais il devra aussi survivre face à des troubles psycho traumatiques très importants qui se seront installés de façon chronique. Il ne pourra pas grandir normalement et il présentera, tant qu’il ne sera pas protégé et libéré de la mémoire traumatique de tout ce qu’il a subi, d’importants troubles du développement et de la personnalité. Le formatage imposé par le tyran sur un enfant entraine chez l’enfant devenu adulte une hyper adaptation aux moindres désirs d’autrui. Adulte, il reste essentiel de ne jamais contrarier quiconque au risque de se sentir en grand danger, par allumage d’une mémoire traumatique de violences exercées par le tyran de son enfance.

Extraits de l’ouvrage Le Livre noir des violences sexuelles, Muriel Salmona, Dunod, 2013.