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Le besoin d’une pédagogie cohérente

Le besoin d’une pédagogie cohérente
Les outils pédagogiques se sont multipliés au cours de ces dernières années, mais le besoin d’approches novatrices reste bien présent chez les enseignants et les formateurs. Comment trouver une cohérence interne aux outils existants? Le mieux-apprendre permet de retrouver le plaisir d’apprendre, mais aussi de transmettre.

Depuis – c’était il y a presque 20 ans – que j’ai présenté au public francophone l’approche pédagogique du «mieux-apprendre», de l’eau a coulé sous les ponts de la pédagogie. Des outils pédagogiques novateurs, décrits à l’époque souvent pour la première fois en langue française, connaissent maintenant un succès dont on ne peut que se réjouir: le «topogramme» (MindMapping) de Tony Buzan, les «intelligences multiples» d’Howard Gardner, les «jeux-cadres» de Thiagi, les «6 chapeaux pour penser» d’Edward de Bono, la «Communication Non-Violente» de Marshall Rosenberg, parmi d’autres, sont des outils de mieux en mieux connus et utilisés. Mais plus qu’une galerie d’outils pédagogiques de qualité, ce qui semble essentiel est de donner une cohérence interne à tous ces outils. En effet, pour tout enseignant ou formateur tenté de faire évoluer sa pratique, la profusion des pistes pédagogiques que l’on peut trouver, en particulier sur Internet, brouille la vision et peut être désespérante. Une chose est sûre: le besoin d’approches pédagogiques novatrices n’a pas cessé de se développer, chez les enseignants comme chez les formateurs – poussés par la nécessité de s’adapter à un monde où la conception de l’apprentissage est radicalement différente de ce qu’elle était il y a encore quelques années. Face à des enfants désintéressés, zappeurs ou agités, les enseignants doivent forcément remettre en cause leur système d’enseignement, sous peine d’y perdre leur santé physique et mentale. Du côté des formateurs, l’usage de certains logiciels informatiques de présentation à base de diapositives a semblé une alternative inté- ressante à l’apprentissage traditionnel, mais cela conduit souvent à des formations qui distillent bien plus un ennui massif (la «mort par PowerPoint») qu’une bonne transmission des savoirs. Et on commence à parler de «mort par webinar»… De plus, la place brusquement envahissante de nouvelles technologies et le développement d’Internet ont brouillé les pistes: tout semble possible à apprendre et pour apprendre et, en même temps, très difficile à gérer par ceux qui ont encore pour charge de transmettre: les enseignants, les formateurs ou les parents.

Peut-on faire autrement?

Derrière ces évolutions et ces nécessités se pose alors et toujours la question essentielle: «Peut-on faire autrement, et, si oui, comment faire autrement?». C’est cette question qui m’a conduit à rechercher et à dé- couvrir une approche pédagogique ouverte, respectueuse de l’apprenant, tenant compte de la diversité et de la richesse de ceux qui apprennent et de ceux qui transmettent. Cette approche n’est en rien une «méthode», mais permet de changer son regard sur le «fait d’apprendre» et le «fait de transmettre». On découvre ainsi que l’on peut apprendre mieux, avec plus de plaisir et d’efficacité, en retrouvant une manière naturelle d’apprendre; que l’on peut sortir du schéma classique imposé par le système scolaire (et qui est trop souvent calqué dans la formation pour adultes) sans tout casser et sans vouloir faire table rase du passé. Du côté de l’école, des pédagogies différenciées, c’est-à-dire des pédagogies qui prennent en compte la diversité des élèves et leurs besoins cognitifs, se sont développées, même si l’on s’occupe encore trop souvent chez l’enfant et chez l’élève de leurs difficultés et de leurs faiblesses, plutôt que de s’appuyer sur leurs talents et sur leurs forces. Sur ce plan, la théorie des intelligences multiples d’Howard Gardner est actuellement de mieux en mieux acceptée, et ouvre des pistes pédagogiques particulièrement intéressantes et fécondes. O n a é g a l e m e n t p r i s conscience que le rapport entre la personnalité et le fait d’apprendre est universel. Rétablir une bonne relation avec le fait d’apprendre, conserver le goût et le plaisir d’apprendre toute sa vie apparaissent plus que jamais une nécessité pour vivre dans notre monde en changement. Cela est vrai au niveau de l’individu, mais également au niveau de la collectivité: une société fondée sur l’acquisition et le partage des savoirs a plus de chances de se développer d’une manière harmonieuse, qu’une société où l’acquisition des savoirs est un enjeu de pouvoir et de domination. Nous le constatons aussi: le rapport à «l’apprendre» peut créer d’innombrables richesses, comme il peut également géné- rer d’innombrables souffrances, souvent dues à l’inconséquence de certains enseignants, à l’enfermement de certains parents dans des schémas stéréotypés, ou à la sclérose d’un système qui se reproduit indéfiniment. On a oublié que l’on peut apprendre très bien et très sérieusement avec plaisir, et même en s’amusant: le petit enfant ne fait pas autre chose, et cela fonctionne extraordinairement bien.

Vers une approche pédagogique plus humaine

Nous touchons là à une ambition claire de l’approche pédagogique du «mieux-apprendre»: il ne s’agit pas d’être plus efficace, d’apprendre plus vite. il s’agit avant tout d’être au service de l’humain, d’aider l’individu à se construire une personnalité plus ouverte sur le monde, plus respectueuse de l’autre, moins facilement manipulable, sachant réfléchir avant d’agir, apprenant à maî- triser des comportements infantiles de pulsion. Mais le modèle de société que l’on nous propose actuellement, via la publicité omnipré- sente, est fondé sur la compulsivité (comportement que l’on cherche d’ailleurs à refréner dans l’éducation d’un enfant): il faut acheter, et tout de suite, car l’avenir de notre société en dé- pend. Si nous sommes de mauvais consommateurs, si nous n’achetons pas, il n’y aura pas de croissance, et nous sommes alors de mauvais citoyens. Mais la compulsivité n’entre pas dans une démarche pédagogique de qualité, bien au contraire: pour apprendre, il faut du temps, de la maturation, de la réflexion. Et enfants et adolescents sont pris dans ce grand écart psychologique entre le modèle compulsif des adultes et la nécessaire temporalité de l’apprentissage à l’école: on comprend qu’il y ait des tensions dans les classes. L’approche pédagogique du «mieux-apprendre» peut être considérée comme novatrice, tout en ne l’étant pas du tout: elle se coule sans difficulté dans le flot des principes pédagogiques proposés depuis toujours par de grands pédagogues. Par exemple, lorsque l’on parle de l’intérêt de prendre en compte «le corps, le cœur et le cerveau» de celui qui apprend, on n’est pas bien loin des principes de la rhétorique d’Aristote. Les apports de la psychologie et des recherches sur le cerveau permettent, aujourd’hui, de «moderniser» des idées pédagogiques connues depuis des temps ancestraux. On peut donc dire que c’est une approche qui nous permet de retrouver un regard neuf sur le fait d’apprendre et qui est adaptée à notre monde actuel.

Se ressourcer auprès des grands pédagogues

Bien apprendre fait également et forcé- ment référence à ceux qui s’intéressent à la transmission des connaissances et des savoirs: les pédagogues. Car ce souci de bien apprendre et de bien transmettre est vieux comme le monde: on fait, par exemple, encore couramment, et avec grand profit, ré- férence aux idées pédagogiques de Socrate (qui vivait, rappelons-le, vers 450 av. J.-C.). Mais curieusement, lorsque l’on s’intéresse à ces grands pédagogues connus et reconnus, d’Aristote au Brésilien Paulo Freire en passant par Tolstoï, on constate une chose: pratiquement tous font des constats et des propositions, venant parfois de la nuit des temps, qui remettent en cause, d’une manière ou d’une autre, notre système d’enseignement actuel. Le phénomène est tel que les tenants du «Je n’en suis pas mort», «Ça a marché pour moi, donc ça doit marcher pour les autres» et des «Il faut revenir aux pratiques du bon vieux temps» accusent ceux qui fondent leur réflexion sur ces grands pédagogues de «pédagogisme», le terme étant bien entendu injurieux. Par un surprenant renversement, on fait des pédagogues les boucs émissaires des échecs d’apprentissage, alors qu’ils ont toujours œuvré, justement, pour éviter ces échecs. Mettre ainsi à la poubelle de l’histoire, avec tant de légèreté, toutes ces personnes qui ont cherché, expérimenté et fait bouger les choses, a un petit côté d’autodafé: en les brûlant, on croit les supprimer. C’est l’illusion du tyran ou du despote.

L’explosion des neurosciences et le déferlement d’Internet

Les recherches sur le cerveau ont ouvert cette notion d’apprentissage «compatible cerveau», qui conduit à constater que certains «principes pédagogiques», qui semblent inscrits dans le marbre, empêchent en fait le cerveau de fonctionner correctement lorsqu’il apprend. Par ailleurs, le cerveau devient le lieu de tous les enjeux, des meilleurs comme des pires. Une meilleure connaissance permet de mieux l’utiliser, de le soigner et de mieux l’entretenir. Cela permet également une meilleure connaissance de nos comportements, pas toujours dans un but très souhaitable. En particulier les médias et la publicité s’intéressent de très près à notre matière grise, afin de nous manipuler plus facilement. Le cerveau peut également être le siège de tous les fantasmes: à la crainte du «lavage de cerveau», largement répandu pendant la guerre froide, se substituent maintenant des rêves d’agir directement sur le cerveau, en particulier pour apprendre. Il est alors bon de rappeler que la technique doit rester au service des valeurs; que le rapport à l’apprendre est directement fondateur de la personnalité, et doit rester un espace de liberté. Et puis il y a Internet, qui a profondément modifié, en quelques années, notre relation aux savoirs et à tout ce qui touche à l’apprendre. Les enfants n’apprennent plus et n’apprendront plus comme leurs parents ont appris à leur âge.

L’introduction d’Internet dans le paysage pédagogique a-t-il changé radicalement notre rapport à «l’apprendre»? La question mérite d’être posée, même si le recul est encore trop faible pour en saisir l’impact réel, les bénéfices et les dangers. Internet et ses développements ont de nombreux avantages pour apprendre, en particulier une richesse disponible inouïe, la possibilité de partager ses compétences et ses connaissances, la gratuité d’un grand nombre de ressources, la possibilité de dé- velopper une «pédagogie inversée», etc. Il a également des risques et des inconvénients: le risque de perdre contact avec la réalité, en vivant dans une atmosphère virtuelle; la difficulté à gérer la surabondance; la tentation d’utiliser des informations sans réflexion personnelle, sans vérifier leur qualité et leur pertinence; la confusion entre l’offre et la qualité de l’offre: on peut trouver d’innombrables présentations PowerPoint prêtes à l’emploi, mais sont-elles pédagogiquement de bonne ou de mauvaise qualité?

L’importance des parents et des enseignants

N’oublions pas que l’apprentissage, pour l’enfant, est un lieu d’éducation. Et en tant qu’adulte, il faut prendre conscience que l’enjeu n’est pas mince: à travers la manière dont nos enfants apprennent aujourd’hui, se crée l’humanité de demain. Car apprendre est bien autre chose que remplir une tête, qu’elle soit bien faite ou bien pleine: à travers ces apprentissages vont se créer progressivement chez l’enfant son rapport au monde, aux adultes, et les fondements de sa personnalité. Du coup, apprentissage et éducation sont intimement liés. Et chez les grands oubliés de la formation d’adultes, il y a en premier chef les parents, à qui l’on demande, via le «travail à la maison», une démarche pédagogique importante pour laquelle ils ne sont en général pas formés. Le système scolaire (comme sa reproduction dans la formation d’adultes) est globalement fondé sur un principe d’égalité. Mais ce principe d’égalité est souvent mal compris: égalité ne signifie pas que tous les élèves doivent, pour réussir, apprendre la même chose, de la même manière, au même moment (ça, c’est le principe d’uniformité, justement remis en cause). Le principe d’égalité, c’est donner à chacun, sans exception, toutes ses chances de réussir d’une manière qui lui convienne. Au principe d’uniformité va alors se substituer l’éloge de la différence et son encouragement: l’autre est différent dans ses richesses, et il est intelligent diffé- remment de moi, nous avons tous les deux infiniment d’avantages à vivre et à travailler ensemble.

 

Bruno Hourst, formateur, chercheur en pédagogies nouvelles

 

Bruno Hourst:

Bruno Hourst / Former sans ennuyer

Ingénieur, formateur et enseignant, Bruno Hourst est chercheur en pédagogies nouvelles. Après une formation en Australie et aux ÉtatsUnis, il développe les fondements du «mieux-apprendre», approche pédagogique ouverte inspirée de l’Accelerative Learning anglo-saxon, permettant de trouver ou de retrouver le plaisir d’apprendre. Il propose cette approche aussi bien dans les entreprises que dans le monde de l’éducation, en France et à l’étranger, et s’attache à la transmettre aux professionnels (formateurs, enseignants) autant qu’aux adultes dans un but de développement personnel, et aux parents pour aider leurs enfants. Il propose également, dans le monde francophone, des outils pédagogiques internationalement reconnus, comme les intelligences multiples d’Howard Gardner, les jeux-cadres de Thiagi, le topogramme / Mindmapping de Tony Buzan, et d’autres outils en cohérence avec les principes du «mieux-apprendre». Il est l’auteur de nombreux livres et articles. Sites Internet: www.mieux-apprendre.com www.thiagi.fr