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L’accès au logement en Région bruxelloise

L’accès au logement en Région bruxelloise

SOMMAIRE DU DOSSIER

Une difficulté croissante pour de nombreux ménages[1]

La difficulté de trouver un logement abordable et adéquat et de s’y maintenir constitue un problème croissant en Région bruxelloise. Or, le droit à un logement convenable est un droit fondamental.

Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, «le logement permet d’assurer la stabilité et la sécurité d’un individu ou d’une famille. Notre domicile, qui est au cœur de notre vie sociale, émotionnelle et parfois économique, doit être un refuge: un endroit où l’on peut vivre en paix, en sécurité et dans la dignité.»[2]

En outre, disposer officiellement d’un domicile constitue le socle de base pour l’octroi de l’ensemble des droits civils et sociaux. Sans résidence légale, pas d’existence administrative, et pas de droits. L’impact de l’absence de logement ou du mal-logement sur les personnes concernées, les familles et en particulier les enfants, est très important: il accentue les situations de précarité et se répercute négativement sur l’état de santé, les parcours scolaires et l’intégration sociale.

Pourtant, les loyers et prix de vente particulièrement élevés, la vétusté du bâti et le taux de pauvreté élevé à Bruxelles ont pour conséquence qu’une partie non négligeable de la population, souvent des familles avec enfants, vivent dans des logements surpeuplés, de mauvaise qualité, voire se retrouvent dans certains cas sans logement propre ou se trouvent contraintes de quitter la Région.

Contexte démographique

La population a augmenté rapidement en Région bruxelloise au cours des 20 dernières années (+ 255.937 habitant·e·s, une augmentation de 27%) pour atteindre 1.215.255 personnes en 2020. Cette croissance élevée résulte principalement de l’importance de l’immigration internationale, elle-même composée en grande partie de jeunes adultes en âge d’avoir des enfants. De manière générale, les quartiers centraux de la Région connaissent une intensité migratoire plus marquée, notamment les quartiers du «croissant pauvre». C’est dans cette zone de la Région, où les loyers sont relativement moins élevés et les logements moins salubres, où la densité de population est la plus élevée et les enfants les plus nombreux, que les tensions au niveau de l’accès à un logement de qualité se font le plus sentir.

Pauvreté des familles en Région bruxelloise

La pauvreté est tout particulièrement élevée à Bruxelles: un tiers de la population y vit avec un revenu inférieur au seuil de risque de pauvreté. C’est là aussi que la proportion de personnes sans droits sociaux (personnes sans-papiers, sans-abris) est la plus importante, bien qu’en grande partie absentes des chiffres officiels. Dans le même temps, les inégalités sont marquées, non seulement en termes de revenu mais également au niveau des conditions de logement et de cadre de vie.

Le taux de risque de pauvreté des enfants et des adolescent·e·s (0-17 ans) est encore plus élevé que dans l’ensemble de la population en Région bruxelloise, ce qui témoigne des difficultés financières que rencontrent un grand nombre de familles avec enfants: 41 % des enfants vivent dans un ménage dont le revenu se situe sous le seuil de risque de pauvreté dans la Capitale, contre 12 % en Flandre et 22 % en Wallonie. La pauvreté est encore plus prégnante parmi les familles monoparentales et les ménages avec trois enfants ou plus (avec des taux de risque de pauvreté de respectivement 46 % et 56 % en Région bruxelloise)[3]. Ces taux de pauvreté élevés reflètent le nombre important d’enfants qui vivent dans un ménage sans emploi ou avec une faible intensité de travail[4]: plus d’un enfant (0-17 ans) sur quatre est concerné.

La situation socioéconomique des personnes se répercute sur leur état de santé. La grande hétérogénéité sociale qui caractérise la Région bruxelloise se traduit par d’importantes inégalités de santé (moindre espérance de vie pour les personnes précaires, prévalence plus importante de nombreuses pathologies…). Celles-ci se forment tout au long de la vie, compte tenu des conditions de vie (conditions de travail, de logement, etc.) d’une part, et de l’accès aux soins de santé (curatifs et préventifs) d’autre part. Notons qu’à situation financière équivalente, le report de soins de santé est plus élevé en Région bruxelloise qu’en moyenne en Belgique: le coût du logement, qui grève plus lourdement le budget des ménages bruxellois, les contraint plus souvent à renoncer à d’autres dépenses même essentielles.

Même les loyers dans le croissant pauvre de la Région bruxelloise sont plus élevés que ceux que l’on trouve dans la plupart des communes riches éloignées de la Région

Des loyers trop élevés

La Région bruxelloise se caractérise par une proportion particulièrement importante de locataires: 62 % des ménages sont locataires en Région bruxelloise, contre 28 % en Flandre et 34 % en Wallonie[5].

Sur la base de l’enquête de l’Observatoire des loyers (2018), le loyer mensuel médian en Région bruxelloise est de 700 € en 2018; autrement dit, la moitié des locataires bruxellois.e.s payent un loyer supérieur à ce montant. Près de 90 % des logements loués en Région bruxelloise sont des appartements, et ces derniers comptent, dans 80 % des cas, moins de 3 chambres. Sur la période 2004-2018, les loyers en termes réels ont augmenté d’environ 20 %, donc sans tenir compte de l’indexation, alors que la superficie des logements tend à diminuer.

Même les loyers dans le croissant pauvre de la Région bruxelloise sont plus élevés que ceux que l’on trouve dans la plupart des communes riches éloignées de la Région. Par exemple, les loyers d’un appartement de deux chambres sont inférieurs à Namur à ceux enregistrés à Molenbeek[6].

Étant donné les loyers élevés et les faibles revenus d’une proportion importante de la population, la part du budget consacrée au loyer est importante, voire intenable pour de nombreux·ses Bruxellois·e·s. À cela s’ajoute la facture d’eau et d’énergie qui pèse également lourd et représente une cause fréquente de surendettement, et ce avant même la flambée actuelle des prix qui exacerbe les difficultés de nombreux ménages.

Le nombre de ménages sur liste d’attente pour un logement social a augmenté de façon très importante au cours de la dernière décennie et approche les 50.000 ménages aujourd’hui (qui devront attendre en moyenne 10 ans pour accéder à un tel logement)

Demande croissante pour un logement social

Vu ce contexte, la demande de logements sociaux est très soutenue et en croissance. Or, le nombre de logements sociaux est largement inférieur à la demande en Région bruxelloise. En tendance, le nombre de ménages sur liste d’attente pour un logement social a augmenté de façon très importante au cours de la dernière décennie et approche les 50.000 ménages aujourd’hui qui devront attendre en moyenne 10 ans pour accéder à un tel logement (voir graphique n°1 ci-dessous).

Graphique 1
Nombre de ménages sur liste d’attente (avant radiations) et nombre de logements sociaux (au total et loués), Région bruxelloise, 31 décembre 2008-2019. Source: SLRB

Qualité des logements et cadre de vie

La part de la population vivant dans un logement «inadéquat» (c’est-à-dire soit humide, soit présentant des fuites dans la toiture, soit dont les châssis ou le plancher sont pourris), s’élève à 25 % en Région. En outre, 7 % des Bruxellois.e.s ne parviennent pas à chauffer convenablement leur logement. Enfin, 26 % des Bruxellois.e.s vivent dans une situation de surpeuplement dans leur logement (voir Graphique n°2 ci-dessous).

 

Graphique 2
Part de la population vivant dans un logement inadéquat, ayant des problèmes de chauffage et en situation de surpeuplement dans leur logement, par région, 2019. Source: Statbel, EU-SILC 2019

Les problèmes de chauffage et de surpeuplement sont beaucoup plus fréquents parmi les ménages qui vivent avec un revenu sous le seuil de risque de pauvreté. La moitié de la population bruxelloise en situation de risque de pauvreté vit dans des logements considérés comme trop exigus par rapport à la taille de leur ménage. Il s’agit principalement de ménages avec enfants.

Outre la qualité du logement, l’environnement et le cadre de vie du quartier de résidence peuvent également impacter la santé et le bien-être en général; il s’agit notamment de l’absence d’espace vert à proximité, beaucoup plus prégnant dans les quartiers denses et défavorisés du croissant pauvre où les enfants sont proportionnellement plus nombreux, les logements surpeuplés, le bâti souvent vétuste et les rues et trottoirs étroits.

Impact sur les enfants

Dans les ménages concernés, surpeuplement dans le logement, problèmes d’humidité et de chauffage, parfois déménagements successifs et départs forcés, engendrent pour les enfants des problèmes tant de santé physique (propagation plus importante des maladies contagieuses, problèmes/maladies respiratoires, etc.) que de santé mentale (stress, tensions dans le ménage…) et de parcours scolaires: c’est le cumul des inégalités.

La proportion d’élèves en retard scolaire est très élevée en Région bruxelloise: en 2018-2019, près d’un quart des élèves du secondaire ont un retard scolaire de minimum deux ans. On retrouve les proportions les plus élevées dans les communes où la pauvreté est importante: c’est parmi les élèves résidant à Saint-Josse que la proportion apparaît la plus élevée en 2018-2019 (33 %), contre 9 % dans les communes aisées comme WoluweSaint-Pierre[7]. Ce retard est souvent lié à la situation socioéconomique des familles: chômage, emplois précaires, parcours de migration, manque de maîtrise de la langue, conditions de logement défavorables pour mener à bien les tâches scolaires, etc.

Dans le cadre de la crise du covid-19, l’émergence de l’enseignement à distance a amplifié les inégalités de départ entre d’une part les enfants/adolescent·e·s ayant la possibilité de se former à la maison dans de bonnes conditions, et d’autre part celles et ceux pour lesquels ceci n’est pas possible – du fait des conditions familiales, de la possibilité ou non d’avoir un ordinateur à la maison (fracture numérique), des conditions de logement, etc. Outre l’impact sur l’apprentissage, la crise du covid-19 a également eu des impacts sur les repères, en particulier pour les enfants issus de milieux défavorisés et a souvent généré des tensions au sein des familles dans le cadre du confinement. Dans certains cas, les violences intrafamiliales, dont sont généralement victimes les enfants et les femmes, ont augmenté pendant la crise, et la prise en charge est devenue plus compliquée (saturation des services d’aides).

En conclusion

Le droit à un logement décent et un environnement de vie favorable est loin d’être suffisamment rencontré en Région bruxelloise, où la pauvreté est importante, en particulier celle des familles avec enfants. Alors que ce secteur est organisé essentiellement sur une base privée, le droit au logement décent est, au même titre que le droit à l’éducation ou à la santé, un droit fondamental dont l’accès à tout·e·s doit être garanti[8]. L’absence de logement ou le mal-logement a des effets importants sur le développement des enfants et sur leur parcours scolaire. L’ensemble des niveaux de compétences doit être mobilisé (politique de revenus, politique de logement – coût des loyers, logement social, salubrité…, enseignement, etc.) afin de lutter contre ces inégalités fondamentales qui se perpétuent à travers le temps et les générations et affectent les parcours de vie de ces adultes en devenir qui feront la société de demain, que ce soit en termes de santé, d’éducation et de bien-être.

Marion Englert, Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles

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[1] Cet article se base sur les publications de l’Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles, en particulier le Baromètre social 2020 et le Rapport «Précarités, mal-logement et expulsions domiciliaires en Région bruxelloise». Pour plus d’informations: www.ccc-ggc. brussels/fr/observatbru/observatoire-dela-sante-et-du-social-de-bruxelles-capitale/ publications.

[2] www.ohchr.org/FR/Issues/Housing/Pages/ AboutHRandHousing.aspx

[3] Statbel; EU-SILC 2019.

[4] Un ménage a une intensité de travail définie comme faible lorsque les personnes d’âge actif (entre 18 et 59 ans) qui le composent travaillent moins de 20 % de leur temps de travail potentiel au cours de l’année.

[5] . Statbel, EU-SILC 2019

[6] Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (2018), Le marché locatif sous la loupe. Mesurer les loyers dans les communes belges et wallonnes, Regards Statistiques n°2.

[7] Source: IBSA; Vlaamse Gemeenschap, Communauté française – Etnic; calculs Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles.

[8] Voir à ce propos la revue de Inter-Environnement Bruxelles: Bruxelles en mouvements n°303, «Au marché du logement», décembre 2019.

 

Illustration: ©Union des locataires marollienne (ULM)