Une cité des orphelins à Bruxelles – Un projet généreux et utopique

Dans une première partie[1], j’ai évoqué rapidement ce que pensaient Alexis Sluys, Victor Devogel et Nicolas Smelten de la problématique des orphelins en Belgique. Dans leur Rapport présenté au Conseil général de l’Administration des Hospices[2], les trois auteurs, avant de faire leur proposition d’une Cité des Orphelins, décrivent également les infrastructures publiques existantes en Belgique avant 1914.

Les institutions laïques existantes en 1912

Les Hospices civils géraient des institutions pour garçons et filles à Anvers et à Gand, un orphelinat de garçons à Liège, un établissement pour filles à Bruxelles, un orphelinat mixte à Jumet. A ces institutions publiques citées dans le Rapport, il faut ajouter l’orphelinat privé coéducatif de Morlanwelz, créé en 1910, par le mécène Raoul Warocqué[3](1870-1917), et l’orphelinat rationaliste de Forest, créé en 1893 « par une coopérative pour recevoir les enfants des libres penseurs[4]» .

Certains de ces établissements, qui étaient en concurrence avec les institutions religieuses subsidiées par l’État, avaient une origine très lointaine : les orphelinats de Gand remontaient à des institutions créées par les archiducs Albert et Isabelle au début du XVIIe siècle, et les orphelinats d’Anvers à des établissements charitables existant depuis le XVIe siècle. Ce sont des abus et des critiques concernant les traitements des pupilles qui avaient décidé les pouvoirs publics de ces deux villes à séculariser, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les orphelinats.

Réfectoire d’un orphelinat de garçons à Gand en 1905. Éditeur - Albert Sugg à Gand
Réfectoire d’un orphelinat de garçons à Gand en 1905. Éditeur – Albert Sugg à Gand

Sans entrer dans le détail des règlements intérieurs de tous ces établissements[5](horaires, trousseau, discipline, organisation des sorties et des loisirs etc.), quelques constantes peuvent être soulignées : les orphelins, qui étaient acceptés dès la petite enfance jusqu’à l’âge de 18-20 ans, étaient scolarisés jusqu’à 14 ans dans les écoles communales. Ils fréquentaient ensuite, généralement, des écoles professionnelles ou des lieux d’apprentissage afin d’acquérir un métier: les jeunes filles étaient orientées vers des métiers dits féminins (le plus souvent femmes de chambre, servantes, demoiselles de magasin, comptables, couturières etc.), les jeunes gens vers des métiers manuels masculins (menuisiers, tailleurs, boulangers, maçons, ouvriers etc.).

Les rapporteurs insistent à plusieurs reprises sur la question de la religion généralement réglée comme suit: dans les établissements gérés par les pouvoirs publics, la liberté de pratiquer une religion était reconnue mais en dehors de l’établissement. En ce qui concerne les orphelinats de Gand et d’Anvers, signe des temps, tous les enfants et adolescents étaient flamands et devaient suivre un cours de français déclaré « indispensable » pour les jeunes filles qui désiraient « se placer ». Dans tous ces établissements, une partie des gages ou salaires perçus par les pupilles en apprentissage était versée sur un livret d’épargne.

Enfin, on notera que deux orphelinats pratiquaient ce qu’on appelait à l’époque la coéducation des sexes : à Morlanwelz, où les garçons étaient admis jusqu’à l’âge de 12 ans, mais surtout à Forest, où la séparation des sexes était rigoureuse dans les dortoirs et les sanitaires uniquement. Partout ailleurs, dans les classes, au réfectoire, aux jeux, « les filles et les garçons sont mélangés et vivent comme les frères et les sœurs dans la famille. »

Pourquoi une Cité des orphelins ?

C’est à partir de la vaste enquête menée en Belgique, mais aussi aux Pays-Bas, en France, en Allemagne et en Suisse, que A. Sluys, V. Devogel et N. Smelten ont conçu leur projet d’édifier, dans l’agglomération bruxelloise, une Cité des orphelins qui comprendrait une série de pavillons indépendants. Les Rapporteurs désiraient s’écarter des établissements qu’ils avaient visités et donner aux enfants et aux adolescents, sous la conduite d’un personnel pédagogique de qualité, une éducation « qui les conduise à leur complet développement » ; ils désiraient substituer à l’appellation qu’ils considéraient désobligeante d’Hospice et d’Orphelinat, les termes Maison des orphelins, traduction de Weehuis ou Waisenhaus utilisés respectivement aux Pays-Bas et en Allemagne.

Maison des orphelins impliquait pour eux la notion de Home familial. Ils souhaitaient créer, dans la Cité, une relation familiale entre les enfants et les adultes responsables, en faire un habitat où les enfants se sentiraient chez eux. Comme c’était le cas en Suisse, en Allemagne, dans les pays scandinaves, Sluys, Devogel et Smelten préconisaient de remplacer les titres directeur, directrice, surveillant par les termes père et mère. La Cité des orphelins serait composée, selon leur projet, de pavillons isolés, entourés de jardins, où seraient logés un nombre restreint d’enfants. Cette disposition, pensaient-ils, devait permettre des contacts plus intenses et plus affectifs entre les adultes responsables et les pensionnaires.

Pour Sluys et consorts, les enfants et adolescents seraient scolarisés dans les écoles communales. Après la 6e primaire, les enfants les plus doués poursuivraient leurs études, les autres feraient le 4e degré et, à 14 ans, entreraient en apprentissage[6]. La nécessité de scolariser les orphelins impliquait que la Cité devait être établie dans l’agglomération bruxelloise à proximité d’infrastructures scolaires, d’entreprises et ateliers capables d’accueillir les jeunes adolescents en apprentissage. La ville offrait en outre l’avantage de posséder des musées, des monuments pour les visites éducatives et des infrastructures modernes (gaz, eau, électricité, bains) qui n’existaient pas à la campagne.

En fonction de ces éléments, Sluys et ses amis avaient fixé leur choix sur un terrain, propriété de l’Administration des Hospices, « à la périphérie de la Ville »[7]. D’une superficie de huit hectares environ, il était situé sur le territoire de la commune de Schaerbeek, à front du boulevard Militaire et de la chaussée de Cortenberg, non loin de la chaussée de Roodebeek. Il présentait le grand avantage d’être localisé « dans une des régions les plus saines de la ville »7» et d’être proche de la rue de Véronèse, de la rue des Éburons où existaient des écoles communales, et du quartier nord-est où existait une école moyenne dispensant des cours d’adultes pour les adolescents.

Une sélection des orphelins ?

Tous les enfants ne pouvaient être acceptés dans la Cité. Selon les Rapporteurs, certains n’y avaient pas leur place: les enfants handicapés, mentaux et physiques (estropiés, sourds-muets, aveugles, idiots, imbéciles, anormaux proprement dits), les malades (tuberculeux, phtisiques) et les enfants « vicieux et immoraux qui seraient un danger car ils corrompraient infailliblement les autres pupilles », devaient être exclus et orientés vers d’autres institutions mieux adaptées à leur état.

Étant donné qu’on ignorait tout des antécédents et des origines des orphelins, il était impérieux, selon Sluys et ses amis, de les soumettre, avant de les accepter, à des examens médico-pédagogiques préalables. Ils proposaient que chaque enfant soit accompagné d’une fiche pédotechnique[8]« qui servira de guide en vue d’assurer l’éducation rationnelle du pupille ». Le dossier, qui devait suivre le pensionnaire pendant tout son séjour, pourrait être complété, au cours des années, par les observations recueillies. Bien conscients de la question du respect de la vie privée, les Rapporteurs précisaient que ces fichiers devaient être « assujettis aux conditions habituelles du secret professionnel en usage dans le corps médical ».

Les Rapporteurs défendaient aussi l’idée d’une coéducation des sexes. Dans chacun des pavillons cohabiteraient des garçons et des filles qui ne porteraient pas d’uniforme, car cela leur rappellerait continuellement leur situation dans la société. À propos de la coéducation, ils faisaient observer que dans les établissements, en Suisse, aux Pays-Bas, où la mixité était instaurée, « les garçons élevés avec des filles ont beaucoup à gagner. Ils deviennent plus sociables, perdent leur tendance au laisser -aller, à la brutalité, deviennent polis, acquièrent le sentiment du respect d’eux-mêmes. Les filles perdent leur timidité et leur frivolité gagnent de l’assurance, de l’indépendance, de la fermeté. Les uns et les autres travaillent beaucoup mieux, ne voulant pas se laisser dépasser.» Les Rapporteurs mettaient cependant des limites à la coéducation des sexes : elle devait cesser à la puberté ou à la fin des études primaires, soit à 14 ans environ, l’âge où commence la formation professionnelle.

Description de la Cité des orphelins

Dans l’esprit de ses promoteurs, la Cité des orphelins devait comprendre un pavillon central pour le directeur, où on trouverait des salles de réunion, un parloir, une salle de fêtes, des locaux techniques (ateliers, buanderie, magasins, des salles de jeux, des locaux pour enfants mis en observation, une cuisine, un réfectoire). La Cité comprendrait, en outre, des pavillons permettant d’accueillir chacun quarante enfants des deux sexes au maximum, des pavillons pour les adolescents en âge d’apprentissage et un pavillon pour les « anormaux pédagogiques », c’est-à-dire les orphelins éprouvant des difficultés scolaires. Les auteurs du projet prévoyaient également – on retrouve dans cette précision l’intérêt de Sluys pour l’éducation physique[9] – une salle de gymnastique pédagogique où serait dispensé un cours selon les principes de la gymnastique suédoise.

Les Rapporteurs estimaient que pour une population de 500 pensionnaires environ, il faudrait construire dix à douze pavillons. Chacun devait être une maison bourgeoise modeste mais confortable, comprenant un réfectoire, une cuisine, une salle de lecture et une bibliothèque, deux dortoirs, un pour chaque sexe, avec des chambrettes séparées (le dortoir commun, très fréquent dans les orphelinats, rappelait la caserne et ne préservait pas l’intimité, la vie individuelle). Les pavillons devaient être pourvus des commodités les plus modernes : des installations pour les bains, des lavabos, des W-C avec chasse d’eau, des moyens de chauffage. Dans chaque pavillon, il fallait aménager des logements pour le « père » et la « mère ». Les locaux seraient éclairés à l’électricité et assorti d’un jardin spacieux et d’une cour de récréation.

Sluys, Devogel et Smelten avaient tout prévu dans les moindres détails : on utiliserait des matériaux hydrofuges, «pyrofuges », les escaliers seraient larges et faciles, les rampes munies d’un grillage pour éviter les chutes, un escalier extérieur serait aménagé communiquant avec les dortoirs pour l’évacuation rapide en cas d’incendie. Comme exemple pouvant servir de modèle, ils citaient l’orphelinat de Morlanwelz[10] et celui de Delft : « ce sont des bâtiments simples, de bon goût, économiquement construits ».

Le personnel affecté à la Cité des orphelins

Il va sans dire que Sluys et ses collaborateurs désiraient que le choix du personnel se fasse avec le plus grand soin ; tous devaient être des modèles pour les pensionnaires. Ils prévoyaient un directeur général, un médecin principal entièrement attaché à la Cité accompagné d’assistants (ophtalmologue, otorhinolaryngologue, dentiste, neurologue). Les pensionnaires devaient être examinés très régulièrement du point de vue du développement psychologique et médical. Dans chaque pavillon, outre le « père » et la « mère » qui, seuls, étaient des résidents permanents, devait se trouver des infirmières laïques[11], des assistants ayant une fonction éducative, des pédagogues éprouvés et un personnel domestique (concierge, chauffeur, lavandière, cuisinière).

Le bien être des pensionnaires

Sluys, Vogel et Smelten étaient également attentifs à ce que les pupilles aient une alimentation saine, adaptée en fonction de l’âge, du sexe et des activités : ils préconisaient quatre repas par jour et des menus composés sur les conseils de médecins et de spécialistes. Ils proposaient d’ajouter des compléments d’éducation physique et de natation à ceux que les pupilles recevront naturellement dans le cursus scolaire normal.

Les pavillons devaient être pourvus d’une décoration renouvelée régulièrement car « les motifs décoratifs immuables épuisent rapidement l’attention et l’intérêt ». La salle d’études devait contenir une bibliothèque comprenant des livres récréatifs et instructifs, des tableaux noirs pour les devoirs. On organisera périodiquement des séances de lecture car il faut inculquer le goût de la lecture. Dans la cour et le jardin, il y aura une basse cour, une volière, un pigeonnier, un clapier, un aquarium, qui seront l’objet d’observations et d’études. Dans le jardin, il y aura des arbres fruitiers, on cultivera des légumes, ce qui sera pour les orphelins un objet d’étude et d’observation directe[12].

Education morale

On ne sera pas étonné que les promoteurs excluaient de la Cité des orphelins tout enseignement religieux. « La religion a toujours été un obstacle à la formation sociale de l’individu. ». L’orphelinat devait être neutre et l’atmosphère devait pouvoir être respirée par tous. L’éducation dispensée fondée sur le dialogue, le respect, la tolérance, la justice devait contribuer à former des citoyens libres ayant conscience de leurs actes. Un point sur lequel Sluys et ses amis insistent à de nombreuses reprises est que la Cité des orphelins devait être un home familial. La Cité était destinée à remplacer la famille ; le personnel pédagogique et médical devait se comporter comme se comporteraient des parents conscients de leurs responsabilités. Ils préconisaient un code moral fait de formules lapidaires, largement compréhensibles par tous, même par les plus jeunes. Ils proposaient, ce qui était osé à l’époque, de dispenser, avec des médecins et des éducateurs, un cours d’éducation sexuelle à l’intention des pensionnaires pubères.

Sluys, Devogel et Smelten ne se limitaient pas à prévoir une formation intellectuelle de base suivie de l’apprentissage d’un métier ; ils voulaient que l’enfant doué puisse fréquenter un enseignement supérieur, même universitaire. Ils désiraient laisser aux jeunes filles et aux jeunes gens la possibilité d’affirmer leurs goûts et leurs aptitudes, soit pour une formation manuelle, soit pour une formation intellectuelle.

Le Rapport de Suys, Devogel et Smelten mériterait une étude plus approfondie dans le cadre d’une vision plus globale de la problématique des orphelins dans les grandes villes. Inutile de dire que ce Rapport sera vite oublié avec la déclaration de la guerre. Les suggestions qu’il contient sont parfois utopistes, budgétairement peu réalistes, parfois en avance sur leur époque ; elles sont toujours empreintes de générosité et du désir d’offrir un sort meilleur à des enfants et des adolescents défavorisés.

Si leur projet fut rapidement condamné, le problème des orphelins allait, à partir de 1914, prendre une ampleur et une dimension nouvelle au point que, très rapidement, les autorités durent fonder, en novembre-décembre 1914, le « Foyer des orphelins » pour recueillir les enfants dont le foyer familial a été détruit définitivement ou temporairement par la guerre et leur donner une éduction intégrale. Plusieurs homes – chacun était une maison familiale pouvant héberger de 25 à 40 enfants – furent créés dans l’agglomération bruxelloise et en province. Cette initiative, patronnée par Sluys, montre que celui-ci ne s’était pas désintéressé de la question[13].

Pol Defosse, maître assistant honoraire

 


[1] Eduquer n° 98, mai 2013, pp. 28-30.
[2] La Cité des orphelins. Plan d’organisation de l’Education générale et de la préparation technique des orphelins. Rapport par A. SLUYS, V. DEVOGEL, N. SMELTEN, Bruxelles 1912, 293 p.
[3] Rapport, pp. 209-212 – P. DEFOSSE, Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique, Bruxelles 2005, p. 220 et p. 292.
[4] M. GOLDBERG-A. PIRLOT, 346 Chaussée d’Alsemberg, Histoire de l’orphelinat rationaliste de Forest, Bruxelles, CAL, 1996, 142 p., ill., et Rapport pp. 213—222.
[5] L’orphelinat de Forest avait un statut et pratiquait une méthode pédagogique tout à fait particulière inspirée par les principes du Docteur Decroly.
[6] Cette disposition anticipait la loi votée en 1914 à la veille de la guerre instaurant l’obligation scolaire.
[7] C’est moi qui souligne.
[8] À la fin du XIXe siècle apparaît, dans les milieux éducatifs, le terme « pédologie » qui désignait l’étude des comportements et du développement de l’enfant au point de vue biologique, psychologique et sociologique. Alexis Sluys donnera à l’École normale des Instituteurs un cours de pédologie. Après la guerre, le terme disparut progressivement du langage de la psychologie de l’éducation. Mais il n’est pas absent des dictionnaires où il a acquis un tout autre sens : composé à partir du grec pedon « sol » et du suffixe -logie, il désigne une science annexe de la géographie qui étudie les caractères physiques et chimiques des sols.
[9] Voir Eduquer n° 88, 2012, p. 88.
[10] Aujourd’hui disparu, il était situé sur le plateau de Montaigu qui domine la commune de Morlanwelz où Warocqué fit construire aussi une crèche et une maternité ( (1901), plus tard un athénée (1909) et un lycée pour demoiselles (1915). Les locaux aujourd’hui sont ceux de l’athénée provincial de Morlanwelz.
[11] On prévoyait aussi des examens, des mesures particulières pour les nourrissons et pour le maintien d’une bonne hygiène corporelle des résidents.
[12] Cette précision concernant l’équipement atteste l’influence du Docteur Decroly. Une telle infrastructure existait à l’Orphelinat rationaliste de Forest.
[13] A. SLUYS, M. Adolphe Max. Bourgmestre de Bruxelles. Son administration du 20 août au 26 septembre 1914. Sa détention en Allemagne. (Au profit du « Foyer des orphelins » de Bruxelles »), Bruxelles, s.d.