Une cité des orphelins à Bruxelles – La situation des orphelins avant 1914

En 1911, le Conseil général de l’Administration des Hospices de la Ville de Bruxelles charge Alexis Sluys, Victor Devogel et Nicolas Smelten, tous trois membres de la Ligue de l’Enseignement, d’étudier l’organisation d’un orphelinat pour garçons et la réorganisation de l’établissement existant pour filles.

Notons que par orphelins, il fallait comprendre non seulement les orphelins proprement dits d’un ou de deux parents, mais aussi les enfants trouvés et abandonnés. Le résultat de leur enquête a fait l’objet d’un Rapport comprenant deux parties : la première dans laquelle ils examinent la situation existante, et la seconde dans laquelle ils expliquent leur projet.[1]

Les orphelinats et les nourriciers

Le problème soulevé par l’aide à apporter aux orphelins, au tournant des XIXe et XXe siècles, était une question sociale douloureuse et mal maîtrisée par les pouvoirs publics. La législation en vigueur remontait au Régime français : elle avait comme principe que la Nation devait se charger de l’éducation physique et morale des enfants abandonnés, trouvés, et des orphelins.[2] Le Régime français avait créé, pour ce faire, une Administration des Hospices et Secours. L’État entendait ainsi se substituer à la charité des particuliers, c’est-à-dire les congrégations religieuses et les églises.

Alexis Sluys
Alexis Sluys

Le Régime français et, plus tard, le Régime hollandais distinguaient deux systèmes : le placement dans des orphelinats généralement réservés aux filles, et le placement chez des nourriciers qui étaient réservés plus spécialement aux garçons. La Belgique indépendante devait hériter de ces systèmes. Le placement chez des nourriciers, beaucoup plus que le placement dans un orphelinat, rencontrait de nombreuses critiques : l’Administration des Hospices n’allouaient que des sommes minimes et très insuffisantes aux nourriciers, de sorte que ceux-ci obligeaient les enfants à travailler pour compenser les dépenses.[3] Une conséquence était que les enfants placés n’étaient guère ou pas du tout scolarisés, ou (et) que, mal nourris, beaucoup devenaient rachitiques et mouraient.

Au début des années 1870, le Docteur Delecosse avait fait une enquête personnelle sur le placement chez des nourriciers.[4] Sur 122 orphelins visités, une majorité était dans une situation favorable ou satisfaisante, mais plusieurs vivaient dans de très mauvaises conditions. Le rapport cite notamment le cas d’un orphelin de quatorze ans placé chez un maçon à la campagne dans les environs de Bruxelles. Les nourriciers étaient pauvres et avaient trois enfants. L’orphelin travaillait avec son père-adoptif comme aide-maçon à Charleroi et ne rentrait chez ses nourriciers que tous les quinze jours. Sur son lieu de travail, il logeait dans une chambre avec cinq ou six personnes. Sa nourriture ordinaire se composait de pain et de café ; il ne mangeait de la viande qu’une fois ou deux par semaine. Des deux francs qu’il gagnait par jour, son nourricier ne lui remettait qu’un franc le dimanche pour ses menus plaisirs ; le reste, onze francs, était en quelque sorte confisqué par le nourricier pour le logement et sa nourriture… L’adolescent avait fréquenté irrégulièrement l’école et était analphabète ; l’instituteur fournissait au père adoptif des certificats de complaisance, car le paiement de la subvention allouée au nourricier était subordonné à la déclaration de l’instituteur prouvant que l’orphelin avait suivi avec assiduité les cours.

D’autres situations pouvaient être encore plus dramatiques lorsque l’orphelin était maltraité physiquement. Le sort de Cosette décrit dans Les Misérables par Victor Hugo n’était pas pure fiction. Les contrôleurs et inspecteurs des Hospices ne pouvaient se rendre compte des abus éventuels. Ils étaient en nombre insuffisant pour visiter les familles d’accueil dispersées dans les environs de Bruxelles, en des lieux fort éloignés les uns des autres. Ceux qui étaient favorables au système des nourriciers faisaient valoir que le placement à la campagne permettait de compenser l’exode vers les cités industrielles, et que la vie à la campagne était moins rude ; devenu adulte, l’orphelin pouvait acquérir, selon eux, un lopin de terre pour subvenir plus aisément à ses besoins et à ceux de sa famille. Plus discrètement, une certaine bourgeoisie pensait que le système du placement dans des familles permettait de maintenir les enfants dans une « classe sociale inférieure où presque tous étaient nés et d’en faire des manouvriers et des valets de ferme, des ouvriers à bas salaire, des domestiques, des servantes, des femmes de chambre … »

La bienfaisance publique

Sluys, Devogel et Smelten dénonçaient « cette conception de la bienfaisance publique… [qui] dérivait d’un esprit de classe »[5] et qui permettait au nourricier de conserver le salaire des enfants ayant atteint l’âge de quatorze ans. Si dans quelques cas, des orphelins avaient pu trouver une famille et même devenir des instituteurs ou des employés, la majorité d’entre eux étaient exploités et, devenus adultes, demeuraient des travailleurs non qualifiés, retombaient à la charge de la bienfaisance, ou même devenaient des délinquants et échouaient dans les prisons.[6] « La misère, écrivaient les rapporteurs, est créatrice de misère ; elle est la source de la plupart des maux qui affligent l’humanité. Il faut chercher à en faire disparaître les causes. La bienfaisance publique a pour devoir d’élever le taux de l’énergie individuelle, physique et morale de tous les enfants qui lui sont confiés. Elle doit faire le nécessaire pour qu’ils ne retombent pas, étant adultes, au niveau ou au-dessous du milieu où ils étaient à la naissance. »[7]

En ce qui concerne les filles, la situation pouvait paraître plus favorable. En 1900, l’échevin Depotter, chargé de faire un rapport sur la question, explique les règles du placement d’après des informations fournies par le Conseil des Hospices. Les orphelines de père et de mère âgées de six à dix ans sont envoyées à l’orphelinat de l’avenue de Cortenberg. Elles y reçoivent une formation élémentaire jusqu’à treize ans et, ensuite, une instruction professionnelle et ménagère. À dix-sept ans, elles sont employées aux travaux du ménage dans l’institution. Elles peuvent être placées à dix huit ans, ce qui leur permet de recevoir des gages qu’elles peuvent mettre en dépôt sur un livret de la Caisse d’épargne.

Les jeunes filles qui sont ensuite dirigées vers des institutions religieuses ou vers la Maison des servantes, rue des Chartreux, ou encore vers l’Hospice des enfants assistés, restent sous la tutelle des Hospices jusqu’à vingt et un ans et sont, jusqu’à cet âge, confiées à une inspectrice qui leur rend visite plusieurs fois par an.[8] Ce tableau, dressé par l’Administration des Hospices, devait être sans doute fort idéalisé, car on signale, par ailleurs, que les autorités perdaient régulièrement la trace de certaines pupilles ou que certaines avaient été placées dans des institutions de bienfaisance, des dépôts de mendicité, quand ce n’était pas des prisons.[9]

Une Fédération des ex-orphelins

De ce bref aperçu, il ressort que les enfants déclarés orphelins, mis en pension dans des familles, éprouvaient, sauf exception, plus de difficultés à acquérir une situation sociale favorable que ceux qui étaient placés dans des orphelinats. On constatait aussi que de nombreux enfants placés disparaissaient dans la nature à un certain âge. Ces différences s’expliquent par le fait que les enfants en institution étaient mieux encadrés et mieux surveillés, alors que ceux qui étaient placés chez des nourriciers ne bénéficiaient généralement pas de ces supports et étaient, dès l’âge de quatorze ans, livrés à eux-mêmes. Le placement chez des nourriciers était donc, pour les rapporteurs Sluys, Devogel et Smelten, une mauvaise solution, comme le montrait une enquête réalisée par la Commune d’Ixelles en 1905. Le Bureau de Bienfaisance constatait que sur 99 placements, 27 seulement pouvaient être considérés comme de bons placements ; plus de la moitié des orphelins devenus adultes ne pouvaient pourvoir à leurs besoins, et plusieurs parmi eux étaient « dans de mauvaises conditions de moralité »[10].

Nicolas Smelten
Nicolas Smelten

À ce constat, qui ne plaidait pas en faveur du placement chez des nourriciers, il faut ajouter l’opinion d’anciens orphelins qui avaient eu personnellement l’expérience des deux systèmes et qui s’étaient constitués en une « Fédération des ex-orphelins ». Dans un rapport présenté en 1908 par son président M. Vanden Berghe, régent de l’école moyenne de Menin, on retrouve les mêmes critiques du système du placement, à savoir l’exploitation et la maltraitance de certains orphelins, le maintien de ceux-ci dans des conditions sociales et matérielles inférieures, le manque d’efficacité des contrôles, l’insuffisance des moyens financiers mis à la disposition des nourriciers.

Sluys, Devogel et Smelten concluaient que le placement des orphelins chez des nourriciers, en Belgique, n’était que très exceptionnellement favorable à leur éducation physique, intellectuelle, morale et professionnelle. Dans un grand nombre de cas, il a donné des résultats médiocres et mauvais.[11] « Après un siècle d’application, il est plus que temps de mettre fin à ce triste régime. L’organisation d’une Maison des orphelins s’impose. » Ils admettaient cependant le placement chez des nourriciers à la campagne ou à la mer pour les enfants dont la santé l’exigeait ou pour ceux qui ne s’adapteraient pas à la discipline de la Maison des Orphelins. A suivre…[12]

Pol Defosse, maître assistant honoraire


[1] La Cité des orphelins. Rapport présenté au Conseil général de l’Administration des Hospices et secours de la Ville de Bruxelles par A. SLUYS, V. DEVOGEL, N. SMELTEN, Bruxelles 1912, 294 p.
[2] Décret du 28 juin et du 8 juillet 1793 et décret de Napoléon du 9 janvier 1811.
[3] En 1900, les Hospices allouaient une subvention de 120 francs par an pour un enfant de moins d‘un an, 100 francs d‘un à quatorze ans et de 20 à 38 francs pour le trousseau. Les frais médicaux étaient à charge des Hospices. A cette date, les Hospices s’occupaient de 1629 enfants des deux sexes (Cité des Orphelins, p. 34).
[4] Bulletin du conseil communal, séance du 2 août 1875.
[5] La Cité des orphelins, pp. 24-25.
[6] Entre 1875 et 1902, 207 enfants avaient été enfermés dans des Ecoles de Bienfaisance, des prisons ou des dépôts de mendicité pour faits de délinquance ou de vagabondage ( Cité des orphelins, p. 38).
[7] La Cité des orphelins, p. 26.
[8] Cf. à propos de l’éducation professionnelle des filles, P. DEFOSSE, J. Bischoffscheim et l’enseignement professionnel pour jeunes filles, dans Eduquer, n° 72, 2010, pp. 41-43, et ID, Auguste Couvreur, défenseur de l’enseignement professionnel pour filles, dans Eduquer, n° 77, nov. 2010, pp. 39-41.
[9] La cité des orphelins, pp. 37-39.
[10] Idem, p. 43.
[11] Idem, pp. 48-56.
[12] Dans le n°100 d’Eduquer, vous pourrez lire la suite de cet article, avec le projet de Sluys, Devogel et Smelten.