Un nouveau ministère dans le gouvernement de Frère-Orban : l’Instruction publique

Les libéraux remportent les élections législatives du 11 juin 1878. Un nouveau cabinet est très rapidement formé : présidé par le doctrinaire liégeois Walther Frère-Orban, qui s’attribua les Affaires étrangères, il comprenait Jules Bara à la Justice, Gustave Rolin-Jaequemyns à l’Intérieur, Charles Graux aux Finances, Charles Sainctelette aux Travaux Publics, le général Bruno Renard à la Guerre, et Pierre Van Humbeeck au ministère de l’Instruction publique, un portefeuille qui avait été créé par arrêté royal le 19 juin, soit une semaine après le scrutin.

Depuis l’Indépendance, l’instruction publique avait été gérée par différentes instances. Administrée par un Comité, elle avait été rattachée, en 1834, au ministère de l’Intérieur ; ensuite, en 1837, l’administration des établissements scolaires de l’État était passée à un Bureau qui prenait également en charge les sciences, les lettres, les cultes, les archives et les services de la santé[1]. Après un cours passage au ministère des Travaux publics en 1840, l’Instruction publique fut à nouveau gérée par le ministre de l’Intérieur. En 1859, Charles Rogier avait créé au sein de ce département une « division générale » qui comprenait deux sous-divisions, l’une pour l’enseignement primaire, l’autre pour l’enseignement moyen et supérieur.

Une morale d’essence religieuse…

On peut sans doute attribuer toutes ces hésitations, et ce que l’on peut considérer comme un manque d’intérêt pour l’enseignement de l’État mais aussi à une conception idéologique très présente jusqu’au milieu du siècle. Selon celle-ci, l’éducation n’était pas concevable sans le support d’une morale qui ne pouvait être que d’essence religieuse. Le représentant libéral gantois, Hippolyte Rolin[2], aurait déclaré : «Nous disons avec Portalis[3] : point d’instruction sans éducation, point d’éducation sans religion. La religion, c’est le fond de toutes les choses. L’âme de l’enfant, l’âme de la jeunesse n’aura pas été cultivée comme je l’entends si la religion n’y est pas venue prendre place. »

Lithographie de Walthère Frère-Orban par J. Schubert (1864). Coll. Chambre des représentants de Belgique (cité dans La Belgique au temps de Frère-orban, p. 9).
Lithographie de Walthère Frère-Orban par J. Schubert (1864). Coll. Chambre des représentants de Belgique (cité dans La Belgique au temps de Frère-orban, p. 9).

Dans un tract distribué aux paroissiens de Namur afin qu’ils n’inscrivent pas leurs enfants dans les écoles de l’État, on peut lire : « L’Église catholique a toujours voulu que les vérités de la foi et la morale de l’Évangile pénétrassent toute l’éducation de la jeunesse, que l’enseignement civil fût intimement lié à l’enseignement religieux… L’enseignement neutre au contraire ne s’occupe que de sciences et d’intérêts humains à l’exclusion de toute religion positive ; s’il cherche à inculquer des principes de morale, ce n’est qu’une morale toute naturelle et qui n’a d’appui ni de sanction dans aucun dogme religieux. L’expérience atteste les funestes résultats d’un pareil système. »[4] En 1895, afin de justifier la réinsertion d’un cours de religion obligatoire dans les écoles publiques, le ministre Schollaert expliquait qu’

« une école neutre n’était pas envisageable car elle était hostile à la religion et constituait l’une des causes de l’augmentation de la criminalité, des suicides et de l’immoralité. »[5]»

Dans les milieux catholiques, mais aussi parmi certains libéraux, on considérait donc que l’enseignement confessionnel était le seul valable ; s’il était organisé par l’État comme le permettait l’article 17 de la Constitution, l’enseignement, selon les catholiques, ne pouvait qu’être supplétif et ne devait exister que là où il n’y avait pas d’école confessionnelle. Même plus, il devait disparaître si une école confessionnelle était créée. En outre, si un enseignement public devait exister, il devait avoir un fondement religieux. Ces principes fondamentaux ressortent parfaitement de la première loi organique de l’enseignement primaire votée par le gouvernement unioniste en 1842.

Au fil des années cependant, le mouvement catholique qui, en 1830, avait pu imaginer, en réclamant et en obtenant la liberté de l’enseignement, pouvoir assumer seul l’organisation d’un réseau scolaire complet, dut constater que cette charge était beaucoup trop lourde. En fonction d’une demande de plus en plus grande d’enseignement et d’une contestation de plus en forte de la religion dans la société civile, le réseau des écoles publiques s’étoffait progressivement. Les dépenses consenties par les divers pouvoirs organisateurs, État, Provinces et Communes entre 1860 et 1870 l’attestent de manière indubitable[6].

Créer un département : une nécessité

Dans les années 1860, la création d’un département indépendant qui ne se consacrerait qu’à l’Instruction publique est donc de plus en plus ressentie comme une nécessité. À Gand, elle avait été réclamée par les libéraux à la fin des années 1870. Le professeur François Laurent (1810-1887), «un des adversaires, selon Woeste, les plus acharnés de la liberté constitutionnelle de l’enseignement »[7] en avait fait la demande au sein de l’Association libérale.

Dans un article polémique[8] adressé aux libéraux, auxquels il reprochait notamment d’envoyer leurs enfants dans l’enseignement catholique et de ne pas créer d’écoles normales laïques, il écrivait : « Osons le dire ! S’il n’y a pas encore de ministère de l’Instruction publique, c’est que le parti libéral ne s’est pas encore occupé de l’enseignement populaire… Pendant vingt ans, le parti libéral a concentré presque tous ses efforts sur les intérêts économiques… Quand on demandait de l’argent pour les écoles normales, on répondait qu’il n’y en avait pas. Il faut que nos futurs ministres en trouvent et quand il y aura un ministre de l’Instruction publique, il en trouvera car c’est lui qui doit devenir un jour l’âme du Cabinet. La force d’une nation est dans son intelligence et non dans ses finances. »[9]… « Il faut bien, poursuivait-il, se pénétrer de la haute mission du libéralisme ; il est appelé à affranchir les esprits, à leur donner la liberté ou il n’a pas de raison d’être. »

Le gouvernement libéral présidé par Frère-Orban (1878-1884). On reconnaît au centre Frère-Orban - en haut à gauche Charles Graux, au centre Jules Bara, à droite Pierre Van Humbeeck et en bas au centre Jean-Baptiste Liagre qui remplaça, en 1879, le général B. Renard décédé (Coll. BR Albert 1er. Cabinet des estampes, SIII 12733 Cité dans La Belgique au temps de Frère-Orban, p. 102).
Le gouvernement libéral présidé par Frère-Orban (1878-1884). On reconnaît au centre Frère-Orban – en haut à gauche Charles Graux, au centre Jules Bara, à droite Pierre Van Humbeeck et en bas au centre Jean-Baptiste Liagre qui remplaça, en 1879, le général B. Renard décédé (Coll. BR Albert 1er. Cabinet des estampes, SIII 12733 Cité dans La Belgique au temps de Frère-Orban, p. 102).

Plusieurs journaux, au cours des années 1870, relayés par la Ligue des Gueux d’Anvers, continuèrent à revendiquer avec insistance l’instauration d’un ministère de l’Instruction publique[10]. L’arrêté de création, paru le 19 juin 1878, le lendemain de la nomination de P. Van Humbeeck, ne pouvait donc constituer une surprise. Cette création ne pouvait cependant que déplaire aux catholiques qui contestèrent cette décision lors du vote du budget du nouveau ministère.

Pour Charles Woeste, le chef de file des représentants catholiques à la Chambre, les libéraux désiraient « étendre et développer, fortifier l’Instruction publique de manière à en faire un instrument de concurrence contre les établissements libres et une arme de guerre contre l’opinion catholique. »[11] Il rappelait que depuis 1842, le Parti libéral n’avait cessé de chercher à développer l’enseignement de l’État[12] qui ne pouvait exister, selon lui, que pour « combler les lacunes de l’enseignement privé ». Ce ministère confié à P. Van Humbeeck qui « représente la sécularisation de l’enseignement à outrance » n’était qu’une « réaction violente contre l’esprit large et généreux qui régnait au Congrès ». Et Charles Woeste de conclure : « L’enseignement laïque nous n’en voulons pas. Cet enseignement laïque savez-vous de quand il date ? Il date de la Terreur. Il a été introduit pour la première fois par une loi du 30 vendémiaire an II (21 octobre 1793). L’enseignement laïque a été préconisé depuis par le Parlement de Francfort[13] et plus récemment il était un des buts que poursuivait la Commune de Paris. »

Faire prévaloir les principes constitutionnels

Frère-Orban répondit aux critiques en faisant valoir plusieurs arguments : « Voici la raison vraie de la création du nouveau ministère de l’Instruction publique… Nous avons un grand devoir à remplir. C’est celui de faire prévaloir dans les établissements d’instruction publique les véritables principes constitutionnels, de les y faire comprendre, aimer et respecter ; ces établissements doivent servir à la défense de ces principes, à la propagation des vérités politiques à l’abri desquelles nous avons vécu jusqu’à présent. »[14]

Une autre raison de la création de ce ministère était la volonté de développer l’instruction, source de progrès économiques et d’éloignement de la misère. Dans le discours du Trône prononcé le 12 novembre 1878, lors de l’ouverture de la session législative, le roi liait effectivement le développement de l’économie du pays à celui de l’instruction : « La culture intellectuelle d’un peuple est plus que jamais, au temps présent, la source essentielle de sa prospérité. En créant un ministère spécial de l’Instruction publique, mon gouvernement a suffisamment annoncé la résolution de veiller avec un soin particulier à ce noble et à ce grand intérêt… Mon gouvernement réclamera votre concours pour étendre et fortifier cet enseignement. Une seule session ne suffira pas à terminer cette œuvre de transformation et de développement… Si l’instruction générale s’élève et fortifie l’esprit des nations, l’enseignement spécial favorise l’essor des beaux-arts et fait progresser les professions qui se rattachent à l’agriculture, à l’industrie et au commerce. »[15]

Un troisième motif invoqué et énoncé par le roi était que l’enseignement « aura mission, à tous les degrés, d’inspirer aux jeunes générations l’amour et le respect des principes sur lesquels reposent nos libres institutions ». Et Pierre Van Humbeeck de tenir des propos conciliants, mais qui ne seront guère entendus : « Plein de respect pour les idées religieuses, pour l’influence religieuse, mais la voulant contenir dans son domaine, comme nous voulons rester dans le nôtre, nous disons à l’autorité religieuse qui peut ouvrir librement des écoles dans lesquelles nos regards n’ont pas le droit de pénétrer, nous lui disons : Venez dans les nôtres, visitez-les, donnez-y, surveillez-y l’enseignement religieux, organisez, d’accord avec le gouvernement, une inspection si vous le voulez pour l’enseignement religieux dans les collèges, à l’instar de l’inspection de l’enseignement primaire. »

Des catholiques sensibilisés

Des catholiques cependant ont été sensibles à tous ces arguments et n’ont pas condamné l’initiative libérale. Jules-Joseph d’Anethan, alors âgé de 75 ans et qui avait assumé plusieurs fonctions ministérielles, déclara au nom de douze de ses collègues et au grand mécontentement des ultramontains et de Charles Woeste : « Le gouvernement a usé de son droit en créant un nouveau département. En a-t-il bien usé ? Ce sera à juger plus tard, d’après les conséquences de la nouvelle création. Je ne puis, je ne veux pas, dès à présent, me prononcer sur les conséquences de cette disjonction. L’avenir nous apprendra ce qui pourra en résulter. Il m’est donc impossible de donner un vote approbatif à la demande de crédit qui m’est faite. D’un autre côté, je ne veux pas entraver le service de l’enseignement public et, par conséquent, je ne puis repousser le projet par un vote négatif. »[16]

Pierre Van Humbeeck put donc entrer en fonction et exercer sa tutelle sur l’enseignement public jusqu’aux élections catastrophiques du 10 juin 1884 qui rejetèrent les libéraux dans l’opposition. C’en était fini de la politique de sécularisation de l’enseignement. Le 16 juin, le nouveau gouvernement catholique supprimait le ministère de l’Instruction publique. La gestion des établissements scolaires entrait à nouveau dans les attributions du ministre de l’Intérieur. Ce dernier, Victor Jacobs, présentait immédiatement un nouveau projet de loi organique de l’enseignement primaire, qui sera voté le 20 septembre, soit un peu plus de trois mois après le scrutin.

Dans l’exposé des motifs, on peut lire la phrase suivante qui ne laisse aucun doute sur les intentions de certains catholiques : « L’État doit, en matière d’enseignement, préparer sa propre destitution. »

Si l’enseignement public n’a pas disparu comme le souhaitait l’aile ultramontaine, il n’en fut pas moins fort malmené. Les gouvernements catholiques qui se sont succédés jusqu’à la déclaration de la guerre ont, en effet, supprimé de nombreux établissements et de nombreux postes. Ce n’est qu’en 1907, sous le gouvernement de J. de Trooz, qu’on créa un département spécial – le ministère des Sciences et des Arts – pour gérer l’école publique, et seulement en 1932, que le gouvernement de coalition catholique-libéral de Charles de Broqueville chargea un ministre de gérer uniquement l’enseignement public dans un département autonome.

Pol Defosse, maître assistant honoraire

 

Bibliographie :

– La Belgique au temps de Frère-Orban, Ed. sous la dir. de Andrée DESPY-MEYER, ULB, 1996 ;

– J. LORY, Libéralisme et instruction primaire (1842-1879), 2 vol., Bruxelles, 1979 ;

– E. WITTE- E. GUBIN -J.P. NANDRIN- G. DENECKERE, Nouvelle histoire de Belgique, vol. 1, 1830-1905, Bruxelles, éd. Complexe, 2005.



[1] J. LORY, Libéralisme, p. 241.

[2] H. Rolin (1804-1888). Juriste, ministre des Travaux publics de 1848 à 1850.

[3] Jean Portalis (1746-1807). Ministre des cultes sous Napoléon, il fut un instigateur du Concordat signé en 1801. Il fut aussi un des rédacteurs du Code civil.

[4] Arch. de l’ULB. Fonds F.O. 2PP. 290.

[5] G. DENECKERE, Les turbulences de la belle époque dans Nouvelle histoire de Belgique, vol. 1, p. 50.

[6] LORY, Libéralisme, T. I, p. 243.

[7] Annales parlementaires. Chambre. Sess. du 6 août 1878, p. 45.

[8] F. LAURENT, Ce qui manque à l’instruction primaire dans Revue de Belgique, T. XIX, 1875, pp. 113-133.

[9] Professeur à l’Université, son enseignement et ses écrits, jugés blasphématoires, avaient été condamnés par les évêques de Gand et de Bruges.

[10] LORY, Libéralisme, II, p. 507.

[11] Intervention de Ch. Woeste : Annales parlementaires. Chambre Sess. du 6 août 1878, p. 45.

[12] En 1834, Ch. Rogier avait créé trois athénées ; en 1850, le gouvernement libéral avait inauguré 10 athénées et 50 écoles moyennes pour les garçons ; en 1866, quatre écoles normales avaient vu le jour.

[13] Lors du congrès international qui s’était tenu à Francfort en 1857, avec comme thèmes la Bienfaisance et la pauvreté, les participants s’étaient prononcés pour l’instauration d’une instruction gratuite et obligatoire, un moyen de lutter contre la misère et la pauvreté.

[14] Annales parlementaires Chambre 6 août 1878 Echo du Parlement 15 août 1878. – SLUYS, Mémoires, p. 88.

[15] Annales parlementaires, Chambre Session. 1878-1879, 12 nov. 1878, p. 2.

[16] Annales parlementaires, Sénat 1878, p. 23.