PESTALOZZI – « Apprendre avec la tête, avec le cœur et avec les mains »

Johan Heinrich Pestalozzi est né en 1746 à Zurich et est décédé à Brugg en 1827. Orphelin de père dès l’âge de 6 ans, il est élevé par sa mère et une servante qui se consacrèrent entièrement à l’éducation de Johan, de son frère et de sa sœur. Il fait des études à l’Académie de Zurich, une ville qui, en cette fin du XVIIIe siècle, était un foyer intellectuel intense où les idées nouvelles étaient longuement débattues.

J.-J. Rousseau, tout particulièrement, devait avoir une forte influence sur Pestalozzi avec les publications la même année (1762) de l’Émile et du Contrat social dans lequel il affirme la souveraineté du peuple. « Rousseau brisa avec la force d’un Hercule les lourdes chaînes de l’esprit humain » écrit-il en 1826.

Acquis aux idées nouvelles, considéré comme un révolutionnaire, Pestalozzi est accusé d’avoir trempé dans un complot contre la sûreté de l’État ; il est emprisonné et condamné à payer une amende. Cet événement l’orienta définitivement dans un combat pour l’établissement d’un régime démocratique et pour la défense des pauvres.

Un réformateur social

Après avoir été tenté par des études de théologie, il se tourna vers le droit qui lui semblait mieux convenir pour l’objectif qu’il s’était assigné : être un réformateur social.

Johann Heinrich Pestalozzi
Johann Heinrich Pestalozzi

En 1769, il épouse Anna Schulthess, une amie d’enfance qui partageait son sens profond de la solidarité et avec laquelle il vécut en parfaite harmonie jusqu’à son décès en 1815. En 1770, le couple a un fils, Jacqueli, dont il soignera avec tendresse l’éducation et l’instruction. C’est sa première expérience pédagogique où il agit avec prudence, fait découvrir, développe les sens, prend la nature comme modèle, fait apparaître les choses avant les mots.

Quelques années auparavant, en 1768, Pestalozzi avait quitté Zurich pour s’établir en pleine campagne et devenir agriculteur. Il y fit construire une maison qu’il appela « Neuhof », la « Nouvelle ferme » avec l’arrière-pensée de tirer profit de la culture, mais aussi d’aider la population paysanne pauvre environnante.

En 1775, il ouvrait à Neuhof une école des mendiants fréquentée par des enfants qu’il recueillait dans la campagne. Très rapidement ce projet généreux, mais utopique, le conduisit, malgré l’aide financière de son épouse, à la faillite ; il fallut vendre les champs qu’il avait acquis. Il se replia alors sur Neuhof où il ouvrit un asile pour les enfants pauvres des deux sexes de 10 à 20 ans (1775). Il les hébergeait, les nourrissait et les habillait, tout en essayant de les instruire et en leur confiant des travaux manuels (travail des champs, fabrication de fromage, filature…). Il mettait ainsi en application une idée importante de sa méthodologie : associer le travail manuel et l’instruction élémentaire[1].

Mais, malgré l’aide généreuse de bienfaiteurs, cette expérience devait également être un échec : l’indiscipline de ses hôtes, les difficultés d’argent, les maladies des enfants eurent raison de sa générosité. L’expérience du Neuhof prend fin en 1780. Il passe alors dix-huit années dans la pauvreté et profondément désespéré de n’avoir pu réaliser son projet.

C’est pendant cette période qu’il composa la plupart de ses écrits. En 1781, paraît le premier volume de Léonard et Gertrude, un roman populaire qui connut un grand succès et qui fut suivi de plusieurs tomes. En 1797, il publie les Fables qui ont un caractère social. Sa production littéraire, non seulement lui permet de vivre et de nourrir sa famille, mais lui accorde aussi une certaine notoriété qui dépasse les frontières.

Ainsi, en 1792, l’Assemblée législative française lui décerne le titre de citoyen français car« les hommes qui, par leur écrits et leur courage, avaient servi la cause de la liberté et de l’affranchissement des esprits ne pouvaient être regardés comme étrangers en France. » La même année, il rencontre Goethe, Klopstock, Herder et d’autres personnalités qui s’intéressaient à son engagement pédagogique[2].

Exercices intellectuels et manuels

En 1798, la révolution éclate en Suisse: le nouveau gouvernement de la Confédération helvétique ouvre un orphelinat pour enfants de 6 à 10 ans à Stans, à quelques kilomètres du lac des Quatre-cantons. Pestalozzi est désigné comme instituteur, puis directeur de l’établissement ; bien qu’âgé de 52 ans, il prend ses fonctions avec enthousiasme, car il va pouvoir mettre en application les idées pédagogiques qu’il a exposées dans Léonard et Gertrude.

Statue de Pestalozzi
Statue de Pestalozzi

Mais Pestalozzi dut faire face aux critiques de ceux qui lui reprochaient d’avoir pris le parti de la Révolution, soutenu par l’armée française ; les conditions matérielles étaient également fort médiocres ; manque de personnel, intendance insuffisante, il devait s’occuper de tout, jusqu’aux soins à apporter aux pensionnaires lorsqu’ils étaient souffrants. En ce qui concerne l’aspect pédagogique, il avait mis en œuvre la méthode utilisée à Neuhof : ne pas laisser les enfants inactifs mais sans cesse les occuper, faire appel aux plus avancés pour aider les plus faibles, alterner les exercices intellectuels avec les exercices manuels. L’expérience de Stans fut fort brève : les autorités, à cause de la guerre, réquisitionnèrent l’orphelinat pour en faire un hôpital militaire.

Quelques temps plus tard (1800), il devint instituteur dans une école régulière installée dans le château de Burgdorf (Berthoud) ; il tint une classe d’enfants des deux sexes et devint fort rapidement le directeur de l’établissement promu « Institut d’éducation de Burgdorf ». La fonction de directeur lui convenait beaucoup moins bien car ce qu’il désirait avant tout, c’était enseigner à l’école élémentaire, apprendre à lire et à écrire. En 1801, il écrivit d’ailleurs deux ouvrages sur ce thème de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture : Instructions pour apprendre à lire et à épeler, et surtout Comment Gertrude instruit ses enfants, ouvrage dans lequel il trace les grandes lignes de ce qu’on appellera la méthode Pestalozzi.

L’institut de Burgdorf connut un succès retentissant : toutes les matières étaient étudiées y compris les sciences, la discipline était libérale. La réputation de l’Institut fut telle que des pédagogues venus d’Allemagne, du Danemark, d’Italie, d’Écosse, des États-Unis venaient le visiter pour s’initier aux méthodes pestalozziennes. Mais c’est en vain que Pestalozzi essaya d’introduire son message pédagogique en France. En 1802, il fait le voyage à Paris avec le désir de convaincre Bonaparte à sa cause : ce fut un échec ; Talleyrand considérera que « c’est trop pour le peuple ». Pestalozzi écrira plus tard avec une pointe d’amertume : « On pourrait faire des enfants français les premiers hommes du monde s’ils étaient élevés par des mains allemandes. »

Yverdon

Mais c’est à la fin de sa vie qu’il connut, après de nombreux échecs, une franche reconnaissance de son engagement et de ses qualités. En 1805, le conseil municipal de Yverdon, canton de Vaud, fit appel à ses services pour diriger un Institut pédagogique. L’établissement, installé dans un château mis gratuitement à sa disposition, devint rapidement une curiosité, une sorte de laboratoire pédagogique[3]. Il fut fréquenté par des garçons juifs, protestants et catholiques de 7 à 16 ans, venus de toute la Suisse et de l’étranger, appartenant à tous les milieux sociaux, riches et pauvres, et parlant le français ou l’allemand. Des enseignants étrangers, principalement allemands et du nord de l’Europe, ainsi que des personnalités comme Mme de Staël et Benjamin Constant, Froebel, Maine de Biran, ont visité Yverdon[4].

Le rythme scolaire y était intense : dix heures de leçons par jour, de six heures du matin à huit heures du soir, mais aucune leçon ne durait plus d’une heure et les activités étaient variées. Le programme prévoyait des exercices par groupes, des travaux en classe pour la lecture et l’écriture, des moments ludiques, des promenades pédagogiques -Pestalozzi accordait beaucoup d’importance aux promenades et aux excursions – et des stages chez des artisans. On y alternait des travaux manuels (cartonnage, jardinage) et les exercices intellectuels. La gymnastique n’était pas négligée et le chant jouait un grand rôle dans l’éducation.

Les maîtres se réunissaient régulièrement – conseils de classe avant la lettre – pour discuter des élèves et établir des rapports. Il n’y avait ni punitions ni récompenses. Pestalozzi, qui refusait l’émulation et la crainte, recevait régulièrement les enfants par groupe de quatre ou cinq afin de les entendre, de répondre à leurs questions et à leurs demandes. Pestalozzi accordait également une grande importance à l’éducation morale fondée sur le dialogue, la tolérance et la religion. Il donnait ainsi aux élèves beaucoup de son temps et d’affection, et jouait, en quelque sorte, un rôle de « père ».

Mais le tableau ne pouvait être totalement idyllique. Pestalozzi dut faire face aux critiques des protestants orthodoxes qui l’accusaient d’antichristianisme et de trop négliger l’éducation religieuse. Il dut aussi affronter de nombreux problèmes de rivalités et de jalousie entre les enseignants et ses collaborateurs.

Néanmoins, il demeure dans l’histoire de la pédagogie le promoteur de l’éducation populaire. Persuadé que l’instruction pouvait faire reculer la misère et la délinquance, il incarne l’image d’un philanthrope pour qui l’éducation était un acte de charité vis-à-vis des pauvres. En 1826, il quittera Yverdon pour se retirer à Neuhof où il terminera sa vie un an plus tard. Sa tombe est visible à Birr, près de l’église, en Argovie[5].

Pol Defosse, maître assistant honoraire

 

Bibliographie:

– Gabriel COMPAYRÉ, Pestalozzi et l’éducation élémentaire, 7e éd. Paris, s.d., 126 p. (Collection Les grands éducateurs) ;

– Louis MEYLAN, Actualité de Pestalozzi. Préface de Maurice Debesse, Paris 1961, 92 p. (Collection Faits et doctrines pédagogiques) ;

– E. AEPPLI, Pestalozzi, sa vie, sa pensée, son action au service du peuple, Genève 1946, 231 p. (Collection Les vainqueurs, 15) ;

– Michel SOËTARD, Johan Henrich Pestalozzi dans Jean HOUSSAYE, Quinze pédagogues. Leur influence aujourd’hui, Paris, A. Colin, 1994, pp. 37-50.



[1] Voir Lettres sur l’éducation de la jeunesse pauvre des campagnes, T. VIII.

[2] Friedrich Gootlieb Kloptock, poète 1724-1803 – Johan Gottfried von Herder, poète, théologien et philosophe 1744-1803 – Goethe 1749-1832.

[3] Par la suite, sous l’impulsion de Pestalozzi, trois autres instituts seront créés à Yverdon : en 1806, un institut pour les filles, en 1813, pour les enfants sourds, et en 1818, pour les enfants pauvres.

[4] Madame de Staël (1766-1817) était d’origine genevoise et fut la compagne de l’écrivain et homme politique, né à Lausanne en 1767, Benjamin Constant. Friedrich Fröbel (1782-1852), pédagogue et fondateur du « jardin d’enfants ». Pierre Maine de Biran, philosophe (1766-1824).

[5] A Yverdon où a été créé un centre d’études Pestalozzi, on a fêté, en janvier 2013, le 266e anniversaire de sa naissance.