Paul Ithier (1834-1898)

Les libéraux qui ont vécu les événements de 1830, bien qu’ils fussent méfi ants vis-à-vis de l’Église en tant qu’institution, étaient généralement croyants et pratiquants. Ils considéraient que la religion était nécessaire et ils ne dissociaient pas les notions de morale et de religion.
Paul Ithier
Paul Ithier
Il est donc normal, dans cette optique, qu’au Congrès constitutionnel, ils aient accepté d’insérer dans la loi fondamentale, à la demande des élus catholiques, un article proclamant la liberté d’enseignement et que, pendant les premières années de l’indépendance, ils ne se soient guère souciés de la question de l’enseignement.
Ce désintérêt est encore manifeste lors du vote, en 1842, de la loi organique de l’enseignement primaire présentée par le ministre catholique Nothomb.
Cette loi, qui instaurait un cours de religion obligatoire, donnait, en outre, au prêtre de la paroisse un droit de regard sur les programmes, les manuels et le choix des instituteurs.

Les libéraux se structurent.

À la fin des années 1840, les mentalités vont changer. Les libéraux ont pris conscience de la stratégie de l’Église menée par l’épiscopat. Ils vont structurer leur mouvement en créant, en 1846, le parti libéral. Des personnalités nouvelles plus radicales, comme le tournaisien Jules Bara, vont prendre des responsabilités
dans le parti et siéger dans les assemblées. Des éléments extérieurs expliquent également cette évolution
et cette prise de conscience. On peut citer l’arrivée en Belgique de plusieurs centaines de proscrits français, républicains, socialistes et anarchistes qui fuient le régime autoritaire de Napoléon III et trouvent refuge en Belgique ; ou encore les progrès dans le domaine de la science.
Les travaux de Darwin constituent un élément de ce point de vue non négligeable. Parmi les personnalités nouvelles qui entrent ainsi en scène figure Pierre Paul Ithier, un personnage modeste mais dont les prises
de position avant-gardistes ne peuvent être sous-estimées.

Comptable et polyglotte

Ithier est né à Bruxelles le 5 janvier 1834 dans une famille bourgeoise. Passionné par l’histoire littéraire et la littérature en générale, il s’installe, à l’âge de vingt ans, à Paris où il est bien décidé à faire carrière. Mais le décès de son père en décidera autrement. Il doit rentrer à Bruxelles pour diriger la maison de commerce  familiale. C’est alors qu’il s’initie à la comptabilité. Mais Paul Ithier, autre facette de sa personnalité, était polyglotte. Grâce à ses connaissances approfondies de l’allemand et de l’anglais, il devient traducteur d’œuvres littéraires et, en 1865, il est désigné en tant que traducteur juré au Tribunal de première instance de Bruxelles.
Paul Ithier n’avait pas toutefois renoncé à l’écriture. Il signe, sous le pseudonyme de Jérôme Lambert, plusieurs articles engagés dans la Revue trimestrielle d’Eugène Van Bemmel et dans le périodique le Libre examen dont il était co-fondateur. Paul Ithier qui s’engagea un peu dans la politique – il fut échevin des Finances dans la commune de Saint-Josse-ten-Noode en 1881 – s’est aussi fortement
intéressé à l’enseignement. Il fut un des promoteurs de la Ligue de l’Enseignement créée en 1864.
Ses connaissances dans le domaine tout nouveau de la comptabilité et du droit commercial le poussèrent à accepter l’offre de la Ville de Bruxelles d’enseigner ces matières dans plusieurs établissements.
Quelques années plus tard en 1877, l’École polytechnique de l’ULB lui proposa d’enseigner les mêmes matières ainsi que la géographie commerciale et industrielle. Paul Ithier, qui souffrait d’affections respiratoires,
se retira dans la station thermale du MontDore dans le Puy-de Dôme, où il mourut le 22 juin 1898.

Un féministe convaincu

Si cette personnalité nous intéresse aujourd’hui, c’est que Paul Ithier fut un féministe convaincu et partisan de l’instauration d’un enseignement pour les jeunes filles.
Membre de l’importante Loge des Amis Philanthropes présidée alors par Théodore Verhaegen, il eut l’occasion de développer son point de vue au cours de plusieurs conférences entre 1859 et 1862. Dans ses interventions, il dénonçait le statut d’infériorité de la femme et l’ignorance dans laquelle on la maintenait en lui refusant l’éducation qu’elle méritait : «Oui, mes Frères, c’est l’homme qui, mû par je ne sais quel désir de compression, abaisse la femme, et non content de son œuvre, insulte à cette intelligence étouffée par lui, en refusant d’en reconnaître l’existence. »
En la maintenant dans l’ignorance, elle tombait, expliquait Ithier, sous l’influence du prêtre dont elle inculquait
l’enseignement à ses enfants (le poison mortel des fausses doctrines).
« Le seul moyen, selon Paul Ithier, d’arracher la femme à la dégradation consiste à l’écarter, dès le début, des fausses doctrines, et de l’élever, dès le berceau, d’une manière forte, intelligente et rationnelle. » Il faut pour cela créer des écoles laïques « où la jeune fille, nourrie de bonne heure des saines notions du juste et du vrai,
apprenne à raisonner et à discerner et devienne propre à remplir plus tard dans la société une mission de progrès digne de la femme et de ses hautes facultés. »

Une éducation libre-exaministe

Un autre conférencier A. Duriau, médecin, né en 1818 et initié en 1858, va abonder dans le même sens et  réclamer une maison d’éducation libérale pour les jeunes filles ayant le libre examen pour base. Une commission fut bien mise en place pour étudier la question de l’enseignement féminin, mais sans résultat
tangible. Aussi en 1861, Paul Ithier revint à la charge : l’ignorance dans laquelle était plongée la femme avait, expliquait-il, des conséquences néfastes, non seulement sur l’éducation qu’elle donnait à ses enfants, mais
aussi sur l’entente conjugale. Celle-ci, en effet, pouvait être menacée dans la mesure où l’épouse était incapable de comprendre son mari et de tenir une conversation valable. Ithier s’insurgeait également contre le code civil qui maintenait la femme dans un état de subordination et lui imposait une stricte obéissance à son époux. « Il est donc indispensable, concluait-il, de réformer complètement l’éducation de la femme basée aujourd’hui sur la religion c’est-à-dire l’étouffement du cœur et de la raison tandis qu’elle devrait avoir pour
seule fondement le rationalisme. »
Tableau de Alfred Cluysenaer exposé jusqu’en
1970 à l’Orphelinat rationaliste, conservé
aujourd’hui au Musée communal de la Ville de
Bruxelles. Une copie de ce tableau est exposée
dans le hall de l’entrée de l’Athénée royal
Isabelle Gatti de Gamond, rue du Marais.

Paul Ithier était un précurseur ; non seulement il réclamait une éducation laïque pour les jeunes filles, mais encore, ce qui était plus utopique au XIX siècle, il revendiquait « une égalité de l’homme et de la femme devant la loi civile comme devant la loi pénale » et « le droit pour la femme d’accéder à toutes les fonctions sociales »

En ce qui concerne le premier point, il sera entendu quelques années plus tard par la Ville de Bruxelles qui  créera, en 1864, à la demande d‘Isabelle Gatti de Gamond, un Cours d’éducation laïque dont le succès
déborda largement les frontières de l’agglomération bruxelloise. Quant à l’égalité entre l’homme et la femme, il faudra encore attendre plusieurs décennies avant que la question ne soit prise en considération par le législateur.
Aujourd’hui encore, ce débat est loin d’être clos.