Monsieur le Directeur Gramme, ses professeurs et ses élèves…

Le 4 octobre 1880, la Commune de Saint-Gilles ouvrait deux écoles moyennes, l’une pour jeunes gens, l’autre pour jeunes filles. Chaque école comprenait deux classes préparatoires et une moyenne.

Cette création avait été proposée en séance du Conseil communal du 4 octobre 1879 par le Conseiller communal libéral Maurice Van Meenen. Les travaux pour l’érection du complexe scolaire projeté et ceux d’un jardin d’enfants commencèrent en mars 1880 sur des terrains communaux situés à front des rues de Parme, d’Irlande et d’Espagne.

266 élèves et leurs professeurs s’installèrent dans les nouveaux locaux à la rentrée des classes au début du mois d’octobre 1881. Les nouveaux bâtiments furent inaugurés en avril 1882, en présence du ministre de l’Instruction publique Pierre Van Humbeeck, par le bourgmestre Paul de Jaer.

Les écoles moyennes de Saint Gilles prospérèrent rapidement, dotées d’un corps professoral sélectionné par concours, de bâtiments modernes et d’un matériel didactique perfectionné. En 1910, l’école moyenne de jeunes gens de Saint-Gilles avait une population de 1005 élèves et celle des jeunes filles était fréquentée par 651 élèves.

Ecole moyenne communale
Ecole moyenne communale

En 1917, l’école moyenne des jeunes gens devint un athénée communal, et les sections féminines devinrent un lycée.

Les archives de l’athénée contiennent notamment un « cahier de conférences », reflet des conseils de classe, rédigé par le Directeur M. Gramme ou par un instituteur faisant fonction de secrétaire. Les extraits, que nous publions ci-après, nous montrent que la pédagogie appliquée dans cette école s’inspirait de celle appliquée depuis 1875 par « l ‘Ecole modèle » créée par la ligue de l’Enseignement.

La discipline proposée aux élèves est sévère mais humaine, tout en reflétant les mentalités de la fin du XIXe siècle, et l’influence de la pédagogie appliquée à l’Ecole modèle sous l’impulsion de M. Sluys y est patente.

1882: les devoirs à domicile

Monsieur Gramme consulte ses professeurs avant de prendre une décision.

Les devoirs à domicile constituent pour les professeurs une tâche assez difficile. A Bruxelles, les parents des élèves demandent pour la plupart des devoirs courts; certains voudraient les voir supprimer entièrement. En général, les professeurs sont enclins à donner des tâches trop longues qui surchargent les élèves. Les parents s’en plaignent. Je vous engage donc, Messieurs, à raccourcir les devoirs et à attacher beaucoup plus d’importance à la qualité qu’à la quantité. J’insiste sur cette recommandation. Je vous invite aussi à me communiquer vos vues, les arguments nouveaux que vous pourriez faire valoir en faveur de la nécessité de maintenir les devoirs.

Une discipline stricte mais humaine

Le professeur sortira le dernier de sa classe: il groupera les élèves devant lui et fermera la porte à clef. Il convient aussi que les enfants ne s’en aillent pas sans être rangés: il ne faut pas qu’il y en ait qui traînent. Le professeur ne peut pas permettre qu’ils se débandent avant son signal ni qu’ils courent et crient en rompant les rangs.

A la sortie du préau, un élève tient la porte ouverte, celle de la cour étant fermée; quand tout le monde se trouve dans le vestibule, la porte du préau se referme et l’autre s’ouvre; le contraire a lieu s’il s’agit de l’entrée; c’est le seul moyen d’éviter les courants d’air.

Le professeur accompagne ses élèves jusqu’à la rue et les suit des yeux jusqu’au moment où ils entrent dans la rue de l’Hôtel des Monnaies…

D’après le règlement, un élève ne peut être exclu d’une leçon que pour inconduite: soit pour trouble obstiné, soit pour insubordination; ainsi pour des devoirs non faits, l’exclusion n’est pas permise.

La vue d’un élève mis à la porte produit toujours une fâcheuse impression sur le visiteur et aussi sur le Directeur non prévenu. Il y a d’autres inconvénients d’ailleurs. L’élève exclu n’a ni chapeau ni vêtement adéquat. De plus le préau est froid, surtout par ce temps-ci. Un rhume est vite gagné, une maladie arrive si rapidement ! Et si nous voulons que l’esprit travaille convenablement, il faut que le corps soit sain. Nous le savons. Pour éviter ces désagréments, voici les mesures à prendre : l’élève qui ne peut plus être toléré dans la classe sera envoyé chez le Directeur, accompagné d’un autre élève qui, verbalement ou à l’aide d’un billet du professeur, fera connaître le motif du renvoi. Le Directeur avisera.

Ni pour cause d’indisposition, ni pour punition, pour aucun motif enfin, des élèves ne peuvent être laissés seuls en classe. Le règlement rend le professeur responsable du mobilier de sa classe; si des enfants y restent sans surveillant, ils chercheront à s’amuser… et le mobilier court grand risque d’être dégradé. Il est un moyen simple d’éviter cet inconvénient et d’autres encore plus grands résultant de l’absence de l’œil du maître c’est d’envoyer la liste de ces élèves à la direction qui chargera un professeur (chacun à son tour) de les surveiller.

Des enfants ne peuvent être choisis pour en surveiller d’autres. Un élève ne peut avoir la confiance du maître au point que celui-ci se décharge sur lui d’une partie de sa responsabilité.

D’ailleurs, celui qui est l’objet de cette faveur fait naître chez les autres l’esprit de vengeance qu’il faut au contraire chercher à éteindre. Ensuite les enfants n’ont-ils pas déjà leurs petites passions ? N’y en a-t-il pas parmi ces jeunes surveillants dont la conscience jeune et légère n’hésitera pas à désigner comme fautif, par esprit de rancune un élève qui cependant n’a pas enfreint le règlement ? Les dangers qu’offre cette manière d’agir sont trop grands pour que les professeurs continuent à l’employer.

Le musée scolaire

Je reviens du musée où j’ai trouvé dans nos collections un désordre  que je ne m’attendais nullement à y rencontrer en raison des soins que j’ai pris moi-même pour les classer. Pour ne citer qu’un exemple, figurez-vous que j’y ai vu un palmipède perdu au milieu des mammifères ! Il m’a fallu 45 minutes pour y remettre tout en ordre. Que le professeur remette chaque chose à sa place après s’en être servi. J’espère qu’il me suffira de signaler le fait pour qu’il ne se reproduise plus. Madame la Directrice m’a promis d’avertir aussi les institutrices.

La lecture des ouvrages de la bibliothèque

Je constate avec regret, Messieurs que vous ne vous servez pas assez des ouvrages de la bibliothèque qui est entièrement à votre disposition. Les livres que nous possédons déjà sont tous d’une utilité incontestable pour la préparation des leçons. La bibliothèque contient des ouvrages d’un grand mérite que je vous engage vivement à consulter le plus possible. Les petits manuels ne suffisent pas au professeur pour enseigner. Ces méthodes favorisent trop la routine, défaut que nous devons éviter à tout prix. J’espère donc, Messieurs, que vous puiserez un peu plus à cette mine féconde. Avant de finir avec cet objet, je vous invite à me soumettre une liste des ouvrages dont vous désirez l’acquisition pour la bibliothèque.

Le cours de sciences naturelles

Les leçons de sciences naturelles doivent se donner préférablement au musée même; aucune pièce ne peut en sortir. Il y a pour les tableaux une exception à cette règle; il est même nécessaire qu’ils soient employés souvent car une leçon d’intuition ne peut pas se donner avec fruit sans que l’objet n’en soit présent ou représenté par une image. C’est le moyen de stimuler l’enfant, d’exciter son esprit, de développer ses sens et ses facultés intellectuelles, en un mot, de le faire travailler mieux. Les sens et spécialement les yeux sont les agents de l’âme: c’est par eux que cette dernière se met en rapport avec le monde extérieur et le perçoit: l’enseignement par les yeux doit être la base de l’enseignement élémentaire.

D’autres sujets intéressants sont abordés dans ce « cahier de conférences ». Ils expliquent partiellement le succès que connut cette école à la fin du XIXe siècle et pendant une grande partie du XXe siècle, notamment sous le contrôle d’une administration communale vigilante dont les échevins de l’Instruction publique Maurice Van Meenen, Louis Morichar et Arthur Diderich furent les figures de proue.

René Robbrecht, administrateur et membre du Bureau exécutif de la Ligue