L’instruction publique sous le régime français

Alexis Sluys a consacré une étude à l’évolution de l’enseignement dans les départements belges sous le régime français entre 1794 et 1814. Il y met en évidence la misère de l’enseignement primaire sous la Convention et sous l’Empire, la création des écoles centrales et du système des lycées impériaux, la renaissance de l’enseignement catholique après le Concordat de 1802 et les raisons de l’échec relatif des enseignements de la République et de l’Empire.

Les batailles de Jemappes (1792) et de Fleurus (1794) entraînèrent l’annexion des Pays-Bas autrichiens et de la Principauté de Liège à la France pour vingt ans (1814). Les institutions de l’Ancien Régime y furent abolies et remplacées par la législation française. Le territoire occupé fut divisé en neuf départements dont le tracé correspond assez bien à celui de nos provinces actuelles. Anvers devint alors un grand port militaire et le blocus continental établi par Napoléon favorisa les industries. Stimulée par l’introduction en fraude de la mule-jenny (machine à renvideur automatique destinée à filer le coton), l’industrie cotonnière fit de Gand un des principaux centres textiles du continent. En même temps, les houillères prirent une grande expansion dans les départements de Jemappes (Hainaut) et de l’Ourthe (Liège); tandis que l’industrie sidérurgique se transforma (1807) lorsque William Cockerill vint se fixer à Liège où il établit des ateliers de construction de métiers à filer la laine et de machines à vapeur. L’agriculture se modernisa et la commercialisation de la betterave fut une source importante de prospérité

Lors de la réunion des territoires belges à la France par la Convention du 1er octobre 1795, le pays était épuisé par les exactions que les autorités françaises lui avaient fait subir. Pendant trois ans, ces territoires furent traités en pays conquis: contributions forcées, réquisitions, ventes spéculatives des biens nationaux, mise en circulation d’assignats dévalués, vols d’objets d’art, enrôlements forcés contribuèrent au développement d’un sentiment de plus en plus antifrançais qui stérilisa la plupart des mesures que le gouvernement français tenta d’appliquer dans les territoires belges, notamment en matière d’enseignement.

Sous le régime autrichien, l’enseignement, auparavant complètement aux mains de l’Eglise, avait commencé à se laïciser. Les collèges thérésiens institués en 1777 étaient les premiers établissements modernes d’instruction qu’ait connus le pays. Le latin y perdait la place prépondérante qu’il y occupait au profit des sciences; mais l’Eglise avait trop de prestige et trop d’influence pour ne pas détourner d’eux la très grande majorité des élèves. En 1785, la population des collèges religieux l’emportait de quatre fois sur la leur.

A partir de 1794, les collèges thérésiens furent balayés en même temps que les collèges monastiques et les petites écoles tenues par le clergé. Tout au plus subsistait-t-il, çà et là, quelques établissements privés où, sous la direction d’un ancien moine, d’une religieuse sécularisée ou d’un sacristain, des enfants apprenaient à lire et à écrire dans des conditions pédagogiques et hygiéniques déplorables.

Sous le Directoire, l’enseignement avait pratiquement disparu à cause de l’anarchie générale.

L’école centrale

Façade centrale de l'ancienne abbaye de Coudenberg (1778), rue de Namur, devenue Lycée en 1802, puis Collège en 1816 et Athénée royal en 1818
Façade centrale de l’ancienne abbaye de Coudenberg (1778), rue de Namur, devenue Lycée en 1802, puis Collège en 1816 et Athénée royal en 1818

Pourtant, la Convention nationale, qui avait proclamé la République française en 1792, avait créé, le 30 octobre 1794 à Paris, une « école normale » où les cours étaient donnés par d’illustres savants tels que Lagrange, Laplace, Monge… Y étaient enseignés: les mathématiques, la physique, l’histoire naturelle la chimie, l’agriculture, la géographie, l’histoire, la morale, la grammaire, l’analyse de l’entendement, la littérature et l’économie politique.

D’après Alexis Sluys, cette école compta jusqu’à 1 400 élèves désignés par les départements. (Bruxelles en envoya trois). Chaque élève recevait une pension. Les musées et les bibliothèques de Paris étaient mis à la disposition des professeurs et des élèves. Les professeurs ne pouvaient lire ni dicter leurs leçons, et des sténographes recueillaient leurs cours. Tous les dix jours, les professeurs étaient interrogés par leurs élèves: ceux-ci pouvaient leur demander des explications sur les points restés obscurs ou discuter les doctrines professées.

La valeur de cette école centrale était contestée par les autorités parce que les cours offraient aux élèves plus un enseignement de pointe qu’une exposition des méthodes qu’il faut suivre pour les enseigner.

Le choix laissé aux élèves

Dans les départements belges, à Bruxelles et à Liège, des écoles centrales remplacèrent les collèges thérésiens. En 1797, près de la place de la Justice, une école centrale, située rue de Namur, fonctionnait à Bruxelles avec 9 professeurs nommés à l’issue d’un concours. Les professeurs étaient logés gratuitement et recevaient un traitement fixe augmenté d’une rétribution payée par les élèves.

Le nouvel enseignement se distinguait du précédent par la place moindre accordée au latin au profit des autres disciplines, par le choix préférentiel laissé aux élèves qui optaient volontiers pour les mathématiques, le dessin et les sciences naturelles et ne fréquentaient les cours que deux heures par jour. Le jeudi était jour de congé. Les vacances allaient du 1er août au 30 septembre. L’âge requis pour entrer en 1re section était de 12 ans, 14 ans pour la seconde et 16 ans pour la troisième. A Bruxelles, la population scolaire oscilla entre 100 et 130 élèves payant un minerval peu élevé. L’année scolaire se terminait par des exercices publics et une distribution de prix.

Des écoles primaires nationales furent créées. La Constitution de l’an III (1795) garantissait la liberté de l’enseignement en reconnaissant aux particuliers le droit de fonder des établissements d’instruction et d’éducation. Les écoles particulières et les internats privés étaient mis sous la surveillance des administrations municipales.

Comme les écoles nationales restaient à peu près vides, l’administration du département de la Dyle ordonna à la municipalité de Bruxelles, le 6 mars 1798, de faire visiter les écoles libres de la capitale pour vérifier si les lois et la morale républicaine étaient observées.

Vingt-cinq écoles furent visitées, certaines se révélèrent factices, d’autres furent fermées parce que dans certaines écoles l’instituteur s’absentait trop souvent, parce qu’ elles apparaissaient aux yeux des commissaires comme « des foyers de superstition et de fanatisme ».

Une discipline militaire

La loi du 1er mai 1802 réorganisa l’instruction publique. Une école centrale fut créée dans chaque département. A Bruxelles, elle prit place dans l’ancien palais de Charles de Lorraine. La population scolaire oscilla entre 100 et 130 élèves, à peu près tous français, fils de fonctionnaires ou d’officiers. Cette école centrale fut remplacée par le système des lycées impériaux en 1803, quatre dans les départements belges dont un à Bruxelles. Cette fois, il s’agissait de former une pépinière de futurs agents de l’Etat et officiers dressés, dès l’âge de 12 ans, au son du tambour et soumis à une discipline militaire.

En 18O6, un enseignement universitaire fut organisé sous forme de deux académies (l’une à Bruxelles et l’autre à Liège). L’académie impériale de Bruxelles comprenant trois facultés, celle de droit dont les cours s’ouvrirent en 1806, celles des sciences et des lettres et un cours pratique de médecine. Cette académie était installée dans les bâtiments de « l’Ancienne cour ».

Complétant la francisation des territoires belges par la Convention, Napoléon fit disparaître le flamand des administrations, des tribunaux, de la presse et des théâtres.

Enfin, la lutte antireligieuse menée par les autorités républicaines se termina avec la signature du Concordat entre le pape Pie VII et Napoléon en 18O1. Les prêtres approuvèrent la Constitution et retrouvèrent leurs cloches, leur croix, leurs offices et leurs fonctions d’instituteurs primaires dans les écoles nationales. Les préfets des départements devaient préférer aux laïcs les frères de la Doctrine chrétienne (ordre de frères enseignants fondé par St Jean Baptiste de la Salle à Paris en 1681) qui, par humilité, s’appelèrent ‘les frères ignorantins ».

Après la bataille de Waterloo, la chute de l’Empire débarrassa la Belgique d’un système éducatif organisé pour préparer la jeunesse à un régime despotique et militaire.

René Robbrecht, administrateur et membre du Bureau exécutif de la Ligue

 

Bibliographie:

– A. Sluys, L’enseignement en Belgique sous le régime français, Bruxelles Wissenbruch, 1898 ;

– H. Dorchy, Histoire de l’Athénée Jules Bordet, Les amis de l’Athénée Jules Bordet, Bruxelles, 1976 ;

– F. Van Kalken, Histoire de Belgique, Bruxelles, Office de publicité, Bruxelles, 1920 ;

– M. Martens, ( publiée sous la direction de) Histoire de Bruxelles, E. Privat, 1976 ;

– G.-H. Dumont, Histoire de la Belgique, Paris, Hachette, 1977 ;

– H. Pirenne, Histoire de Belgique, tome 4, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1974.