L‘enseignement primaire sous le régime hollandais

Le Traité des Huit Articles du 21 juillet 1814, confirmé par le Congrès de Vienne, décide du rattachement des Pays-Bas autrichiens et de la Principauté de Liège aux Provinces Unies. Dans les mois qui suivent, le roi Guillaume Ier inaugure une politique unificatrice dans les provinces méridionales, dite d’amalgame, qui suscitera de nombreuses critiques et aboutira finalement à la révolution de 1830.

Les mesures prises dans le domaine de l’enseignement, qui seules nous intéressent ici, procèdent du même principe : autoritaires et centralisatrices, elles expliquent et conditionnent, en grande partie, l’évolution de l’enseignement au cours de la première décennie de l’indépendance.

Une politique centralisatrice

En vertu de la loi fondamentale (Grondwet) et une loi du 3 avril 1806 décrétée par le gouvernement batave, la direction suprême de l’enseignement provincial et communal est confiée au gouvernement, c’est-à-dire au Roi :  « Tous les règlements généraux et particuliers auxquels elle (la loi de 1806) sert de base ne seront pas seulement maintenus dans les provinces où ils sont déjà introduits, mais encore seront mis en vigueur … dans toutes les parties de l’Etat, qui, en l’an 1806, en étaient détachées et y furent récemment ou y seront réunies ultérieurement . »[1]» Et ailleurs,  « aucune école primaire ne pourra être établie et n’existera sous quelque dénomination que ce soit, sans une autorisation expresse de l’administration départementale ou communale respective. »[2]

L’enseignement primaire

Il faut faire une distinction entre les écoles modèles et les écoles rurales

1° Les Ecoles primaires modèles

Dès le 3 juin 1817, le gouvernement, soucieux de développer l’instruction, crée quinze écoles primaires modèles dans les grandes villes des provinces méridionales : Anvers, Malines, Gand, Bruges, Mons, Liège, Bruxelles, Tournai, etc. Ces écoles de l’Etat, qui étaient réservées aux enfants des militaires en garnison, avaient une double fonction :

– elles préparaient les élèves à des études supérieures et visaient à former les futurs cadres de l’Etat ;

– elles étaient aussi des écoles modèles qui accueillaient des « élèves –instituteurs ». Ceux-ci assistaient aux leçons et pouvaient ainsi bénéficier d’une formation pédagogique directe et pratique. Ce système, qui préfigure les écoles primaires d’application de nos écoles normales, offrait aux futurs instituteurs une préparation très moderne. Au terme d’une année d’études, les candidats instituteurs, dont les frais de séjour étaient partiellement pris en charge par l’administration centrale, pouvaient prétendre au titre d’instituteurs ruraux. Les écoles modèles étaient gérées par une commission composée de personnalités communales et pédagogiques, contrôlée par l’administration centrale.

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2° Les écoles rurales

Les autorités communales étaient obligées de créer et/ou d’entretenir une école pour laquelle l’Etat accordait des subsides. Remarquons que désireux d’éviter l’existence d’écoles privées, l’Etat avait créé des écoles pour les communautés israélites.

Qui pouvait enseigner ?

Toujours dans cette perspective de contrôler l’enseignement public, l’administration centrale était soucieuse des nominations des instituteurs. Les candidats devaient être en possession d’un brevet ou diplôme émanant de l’autorité centrale, conféré à la suite d’un examen. Ce document attestait que l’instituteur avait fait la preuve d’une instruction suffisante. Pour être admis à l’examen, il devait présenter au préalable, sous peine d’être refusé à l’épreuve, trois certificats de moralité :

1° une attestation de bonne conduite civile signée par le bourgmestre ;

2° une attestation de bonne conduite religieuse présentée par le curé de la paroisse ;

3° un certificat de bonne conduite morale présenté par deux pères de famille de la commune.[3]

A partir de 1821, ces exigences seront également d’application pour les instituteurs qui se destinaient à une école privée ou libre. Une peine était prévue pour « ceux qui, soit dans leur domicile, soit dans le domicile d’autrui, enseignent à des enfants de plus d’une famille ou simultanément ou successivement. » [4]

Le certificat de capacité constituait donc une entrave au développement de l’enseignement catholique où de nombreux enseignants ne disposaient d’aucun titre. Cette atteinte à la liberté d’enseigner fut encore accentuée en 1822 par un nouveau décret qui, sauf autorisation du gouvernement, interdisait aux étrangers d’enseigner. Or, certaines congrégations, comme les Frères des Ecoles chrétiennes, faisaient souvent appel à des professeurs français.

Contrôle gouvernemental sur l’enseignement communal

Le contrôle gouvernemental était sévère et s’exerçait par l’intermédiaire des Commissions provinciales d’instruction présidées par le gouverneur de la province. Ces Commissions, formées d’inspecteurs, avaient pour mission de représenter le gouvernement auprès des Commissions locales, gestionnaires des écoles publiques, et de surveiller l’application des programmes scolaires. Les instituteurs ne pouvaient utiliser d’autres livres que ceux qui étaient sélectionnés de manière officielle.

Dans tout ce système fortement hiérarchisé, ces inspecteurs détenaient un pouvoir important car, de leurs rapports, dépendaient l’obtention des subsides du gouvernement.

L’instruction religieuse

En vertu de la loi de 1806, l’enseignement des religions protestante et catholique romaine était interdit dans les écoles primaires. Le gouvernement admettait, cependant, de donner une éducation religieuse car « l’école ne vise plus à donner des connaissances utiles, elle est établie comme auxiliaire énergique pour l’amélioration des mœurs ». Toutefois, « … la partie dogmatique de la communauté religieuse … ne sera pas à la charge de l’instituteur. » [5] Le catéchisme, préparatoire à la communion solennelle, et l’histoire sainte devaient être enseignés à l’église par le prêtre (ou éventuellement au Temple par un pasteur, à la synagogue par le rabbin).

Cette décision fut très mal accueillie par la population, bien que, dans  les faits, le catéchisme et l’histoire sainte fussent souvent enseignées dans les écoles, surtout en milieu rural.

Mesures pour encourager et propager l’instruction

Dans chaque canton, le gouvernement batave avait, en outre, créé des « Sociétés d’instituteurs ». Lors de réunions, les instituteurs du canton discutaient « du développement et de l’amélioration de l’enseignement primaire ; ils abordaient des questions méthodologiques, proposaient et résolvaient des questions, faisaient des lectures et enfin, mettaient en commun l’expérience de chacun dans l’intérêt de tous. »

Chaque Société possédait une bibliothèque circulante, alimentée par des subsides accordés par l’Etat et par des dons personnels. Ces Sociétés étaient naturellement contrôlées et sous la surveillance d’inspecteurs. Le gouvernement, qui patronnait, en outre, des sociétés ayant comme mission de propager l’instruction[6], avait mis en place également des écoles dominicales, qui donnaient des cours le dimanche ou en soirée pour les ouvriers adultes sans instruction.[7] Ces mesures témoignent incontestablement de l’intérêt que portait le gouvernement à l’alphabétisation et à la diffusion de l’instruction.

Lierre

En 1817, à l’instar de celle de Harlem, le gouvernement hollandais créa une Ecole normale à Lierre [8]. Dans l’histoire de l’instruction scolaire de la future Belgique, c’était le premier établissement destiné à la formation initiale d’instituteurs. Cette école s’ajoutait aux Ecole modèles, qui seront appelées, en 1826, « Ecoles primaires royales ». Il n’y avait pas d’école normale pour les institutrices, mais un système de bourse permettait aux jeunes filles de faire leur formation dans les principaux internats du pays.

Un caractère moderne

La lecture de ces quelques mesures ne peut que donner une impression positive. Visiblement, Guillaume Ier avait le projet de développer l’instruction dans les Provinces méridionales de son royaume. Plusieurs décisions avaient un caractère fort moderne. Ainsi, le gouvernement a voulu généraliser un enseignement gratuit pour les indigents.

Le sentiment d’Edouard Ducpétiaux à ce propos est élogieux. Alexis Sluys, sans partager totalement cet enthousiasme, ne nie pas les progrès réalisés par rapport à la période française. André Uyttebrouck écrit que l’enseignement, sous le régime hollandais, fut un âge d’or en général.[9]

Mais ce qui a surtout rendu toutes ces dispositions impopulaires, c’est l’autoritarisme du gouvernement batave et les menaces qu’il faisait peser sur l’enseignement dispensé par les congrégations religieuses catholiques. L’Eglise apostolique et romaine, qui avait été malmenée durant la période française, avait caressé l’ambition, après Waterloo, de retrouver la position qu’elle occupait dans la société civile avant la Révolution. Et l’enseignement était un moyen de récupérer le terrain perdu.

On ne peut s’empêcher de voir, en outre, dans cette animosité des catholiques aux réformes scolaires de Guillaume Ier, le souvenir, sans doute inconscient, du conflit qui avait opposé catholiques et protestants au XVIe siècle. Guillaume, se rendant compte de cette animosité grandissante vis-à-vis de ses réformes, abrogea, le 27 mai 1830, une grande partie des décrets antérieurs. Mais c’était trop tard ! La Révolution était en marche.

A suivre…

 

Pol Defosse, maître-assistant honoraire

 

 

[1] J.B. NOTHOMB, Etat de l’instruction primaire en Belgique 1830-1840, Bruxelles, 1842, annexe, p. 143 (désormais EIPB).

[2] NOTOMB dans IEPB, annexe, p. 105. La loi permettait, cependant, l’existence d’écoles appartenant à des communautés religieuses, à des sociétés de bienfaisance.

[3] NOTHOMB, dans EIPB. Règlement B, p. 6.

[4] H. BOON, Enseignement primaire et alphabétisation dans l’agglomération bruxelloise de 1830 à 1879, Louvain, 1969, p. 4, n. 3.

[5] EIPB, Règlement A, p. 114 (art. 23) et pp. 131-132.

[6] EIPB, p. 12.

[7] EIPB, p. 13. Il faut mettre aussi à l’actif du gouvernement hollandais la création, dans certaines villes, de salles d’asile pour les enfants de moins de 6 ans qui étaient gardés, soignés, pendant la journée de travail des parents.

[8] Pasinomie, 2e série, T. IV, 1817-1818, p. 189.

[9] Ed. DUCPETIAUX, Quelques mots sur l’état actuel de l’instruction primaire en Belgique et sur la nécessité de l’améliorer, Bruxelles 1839, p. 2 – – A. SLUYS, L’instruction publique en Belgique sous le régime néerlandais (1815-1830), Bruxelles 1900 – A. UTTEBROUCK, Bruxelles. Centre d’enseignement dans Jean STENGERS, Bruxelles.Croissance d’une capitale, Bruxelles, 1979, p. 354.