L’embrigadement de la jeunesse italienne sous le régime fasciste

Dans une émission présentée en 2017 par la chaîne de TV Arte, consacrée aux Jeunesses  hitlériennes, des octogénaires disaient ne pas s’être rendu compte du processus d’endoctrinement  dont ils avaient été l’objet et les victimes. Comment était-il possible d’avoir suivi, disait l’un d’eux, «un tel braillard» et d’ajouter «on nous a volé notre jeunesse». La compréhension de ce comportement relève sans doute de plusieurs facteurs, notamment de la psychologie, mais elle est certainement dépendante de l’encadrement et de l’endoctrinement de la jeunesse que, quelque temps avant sa mort, mon ami Lucio me racontait. Lui aussi avait été en quelque sorte hypnotisé[1].

Les structures d’encadrement de la jeunesse

Lucio naquit en 1925 à Sassari, en Sardaigne, dans une famille appartenant à la bourgeoisie (son  père tenait une petite entreprise de boulangerie). À l’âge de six ans, en  1931, comme tous les  enfants, il est inscrit en

Manuel scolaire de français à l’intention des Balilla.

première année  de l’école élémentaire, mais  l’école n’était pas neutre.  Elle était imprégnée, comme toute  la société civile, par l’idéologie  fasciste. En fait, tous les  enfants en âge de scolarité, filles et garçons, étaient d’office membres  des «figli della lupa» (les enfants de la louve) qui renvoyaient à la légende de la fondation de  Rome, les enfants de Rhea Silvia, Romulus et Remus allaités par la louve. Aucune formation particulière ne leur était  donnée sinon de participer aux défilés, notamment celui du 24 mai, très important pour le  fascisme, qui commémorait l’entrée en guerre de l’Italie en 1915. Une distinction intervenait vers  l’âge de 8-9 ans entre les filles et les garçons. Les filles, à propos desquelles les textes  sont moins prolixes, étaient  regroupées jusqu’à l’âge de 14 ans dans une organisation, les piccole italiane («les petites italiennes») et, si elles poursuivaient des études, elles devenaient les  giovanni italiane («les jeunes italiennes»). Elles recevaient une instruction sur les  «bienfaits» du fascisme, on leur inculquait qu’elles devaient être dévouées à la vie familiale, être plus tard des  femmes au foyer et des mères attentives. Appelées «anges du foyer», elles étaient les compagnes  admiratives des «citoyens guerriers».

Les structures, dans lesquelles étaient regroupés les  garçons, étaient plus complexes. Tous étaient inscrits,  dès leur plus jeune âge, dans l’Opera Nazionale Balilla (ONB – Œuvre nationale Balilla), institution créée en 1926 par Renato  Ricci[2].  Né en 1896, Ricci s’était inscrit au parti fasciste dès 1921 et était devenu un des bras droits de  Mussolini[3]. En tant que sous-secrétaire à  l’éducation nationale, il eut la mission de réorganiser la jeunesse d’un point de vue moral et  physique, c’est-à-dire de former des «citoyens-soldats». L’Œuvre nationale Balilla prônait deux  grands principes: inculquer l’esprit martial et développer le sentiment national.

Le nom Balilla  avait dans la mémoire collective italienne une résonnance particulière, celle du courage, de la témérité, du patriotisme, du dévouement. Tel notre Manneken-Pis (qui, selon une  des nombreuses légendes, éteignit, en urinant, la mèche d’une bombe avec laquelle les Espagnols voulaient incendier Bruxelles), un jeune garçon piémontais, Battista Perasso, surnommé Balilla  avait, en 1746, fait preuve d’une même audace, d’un même courage. En jetant le premier une pierre au cri de Che la rompa, c’est-à-dire «qu’elle vous blesse», sur des soldats autrichiens qui  brutalisaient les habitant.e.s du village de Portoria près de Gênes, il avait été à l’origine d’une  révolution salvatrice. Sous le régime fasciste, Balilla était devenu un héros, un modèle auquel  tous les enfants à l’école primaire voulaient et devaient s’identifier. Un uniforme avait été dessiné que chacun portait avec fierté: culotte courte, chemise noire barrée d’une bande blanche en  bandoulière portant un grand M (pour Mussolini). Le Balilla était coiffé d’un chapeau en forme  de fez, orné de signes distinctifs, et portait autour du cou un foulard bleu et une écharpe noire[4].

L’orientation des enfants de condition modeste

L’ONB tenait compte de l’origine sociale des enfants. Ceux qui étaient issus de familles modestes et qui, à la fin de l’école primaire, suivaient une formation complémentaire pour entrer  dans la vie professionnelle quittaient l’ONB. Ils devenaient des apprentis et étaient encadrés par le fascisme dans des associations professionnelles qui avaient été créées pour tous les âges, toutes  les professions et toutes les situations; à titre d’exemples, je citerai: les Massaie rurali (Ménagères rurales) – les Operaie lavoranti a domicilio (Ouvrières travaillant à domicile). Dans les écoles, il y  avait des associations d’enseignant.e.s à divers niveaux: Sezione Scuola Elementare (Section  d’école primaire), Sezione Professori universitari (section de professeurs d’université, etc.).  Comme associations professionnelles, on peut citer l’Associazione fascista dei ferrovieri  l’Association fasciste des cheminots) – l’ Associazione dei postelegrafonici (l’Association des  postiers et télégraphistes) – l’ Associazione Fascista del Pubblico impiego (l’Association fasciste de l’emploi public). Certains groupes avaient leurs emblèmes symboliques, leur hymne et/ou leur  fanion. Sur la carte du membre d’une association professionnelle figurait la formule du serment que chacun avait dû  prononcer lors de son inscription: Nel nome di Dio et dell’Italia, giuro di  seguire gli ordini del DUCE e di servire con tutte le mie forze e, se è necessario, col mio sangue,  la causa  della Rivoluzione fascista (Au nom de Dieu et de l’Italie, je jure d’exécuter les ordres  du DUCE et de servir de toutes mes forces et, si cela est nécessaire, avec mon sang, la cause de la  Révolution fasciste). À partir des années 1930, l’Italie était devenue une immense caserne:  l’inscription dans ces associations fut rendue obligatoire ce qui lui valut l’appellation de tessera del pane, littéralement «carte du pain» car sans elle, on ne trouvait pas de travail.

L’orientation des enfants de la bourgeoisie

Les enfants de la bourgeoisie, qui fréquentaient les Scuole medie (les Écoles moyennes) et les ycées, restaient membres de l’Opera Nazionale Balilla. Trois orientations étaient possibles: le  Balilla simple – le Balilla moschiettere (Balilla porteur d’un mousquet) et le Balilla moschettiere  scielto (Balilla sélectionné porteur d’un mousquet) qui était à la tête d’une unité. L’appartenance   une de ces catégories s’établissait en fonction de certains critères physiques (la taille, ne pas  porter de  lunettes…) et de l’aptitude sportive. Les «Balilla sélectionnés», dont la devise était libro e moschetto, balilla perfetto (Livre et mousqueton, Balilla parfait), faisaient partie de l’élite. Ils portaient une tenue particulière (une cartouchière, des gants «à la mousquetaire» et bien entendu un moschetto c’est-à-dire un fusil comme les  soldats de la cavalerie). Au sein des  Balilla  sélectionnés», certains étaient rassemblés dans de plus petites unités comme les  cyclistes», ou les «porteurs de tambour». Tous les ans, lors du défilé du 24 mai, les Balilla  devaient prononcer au nom de Dieu le serment déjà cité d’allégeance au Duce  et à la patrie. À  quatorze ans, les Balilla devenaient des Avanguardisti (des Avantgardes). L’uniforme était  différent et plus martial: l’adolescent portait un pantalon à la zouave, une chemise noire, une écharpe autour de la taille et la tête était  couverte d’un chapeau orné d’un pompon. À 18 ans, le  jeune homme entrait dans le groupe des Giovanni fascisti. Pour les uns, s’ouvraient les portes du  service militaire, pour d’autres, les étudiants des universités et des écoles supérieures, la  formation fasciste se poursuivait dans des «Groupes universitaires».

Jeux, uniformes, culte de Mussolini

Chacune de ces étapes avait ses spécificités mais elles comptaient des caractéristiques communes; l’une d’elles était le port d’un uniforme; il était différent selon qu’on faisait partie des alilla ou des Avanguardisti mais il avait dans tous les cas quelque chose de fascinant car les enfants  et les adolescents jouaient au soldat. Lucio raconte: «on était fier de défiler dans les rues, derrière le drapeau, en colonnes au son de la musique».  Une autre caractéristique était les jeux,  les activités sportives qui avaient toujours une orientation martiale. Toutes devenaient des  compétitions dans lesquels les faibles étaient souvent ridiculisés et humiliés. Les réunions étaient également, quel que soit le niveau, l’occasion d’une éducation et d’une instruction idéologique. On consacrait à cette formation le samedi (I sabati fascisti). Le matin, les programmes prévoyaient dans les classes une information et des discussions sur le fascisme, les après-midis  avaient lieu des réunions consacrées à des exercices physiques et sportifs. Au cours de ces après- midis, on préparait également les grandes manifestations et défilés, notamment celui du 24 mai. La présence à toutes ces activités était  obligatoire; il était de même obligatoire  de connaître de  mémoire les mots d’ordre  fascistes et de pouvoir répondre aux questions des 1er , 2e et 3e livres du fascisme qui étaient une sorte de catéchisme. Les jeunes gens devaient retenir par cœur une série de formules qui étaient souvent retranscrites sur tous les monuments officiels et publics. Par  exemple sur la façade de l’Hôtel de Ville de Sassari, on pouvait lire Vinceremo (Nous vaincrons) et I bimbi d’Italia sono tutti Balilla (Les petits enfants d’Italie sont tous des Balilla).

Un autre point très important, de l’idéologie fasciste, partagé par les jeunesses hitlériennes , fut  celui du culte de la personnalité de Mussolini[5].

À partir de 1932, il était obligatoire d’écrire DUCE en majuscules dans les actes officiels. Après la guerre d’Éthiopie en 1936, la phrase Il Duce a sempre raggione (Le Duce a toujours raison) était gravée et peinte partoutsur les  monuments, les façades d’édifices et sur les trottoirs, ce qui conférait au personnage une infaillibilité sans borne au point qu’un de ses collaborateurs dira Non è più un uomo, è una statua (Ce n’est plus un homme, c’est  une statue). Le chant occupait une place très importante dans l’endoctrinement de la jeunesse italienne. Balilla, Avanguardisti, Piccole italiane et Giovanni italiane apprenaient des chants dont les thèmes récurrents étaient: il faut aimer sa patrie, pouvoir lui sacrifier sa vie avec le sourire, il faut faire preuve de courage, être brave, ne pas craindre la  mort, l’Italie doit être forte et grande,  Mussolini conduira à la  victoire ou encore il faut se souvenir du passé glorieux de la  Rome antique. L’émulation était entretenue non seulement parmi les  adolescent.e.s  d’un même groupe  mais aussi entre des unités voisines d’autres villes  ou bourgades. Des compétitions  étaient organisées, les ludi iuveneles  (jeux juvéniles), dont le   nom latin rappelait les compétitions, à la fois religieuses et  sportives, organisées pendant  l’antiquité visant à marquer le passage de l’adolescence au statut  d’adulte. Sous le fascisme, ces ludi portaient sur des activités culturelles et physiques. Les jeunes gens et jeunes filles, séparément, devaient répondre à des questions concernant le fascisme, rédiger de petites rédactions ou  d’affronter lors de joutes sportives et physiques. Les Giovanni  fascisti avaient aussi comme épreuve le tir réel sur cibles. Des récompenses  étaient distribuées aux meilleurs. Lors d’une cérémonie officielle,  en présence des autorités et des parents, on leur attribuait une médaille qui commémorait leurs mérites.

Faire de l’Italie une immense caserne

L’éducation fasciste mussolinienne poursuivait clairement l’objectif de donner aux jeunes italiens  et italiennes non seulement une éducation spirituelle,  culturelle et religieuse mais aussi  une instruction militaire, sportive et  professionnelle; il s’agissait  de créer un Italiano nuovo.  L’ONB,  afin d’obtenir l’adhésion totale de la population,  était toute puissante; progressivement toutes les organisations  de jeunesse non fascistes  furent interdites sauf la Gioventù italiana Cattolica. Toutes les  écoles devaient accueillir ses dirigeants; les enseignant.e.s,  les directeur.trice.s devaient inciter les étudiant.e.s à adhérer à ces groupements et à  participer aux rassemblements  (notamment aux Campi Dux  qui rassemblaient chaque année à

Rome les meilleurs Avanguardisti de toutes les provinces et colonies italiennes)[6]. Lucio reconnaissait qu’il avait éprouvé un certain plaisir à être Balilla, à participer aux activités sportives et champêtres, à porter l’uniforme noir. Mais lorsqu’il eut l’âge de devenir Avanguardista, il comprit qu’il s’agissait d’une manipulation et il s’éloigna peu à peu de ces  organisations[7].

Beaucoup plus tard, Lucio disait son in- 7 quiétude de voir une résurgence de  l’extrême droite en Europe et exprimait sa  crainte qu’un régime autoritaire, profitant  de la  spontanéité, de l’enthousiasme et de  l’inexpérience de la jeunesse, ne s’emparât  de l’instruction   et de l’éducation, comme  ce fut le cas dans son pays, pour inculquer  une idéologie qui ne respecterait pas les  droits de l’Homme et les libertés fondamentales (on peut malheureusement  aujourd’hui penser à la situation en Corée du   Nord). Il considérait que l’enseignement,  en développant l’esprit critique, devait être un rempart contre les dérives qu’il avait  connues. Il  aurait certainement apprécié  l’introduction dans les programmes scolaires de l’enseignement  officiel du cours de Philosophie et de citoyenneté.

Pol Defosse, historien

[1] Les nazis se sont certainement inspirés de l’expérience italienne. Mais en Italie les fascistes, comme nous le verrons, ont abondamment fait appel, afin de stimuler la fibre et l’orgueil nationaliste, au passé de la Rome antique.

[2] Renato Ricci avait rencontré Robert Baden Powell (1857-1941) en Angleterre et avait bénéficié de ses conseils.

[3] R. Ricci fut condamné à trente ans de réclusion mais bénéficia d’une amnistie en 1950. Il mourut à Rome en 1956.

[4] . Le nom de Balilla fut également attribué à la première voiture utilitaire et populaire construite par l’usine Fiat et à un avion de chasse (Arnaldo A1 Balilla) produit pendant la première guerre mondiale.

[5] Un témoin racontait la joie immense qu’il avait éprouvée de voir Hitler et de lui serrer la main. C’était un privilège que n’avaient pas eu ses camarades et dont il se glorifiait.

[6] Le premier fut organisé en 1929, le dixième et dernier en 1942. Les équipes qui étaient encadrées militairement, se livraient durant deux semaines à des compétitions sportives.

[7] Considéré comme antifasciste par le Préfet de son lycée, il fut menacé. Il n’encourut cependant aucune punition, ni représailles.


La Gioventù italiana del littorio (la jeunesse italienne du licteur1) 

En 1937, l’ONB fut remplacée par la Gioventù italiana del Littorio à laquelle il était obligatoire d’adhérer. La GIL, dont l’organisation avait un caractère militaire plus marqué, était plus proche des Jeunesses hitlériennes; elle avait comme mission:

  • d’enseigner l’éducation physique dans les  écoles primaires et moyennes;
  • d’apporter son aide dans l’organisation des camps et des colonies de vacances,de contrôler et de surveiller leur fonctionnement;
  • d’organiser des voyages et croisières;
  • d’accorder éventuellement des bourses d’études2.

1. Les Licteurs à Rome portaient les faisceaux avec une hache au milieu et accompagnaient l’empereur, les
hauts magistrats lors des cérémonies officielles.
2. Une remarque importante doit être faite. Contrairement aux Jeunesses hitlériennes, ni l’OBN, ni la GIL n’ont
développé dans leur endoctrinement, du moins jusqu’à la veille de la déclaration de la guerre, un message
antisémite et raciste.


Ces illustrations, extraites d’un livre de lecture de première année primaire, expriment quelques lignes de force de l’endoctrinement de la jeunesse italienne.  Le document A explique  au garçonnet de six ans  qu’il fait partie  des «Chemises noires», qu’il est l’avenir de la patrie et qu’un jour, il deviendra  un soldat défenseur  de la patrie.  L’illustration B,  en même temps qu’elle révèle le culte de la personnalité, déclare l’amourde Mussolini pour les  Balilla: l’image le montre prenant dans ses bras un jeune Balilla qu’ilembrasse tandis que celui-ci offre des fleurs au DUCE. L’image C  a comme objet d’exalter par des symboles le sentiment nationaliste du Balilla: le drapeau, l’évocation des héros (Eroi) et les succès militaires de la Rome antique (l’arc de triomphe).