L’école pluraliste (II)

Le projet de créer une école pluraliste, qui date de la fin des années 1960 et des années 1970, a été longuement débattu dans les milieux politiques et scolaires de toute tendance. Rappel des positions des différents acteurs.

Le projet d’une école pluraliste a été défendu par le Centre d’Action laïque (le CAL) et son équivalent néerlandophone, l’Humanistisch Verbond. Il était soutenu par la Fédération nationale des Associations de Parents d’Élèves de l’Enseignement officiel (FAPEO), par des instances politiques, (Parti socialiste, Rassemblement wallon, Front démocratique des francophones, etc.).

Dans ce débat, la Ligue de l’Enseignement et le CAL ont joué un rôle essentiel, le CAL en publiant une Charte de l’enseignement pluraliste, la Ligue en adoptant, en mars 1969, au Congrès de Liège, non seulement l’abrogation du régime dualiste, enseignement neutre et non neutre qui datait de la naissance de la Ligue, mais en présentant l’école pluraliste « comme une nécessité sociale et doctrinale pour répondre aux exigences d’une démocratie réelle et vivante ». La motion finale du Congrès précisait : « Le système scolaire doit être organisé en un vaste service public, intégrant les différents réseaux d’enseignement au sein d’une organisation unitaire, mais largement décentralisée, réservant aux instances régionales et locales intéressées, notamment les pouvoirs publics, les institutions sociales, les écoles elles-mêmes, les parents, les étudiants, une part d’initiative aussi étendue que possible . »[1] Ce projet d’une école pluraliste, qui selon la Ligue ne pouvait aboutir qu’après une large concertation, trouvait des partisans parmi les démocrates-chrétiens. Dès 1968, dans un numéro de novembre de la Revue Nouvelle consacré à l’École officielle, Jean Delfosse se montrait favorable à une école « qui ne dépendrait pas des partis politiques mais d’instances autonomes où seraient représentés les parents et les enseignants ».

Il faut citer aussi, parmi les prises de position en faveur de l’école pluraliste, le Manifeste d’un groupe de francs-maçons du Grand Orient de Belgique, publié par le journal Le Soir sous le titre « Une prise de position du Grand Orient de Belgique (GOB) »[2]. Dès 1967, le GOB, en vue d’une révision du Pacte scolaire, avait mis à l’étude les problèmes d’enseignement. En 1971, la Commission plaidait pour une école pluraliste, « une école où tous les enfants se retrouvent mêlés, en dehors des convictions politiques ou philosophiques de leurs parents », une école où l’enseignement serait basé sur le libre examen[3]. Quant aux instances du Parti socialiste, malgré les réticences de certains qui craignaient une sorte d’absorption de l’école publique par le réseau catholique, elles se montraient également favorables à l’enseignement pluraliste. Léon Hurez, ministre de l’Education nationale de janvier 1972 à janvier 1973, avait d’ailleurs tenté, dans la commune dont il était le bourgmestre, Strépy-Bracquenies, d’établir un rapprochement entre l’école communale et l’école libre (mise en commun des bâtiments, direction paritaire de l’école pluraliste).[4]

Les réserves des évêques

En 1970, les CVP-Jongeren, présidés par un jeune flamingant promu à un bel avenir, Wilfried Martens, publiaient un manifeste sur leur souhait d’examiner, à l’occasion de la révision du Pacte scolaire, les mesures qui, à long terme, pourraient aboutir à l’émergence d’une « école communautaire et pluraliste ». D’autres instances chrétiennes ne se montraient pas défavorables, avec des nuances et des remarques, à l’école pluraliste. L’hebdomadaire La Relève, le Mouvement ouvrier chrétien (MOC), l’Association professionnelle du Personnel de l’Enseignement libre (APPEL) notamment, ne refusaient pas l’examen de la question. À ces éléments progressistes du mouvement chrétien s’opposait une droite conservatrice.

Le Manifeste des CVP/Jongeren n’avait pas manqué de heurter les instances du parti CVP/PSC, à cette époque encore unitaire, présidé par Robert Houben[5]. Le Secrétariat national de l’enseignement catholique (SNEC) et la « Confédération nationale des parents de l’enseignement libre catholique » (CNAP) invoquaient des raisons pédagogiques pour s’opposer au projet d’une école pluraliste et le fait qu’une majorité des élèves en Belgique (moyenne nationale 58% au début des années 1970) fréquentaient l’enseignement confessionnel[6].

L’épiscopat fit entendre sa voix dès 1970. Réunis à Malines sous la présidence du cardinal Léon-Joseph Suenens (1904-1992), les évêques émettaient de solides réserves et défendaient une ligne qui sera celle des instances politiques représentatives des partis CVP et PSC : « Partageant les préoccupations de la grande majorité des parents, ils [les évêques] réaffirment l’importance toujours actuelle de l’école catholique pour l’éducation chrétienne. Dans notre société pluraliste, l’école confessionnelle est plus que jamais nécessaire : elle est le mieux à même d’initier les jeunes aux vérités et aux motivations profondes de la vie chrétienne. » Tout en exprimant leur estime à l’égard des écoles des autres réseaux, dont ils appréciaient la compétence et le dévouement des maîtres, les évêques rappelaient aux parents, qui confiaient leurs enfants à l’enseignement officiel, « qu’ils ont le droit et le devoir de choisir pour eux le cours de religion catholique »[7]. En 1974, à la veille de l’examen du Projet de loi instituant l’École pluraliste, le premier ministre CVP, Léo Tindemans (1922-2014), déclarait au Congrès du PSC à Tournai : « Autant nous refusons la création d’un quatrième réseau, à côté de l’État, du subventionné communal et du subventionné libre, autant nous refusons tout système débouchant sur l’école unique qui briderait notre volonté de libre choix . »[8]

La charte de l’école pluraliste

En 1973, une Commission présidée par Arnould Clausse et réunissant diverses personnalités[9] issues de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente, du Centre d’Action laïque et de l’Humanistisch Verbond, proposait une Charte de l’école pluraliste. Le document, adopté par le Conseil Général de la Ligue le 3 juin, défendait une vision complètement nouvelle et révolutionnaire de l’organisation scolaire.

L’école pluraliste ne pouvait être un quatrième réseau scolaire, mais elle devait se substituer aux trois réseaux existant («elle remplace toutes les formes et tous les types d’écoles actuellement existants »). Elle devait avoir comme objectif de réaliser un pluralisme de la confrontation et du dialogue. La Commission renonçait donc à la notion de neutralité de l’enseignement, un principe qui avait toujours été défendu par la Ligue, et proposait celui d’un engagement démocratique qui mettrait la personne humaine, le dialogue et le respect des convictions religieuses et philosophiques de chacun, au centre des préoccupations de l’enseignement.[10]

Un troisième point important du document était celui de l’autonomie et de la décentralisation de l’école pluraliste : elle devait être gérée par les enseignants, les pouvoirs organisateurs, les parents et les étudiants. Pour réaliser ce projet, il fallait élaborer des programmes scolaires nouveaux, des méthodes d’enseignement nouvelles. En d’autres termes, il fallait procéder à une rénovation complète de l’enseignement. Il était enfin affirmé que l’éducation était une fonction publique et que l’école pluraliste, qui devait être l’école de tous, devait être une école publique…. Seule, dès lors, elle pouvait bénéficier de l’appui financier de la communauté nationale. Ce principe ne remettait pas en cause l’article de la Constitution qui proclame la liberté d’enseignement. Mais il signifiait que l’école libre devait trouver ses propres financements. Enfin les Commissaires affirmaient en conclusion : « L’école pluraliste est un tout ; si on admet ou si on rejette le principe, il faut, en même temps, en admettre ou en rejeter toutes les implications. »

Les politiques ne pouvaient demeurer indifférents à la question de l’École pluraliste. Un débat s’imposait au Parlement, que j’examinerai dans un prochain article.

(à suivre)

Pol Defosse, maître-assistant honoraire

 

[1] Textes cités par J. DELFOSSE,, p. 126. À propos de cet important congrès voir Jean LECLERCQ, La Ligue et la promotion de l’Ecole officielle dans Histoire de la Ligue de l’Enseignement et de l’Education permanente (1864-1989), Bruxelles, p.115.

[2] Le Soir du 17 novembre 1971. En fait, ce titre était trompeur. Comme le fit remarquer immédiatement le Grand Orient de Belgique, ce manifeste avait été rédigé par un groupe de travail et il ne reflétait nullement l’opinion de l’obédience.

[3] M. DE SCHAMPHELEIRE, Histoire de la Franc-Maçonnerie belge depuis 1830. T. III. Approche thématique, Bruxelles 1986, p. 154. Voir pour plus de détails J. DELFOSSE, pp. 126-128.

[4] Interview des ministres Vermeylen et Abel Dubois (Le Soir du 25 mars 1972) et de Willy Claes et Hurez (Le Soir du 8 avril 1972 et du 16 avril 1972).

[5] Robert Houben (1905-1992). Docteur en droit, dernier président de 1966 à 1972 du parti PSC/CVP.

[6] A l’époque, 44% des élèves étaient scolarisés dans l’enseignement catholique en Wallonie.

[7] Forum. Actualités de l’enseignement catholique belge, 11, 1970, Éditorial. Voir aussi la Libre Belgique du 22 novembre 1974. Dans un article de Forum (N° 9, 1972), l’école pluraliste est comparée à un cheval de Troie « qu’ils (les laïques) voudraient introduire dans l’enseignement catholique pour en préparer l’effondrement ».

[8] La Libre Belgique du 29 octobre 1974.

[9] Faisaient partie de la Commission, entre autres, Paul Bakeljauw et Jean Schouters, respectivement président et secrétaire du Centre d’Action laïque, Félix Depreter, Sylvain De Coster, Jacques Bernard membres de la Ligue, ainsi que J. Grootears, membre de « Humanistisch Verbond », Pierre Vanbergen, Directeur général au ministère de l’Education nationale, Walter Parisel, président de la Fédération des Amis de la Morale laïque.

[10] D’après le Bulletin du Centre d’Action Laïque, n° 17-8 d’octobre 1973.