L’École pluraliste (I)

Dans un éditorial récent, le président de la Ligue de l’Enseignement, Roland Perceval[1], plaidait pour une école unique, une question évoquée par la Ligue depuis plusieurs décennies. Elle réapparait aujourd’hui à l’occasion du débat sur le cours de citoyenneté et le concept du « vivre- ensemble ». Le projet de créer une école pluraliste qui, dans l’esprit de ses défenseurs, devait forcément aboutir à la suppression des réseaux, était-il une utopie ?

À la sortie de la guerre, en 1946, Sylvain De Coster et Jean Lameere[2] publiaient un ouvrage intitulé Esprit d’une politique générale de l’éducation. Selon eux, l’école laïque neutre était un leurre : « Elle manque, écrivaient-ils[3], de dynamisme et n’est pas en mesure de porter remède au désarroi moral dont souffrent les adolescents  (…) L’école officielle doit être pourvue d’une doctrine militante qui accroche l’intelligence et le cœur, non seulement chez les élèves, mais aussi chez les maîtres. Un esprit laïque conquérant doit se substituer à la laïcité passive qui sombre dans l’indifférence générale.» Ils proposaient de lui substituer une école pluraliste.

Cette thèse, qui fit sensation, ne passa pas la rampe ; elle fut condamnée par le Conseil général de la Ligue, resté attaché à la notion originelle de neutralité de l’enseignement public.[4]

Mais très rapidement, le climat scolaire, dans les années 1950, va se détériorer.[5] Les partisans de l’école confessionnelle stigmatisent l’école officielle et présentent des revendications de plus en plus pressantes. Le gouvernement homogène social –chrétien (1950-1954), qui confie à Pierre Harmel le portefeuille de l’Instruction publique, va accorder de larges subventions au réseau confessionnel, ce qui déclenche une seconde guerre scolaire.[6]

On connaît la suite : les élections législatives de 1954 aboutissent à la formation d’un gouvernement de coalition libéral-socialiste.[7] Les dispositions prises par le nouveau ministre de l’Instruction publique, le socialiste Léo Collard[8], « rétablissent un équilibre qui avait été rompu au mépris de la plus élémentaire justice »[9], mais ces mesures ne font qu’aviver le conflit qui, cette fois, concerne l’enseignement normal et secondaire, technique et général. L’issue sera la signature, en 1958, du Pacte scolaire, négocié par les trois partis traditionnels à la suite d’une procédure extra-parlementaire.[10]

Ce Pacte, rejeté par la Ligue, établissait « une égalité morale entre l’enseignement officiel, respectueux de toutes les croyances, et l’enseignement confessionnel »[11]. Dans les années qui suivirent, la Ligue se résigna peu à peu ; elle déposa, en 1970, dans la perspective de la révision prochaine du Pacte dont elle ne contestait plus les principes, un cahier de revendications en faveur de l’enseignement officiel.[12] C’est dans ce contexte qu’à la fin des années 1960 et pendant les années 1970, la Ligue va défendre le principe d’une refonte de notre système scolaire : « A la dichotomie traditionnelle devrait être substitué un système unitaire, intégrant les deux réseaux d’enseignement au sein d’un grand service national d’éducation, qui aurait les attributs d’un service public et laïque. »[13]. C’est à Arnould Clausse[14] que revient, dès 1969, l’initiative de jeter les bases de cette école pluraliste, considérée comme le soutien de la démocratie, comme garante de la promotion humaine et de la confrontation des opinions, dans le respect de la personne de chacun.

De la lutte entre les deux camps …

Selon le pédagogue liégeois, l’histoire de l’enseignement en Belgique peut se diviser, chronologiquement, en deux grandes périodes. La première, au XIXe siècle, a été celle de la lutte, de la guerre ouverte entre deux conceptions de la vie et de l’homme : celle qui croit à la permanence d’un ordre établi, d’une hiérarchie absolue qui « fixe l’homme dans un archétype englobant à la fois le philosophique, le social, le politique ». Cette vision conservatrice est celle de l’Ancien régime et de l’Église, qui condamna à plusieurs reprises, dans des Encycliques, la démocratie et la liberté.[15]

D’un autre côté, issu de la philosophie des Lumières et de la Révolution française, le mouvement progressiste et libérateur de l’Homme croyait au progrès de l’Humanité. L’arme des uns et des autres fut l’instruction et l’éducation, en d’autres termes l’institution « Ecole », que les deux camps se sont disputée. Cette querelle a entrainé la création de deux réseaux scolaires antagonistes, l’école publique, neutre et laïque d’une part, l’école confessionnelle catholique d’autre part.

…aux concessions mutuelles

La deuxième phase, selon A. Clausse, débute immédiatement après l’armistice : elle est celle des concessions et des compromis. L’Église reconnait l’existence du réseau public, même si elle le considère comme supplétif de son propre réseau, et les partis défenseurs de l’enseignement public ne considèrent plus que la question idéologique de l’enseignement soit prioritaire. C’est au nom de ce principe qu’en octobre 1919, les deux gauches votent la loi mettant à la charge de l’État les traitements des instituteurs, des institutrices et des professeurs des écoles normales de l’enseignement confessionnel catholique. Le 30 mars 1920, Jules Destrée, ministre des Sciences et des Arts déclarait : « Les plus âpres de nos querelles de jadis s’agitèrent autour de l’école. Elles appartiennent au passé et je ne veux pas les ressusciter… Préparons la paix scolaire. »  C’est au nom de cette politique nouvelle que Jules Destrée fit voter, le 14 août 1920, une loi accordant l’égalité de traitement entre instituteurs et institutrices de tous les réseaux.[16] Sans entrer dans les détails des concessions ultérieures, le second compromis important est celui du Pacte scolaire, signé en 1958.

Mais pour A. Clausse, si cette évolution, signe d’entente, n’était pas négative, elle n’était pas suffisante; l’évolution devait être poursuivie « plus conforme à des réalités nouvelles qui s’affirment chaque jour avec plus de netteté ». Il était temps de constater les inconvénients du pluralisme scolaire (rivalités pédagogiques, inconvénients financiers, facteur de division de la société) et de passer, en 1970, à une organisation nouvelle de l’enseignement, à une troisième phase : l’école pluraliste. Il la définissait dans les termes suivants : « L’école pluraliste remplace toutes les formes et tous les types d’écoles existant actuellement : en regroupant tous les enfants, de quelque horizon social, intellectuel ou philosophique qu’ils viennent ; elle permet la confrontation loyale des idées dans le respect de la personne de chacun. Par des échanges qu’elle suscite, elle conduit l’individu à reconnaître et à accepter la personnalité de l’autre en tant que différente de la sienne, l’autre étant considéré comme égal dans la différence. »[17]

L’école pluraliste unique ne devait donc, en aucune façon, signifier l’absorption de l’enseignement public par l’enseignement catholique, ni signifier la disparition de l’enseignement confessionnel dans l’école unique. Elle ne pouvait pas être davantage une « juxtaposition des écoles existantes ».

A suivre…

Pol Defosse, maître-assistant honoraire

  

[1] R. PERCEVAL, Un réseau unique ?, dans Eduquer n° 116, 2015, p. 3. Voir aussi l’article de Guérand GAUTIER, Le pacte scolaire ou le poids du statu quo, dans Eduquer n° 118, décembre 2015, pp. 32-34.

[2] S. De Coster (1907-1983). Cf. P. DEFOSSE dans Dictionnaire d’histoire de la laïcité, Bruxelles 2005, p. 84 – J. Lameere (1901-1964).Philosophe. Professeur à l’ULB. Cofondateur de la Revue internationale de philosophie. Il fut, pendant la Seconde guerre, membre du groupe G, groupe de résistance formé au sein de l’ULB.

[3] Cité par Jean LECLERCQ dans Histoire de la Ligue de l’enseignement et de l’Education permanente (1864-1989), p. 111.

[4] H. FRERE, Eloge de la neutralité scolaire, Bruxelles, Ligue de l’enseignement, 1947 (Document,n° 125).

[5] Voir V. LAROCK, Offensive contre l’école publique, Bruxelles 1949 (Document n° 130).

[6] La première guerre scolaire date des années 1879-1884 et concernait l’enseignement primaire

[7] Notons que c’est la première fois, depuis la fondation du P.O.B. en 1885, que les deux partis de gauche

forment une coalition bipartite.

[8] Léo Collard (1902-1981). Docteur en droit, bourgmestre de Mons et président du Parti socialiste belge de 1959 à 1972.

[9] B.L.E., avril-juin 1954, p. 34.

[10] Voir pour toute cette période J. TYSSENS, Guerre et paix scolaire (1950-1958), Bruxelles, DeBoek Université, 1997, 198 p.

[11] J. LECLERCQ, op.cit., p. 112 qui commente largement les réactions de la Ligue à la signature de ce Pacte.

[12] F. DEPRETER, La révision du Pacte scolaire. Nous sommes demandeurs, Bruxelles 1970 (Document n° 162).

[13] J. LECLERCQ, op. cit., p. 115.

[14] Arnould Claussse, né à Virton le 9 septembre 1905, avait fait des études de philologie classique à l’Université de Liège. Mais il s’orienta vers les sciences pédagogiques, après avoir enseigné quelque temps à l’athénée d’Arlon. Devenu titulaire de cours de pédagogie à l’ULg,, Il fonda l’Institut de psychologie et des sciences de l’éducation.  De 1979 à 1989, il fut vice-président de la Ligue de l’Enseignement. Ardent défenseur de l’enseignement officiel, et socialiste convaincu, il a publié plusieurs ouvrages. Une école primaire communale de la Ville de Liège, rue de Laveu, porte aujourd’hui son nom et prépare, selon la méthode Freinet, les élèves aux études supérieures. Par ailleurs, un groupe de réflexion sur la pédagogie (le groupe scolaire Arnould Clausse-Laveu) attribue, chaque année, un prix à deux candidats ayant manifesté leur attachement à l’enseignement officiel. Arnould Clausse, qui est considéré comme le père de l’enseignement rénové, est décédé en 1992 (R. ROBBRECHT dans Dictionnaire historique de la laïcité, éd. P. DEFOSSE, Bruxelles 2005, p. 64).

 

[15] Grégoire XVI fulmine en 1832 Mirari vos dans laquelle il condamne sévèrement la liberté de la presse, la liberté de conscience, l’indifférentisme religieux. Pie IX dans Quanta Cura et le Syllabus errorum stigmatise «les monstrueuses erreurs» politico-religieuses du siècle, c’est-à-dire le laïcisme, l’anticléricalisme, le socialisme, le communisme, la séparation de l’Église et de l’État.

[16] Voir à ce propos P. DEFOSSE dans Éduquer, n° 79, 2011, pp. 41-43 et n° 80, 2011, pp. 41-43. En contrepartie, les catholiques acceptèrent l’introduction, dans l’enseignement primaire, d’un cours dit de morale, en fait un cours de savoir-vivre et de patriotisme, qui ne constituait cependant, en aucune façon, une alternative au cours de religion toujours obligatoire.

[17] Journée de réflexion de la laïcité (22 février 1975), Bruxelles, Centre d’Action Laïque, 1975, 29.