L’école de médecine de Bruxelles avant la fondation de l’ULB

Peu de diplômés de l’Université Libre de Bruxelles savent que la Faculté de Médecine préexistait, sous une forme inachevée, à la fondation de l’université. A cet égard, elle est fondée à se prévaloir de la qualité de « faculté aînée » de l’université.

Les débuts : le collège des médecins

En 1424 est promulgué un acte qui règlemente l’art de guérir. Il institue un examen organisé par la Ville de Bruxelles et dont le jury inclut tous les médecins gradués par une université. Il fallait, de surcroît, être examiné par le chirurgien officiel de la Ville et les barbiers les plus notoires.

Pierre-Joseph Graux (1795-1873) (archives ULB)
Pierre-Joseph Graux (1795-1873) (archives ULB)

En 1550, Charles Quint interdit la profession médicale à tous ceux qui ne sont pas diplômés d’une université. La règlementation sera complétée en 1617 par Albert et Isabelle. Peu après, en 1641, la Ville réorganise le corps médical, et un « collège »[1] est placé à sa tête, lequel crée les premiers cours d’anatomie. Le 12 octobre 1733, les magistrats concèdent, pour cet enseignement, un local de l’Hôtel de Ville pour y faire des « opérations anatomiques ». C’est ainsi que le 3 juillet 1735, Adrien Charles Joseph van Rossum (1705-1798)[2], professeur à l’Université de Louvain, fut désigné. On lui concéda un squelette pour l’aider dans sa tâche. Ce cours est dispensé aux candidats chirurgiens, qui subissent un examen professionnel après deux ans d’enseignement. Dès 1749, ce cours est dispensé par Paul-Ignace De Bavay (1704-1758)[3].

Joseph II crée à Bruxelles les premières leçons cliniques. Il procède à la suppression de nombreux couvents, et expulse les religieuses de la léproserie de Saint-Pierre, ce qui rendit l’institution à l’hospitalisation des malades. Cette décision fut appréciée, car une épidémie de dysenterie menaçait la ville. L’hôpital Saint-Pierre devient alors une « annexe » du vieil hôpital Saint-Jean.

La « léproserie » de l’hôpital saint-Pierre au XVIIIe siècle
La « léproserie » de l’hôpital saint-Pierre au XVIIIe siècle

On y donne des cours de chirurgie, qui seront interrompus par la révolution brabançonne.

L’école de médecine

En 1795, nos régions sont annexées par la France. La nouvelle législation distingue les docteurs en médecine, les docteurs en chirurgie et les officiers de santé. Ceux-ci sont formés par des écoles départementales de médecine, et doivent avoir été attachés à des médecins ou des hôpitaux. Ils subissent des examens d’anatomie, de médecine, de chirurgie et de pharmacie. Leur mission est de dispenser des soins gratuits aux pauvres. Trois écoles de santé ont été fondées en France en 1794 : Paris, Montpellier et Strasbourg, après dissolution des universités et de leurs facultés de médecine en 1792. Entre ces deux dates, la pratique médicale était « libre ».

La ville de Louvain, menacée par la disparition programmée de son université, demande en vain la transformation de sa faculté de médecine en école de santé. En effet, le 19 octobre 1797, l’université est supprimée par décret parce qu’elle ne pouvait « par sa forme ni par les sciences dont elle s’occupait, être assimilée en aucune manière aux écoles centrales et aux écoles spéciales ».

Le 1er mai 1808, trois nouvelles écoles de médecine sont effectivement fondées, mais aucune à Bruxelles. Cependant le 6 janvier 1795, l’administration d’arrondissement demande la reprise des cours de chirurgie à l’Hôpital Saint-Pierre, mais sans grand effet. En septembre 1798, l’officier de santé français Jean-Baptiste Terrade (1770-1820) fait approuver, par la municipalité, l’organisation d’une école de chirurgie et d’accouchements, et le droit de « prendre dans les divers hospices civils les cadavres nécessaires à ses démonstrations »[4]. D’autres écoles similaires se développeront à Gand et à Anvers.

Le but initial de cette école était de préparer les candidats aux examens des écoles « officielles ».

En 1802, le préfet se plaint de la qualité médiocre des médecins dans le département, ce qui mène à l’idée de fonder une école spéciale de médecine à Bruxelles, à nouveau non suivie d’effet. Vers 1804, la philosophie de l’école se modifie : au but initial de préparer les élèves aux concours se substitue l’objectif de former réellement des officiers de santé.

Le 3 août 1805, l’école fondée par Terrade est enfin transformée en établissement public. Terrade en demeure le président et garde plusieurs chaires : anatomie, physiologie, médecine opératoire, accouchements, médecine des femmes et des enfants. Parmi les autres professeurs, on peut citer Jacques-Joseph Caroly (1771-1844), François-Antoine Curtet (1763-1830), Verdeyen… Certains sont amenés à devenir, plus tard, les premiers professeurs de la Faculté de Médecine de la nouvelle Université. Les cours se donnent dans l’Ancienne cour (palais de Charles de Lorraine[5]), pour être déplacés, en 1906, à l’Hôpital Saint-Pierre.

En effet, le 2 juillet 1806, Napoléon établit, dans les hospices de malades de Bruxelles, de Gand, d’Amiens, des cours pratiques de médecine, de chirurgie et de pharmacie pour la formation des officiers de santé. L’enseignement se dispense dans le « grand hospice civil », situé sur l’emplacement de l’Hôpital Saint-Pierre. Il comprend 496 lits. Les branches enseignées sont : l’anatomie et la pathologie interne, la chimie pharmaceutique et la pathologie externe, les accouchements, les maladies des femmes en couches et des enfants, la matière médicale et la clinique externe, ainsi que la botanique. Les cours sont gratuits.

Les élèves internes sont de garde jour et nuit. Parmi les lauréats, on doit citer Louis-Joseph Ghislain Seutin (1793-1862), illustre chirurgien, un des futurs fondateurs de l’ULB, et Pierre-Joseph Graux (1795-1873 (Fig. 2)), qui devint professeur d’anatomie à l’école de médecine, et garda sa chaire lorsque l’université naissante absorba l’école, et devint même recteur de cette même université.

François-Antoine Curtet (1763-1830)
François-Antoine Curtet (1763-1830)

Les six premiers professeurs de l’école « officielle » sont Caroly (chimie physiologique, pathologie interne), François-Antoine Curtet (1763-1830)[6] (Fig. 3) (anatomie, pathologie interne), Dekin (histoire naturelle), Dindal (accouchements, maladies des femmes et des enfants, clinique externe), Terrade (physiologie et opérations) et Verdeyen (matière médicale et clinique interne).

Le 8 juillet 1809 a lieu une tentative infructueuse d’érection des cours en école de médecine, avortée par le ministre Fouché.

L’ULB

Après la défaite de 1815, nous sommes en période « hollandaise »[7]. Trois universités sont créées (ou recréées) : Gand, Liège et Louvain. C’est l’occasion de tenter de fermer l’école. Le 1er octobre 1817, un mémoire rédigé par les professeurs de l’école plaide pour le maintien de celle-ci, ce qui aboutit, en 1823, à la transformation des cours pratiques en une école de médecine (et non plus de chirurgie). Suivent (déjà) de nombreux conflits linguistiques, et enfin la révolution de 1830. L’école survit avec difficulté en raison des conflits internes. C’est la période où Graux enseigne l’anatomie et Seutin la chirurgie. L’administration des hospices soutient l’école par des efforts matériels, ce qui mène rapidement à des progrès majeurs et détermine « l’âge d’or » de l’école.

La suite est bien connue : l’Université de Belgique, future Université Libre de Bruxelles, est fondée en 1834. La fusion de l’école de médecine avec la jeune université est décidée. Les plus éminents professeurs de l’école intègrent l’université. L’administration des hospices met à la disposition de l’université le cabinet d’anatomie (futur musée d’anatomie, encore actif aujourd’hui), de minéralogie, la bibliothèque, la collection d’instruments, les laboratoires.

Les hôpitaux Saint-Jean et Saint-Pierre ouvrent leurs portes aux étudiants de l’université. Le conseil des hospices supporte le poids financier des progrès des investigations, de l’asepsie, etc.

La faculté de Médecine de l’ULB est ainsi née.

Stéphane Louryan, Professeur ordinaire (anatomie-embryologie) à la Faculté de Médecine de l’ULB, membre de l’Académie Royale de Médecine de Belgique

 

Références bibliographiques:

Bonenfant AM. L’évolution des hôpitaux bruxellois. Bruxelles, sans date, Boehringer.

Colart A. Souvenirs du vieux Saint-Pierre. Bruxelles, 1952, Arscia.

Dickstein-Bernard C. Genèse de l’hôpital universitaire. 1834-1935. Rev Méd Bruxelles, 1984 ; 5 : 315-318.

Dhondt P. La situation précaire de l’enseignement supérieur dans les départements belges entre 1795 et 1815. Revue belge de philologie et d’histoire, 2004 ; 82 : 935-967.

Louryan S, Kinnaert P (sld de). Le pôle santé de l’ULB. Histoire de lieux, de personnages, de découvertes. Bruxelles, 2009, Mémogrames.

Merckx A. Les origines de la Faculté de Médecine de l’Université Libre. Extrait de la revue de l’Université de Bruxelles, n°1, octobre-novembre 1925. Paris, 1925, Weissenbruch.

Poirier J. L’externat des hôpitaux de Paris (1802-1968). Paris, 2012, Hermann.

Van Beneden. Bavay, Paul-Ignace De. Biographie nationale de la Belgique, tome 2. Bruxelles, 1868, Académie Royale de Belgique.

Wellens-De Donder L. François Antoine Curtet et l’enseignement de la médecine à Bruxelles au début du XIXe siècle. Cahiers bruxellois, 1963 ; 8 : 94-119.

 

Remerciements:

Nous remercions chaleureusement Mme F. Delloye, bibliothécaire au service des archives de l’ULB.


[1] Ce collège, ou du moins son avatar, existe toujours, il s’agit du « Collège des Médecins de l’Agglomération Bruxelloise », qui a actuellement un objectif essentiellement culturel et amical.
[2] Charles Joseph van Rossum était né à Louvain d’une famille patricienne. Il fut « professeur primaire en médecine ». Reconnu « homme profond dans son art, surtout anatomique » par Charles de Lorraine, il publia trois ouvrages imprégnés de scolastique. Il s’agit de : « Disputatio medica de bilis et excretione », par ACJ Van Rossum et Pierre Bernard Hosselet, Typis Aegidii Petri Denique, Louvain 1747, « Disputatio medica de sanguine », par ACJ Van Rossum et Jacobus Emanuel Van Lierde, même éditeur, 1748, et « Disputatio de urinis », par ACJ Van Rossum et Jean-Louis Bals, même éditeur, 1748.
[3] Licencié en médecine de l’Université de Louvain en 1737, médecin ordinaire des hôpitaux français établis à Bruxelles, ancien démonstrateur public d’anatomie et professeur de chirurgie, Paul-Ignace De Bavay débuta sa carrière en procédant à des études chimiques avant de s’engager dans la médecine. Il fut médecin-chef des hôpitaux militaires français en 1746. Passionné d’anatomie, il commença ses enseignements en 1749 après le départ des troupes françaises, dispensant ses cours en latin, français et néerlandais. Il fut l’auteur, entre autres, d’une « Dissertation sur la fistule à l’anus », Paris an XIII (1805), Imprimerie Didot Jeune, 13 pages, in-4, ainsi que de « Méthode courte, aisée et peu coûteuse, utile aux médecins et absolument nécessaire, pour la guérison de plusieurs maladies, comme la toux, l’enrouement, l’asthme, la phtysie commençante, la jaunisse et toutes les fièvres intermittentes ». Bruxelles, 1759, Pierre-J de Grieck, rue de l’Evêque. D’un caractère acariâtre, il se disputa avec certains de ses confrères, reçut une amende du Collège des Médecins, et se retira à Termonde. Il mourut néanmoins à Bruxelles où il était né.
[4] La salle de dissection fut durablement installée dans son domicile, dans les « beaux quartiers » (294, rue de Loxum, près de l’actuelle Gare Centrale), au grand dam des voisins. La commission de santé et de sûreté soupçonna Terrade de ne pas disposer de diplôme valable, et la police intervint parfois à la demande des voisins en raison des odeurs pestilentielles. Terrade fut contraint de passer divers examens devant la Commission de Santé, couronnés par un mémoire présenté à l’Ecole de Médecine de Paris intitulé « propositions médico-chirurgicales », édité à Paris en 1804. .
[5] On se souviendra, au passage, que la première localisation de la nouvelle université fut ce même palais. Retour aux sources…
[6] Ancien élève des Universités de Toulouse et de Turin, chirurgien militaire, François-Antoine Curtet y enseigna l’anatomie à partir de 1906. Il dispensa également l’anatomie artistique (ostéologie, myologie). Il publia divers mémoires sur les lésions hépatiques, les coliques « venteuses » et les phénomènes galvaniques.
[7] On signalera que, pendant cette période, Terrade devint médecin et chirurgien consultant de la cour des Pays-Bas.