Le premier (et unique) congrès de pédologie – Bruxelles, Palais des Académies, 1911

Le terme « pédologie » a de quoi surprendre quand on parle de l’enfance et de la pédagogie. Les géologues nous dirons, avec raison, que ce mot, dont les racines sont grecques (pédon le sol et logos la science) désigne l’étude des sols, leurs caractéristiques chimique, physique et leur évolution. Mais au XIXe siècle, le mot avait un autre sens…

Construit également à partir du grec ancien(pais-paidos l’enfant et logos), il apparaît pour la première fois aux États-Unis en 1893 et signifie « the scientific study of the child ». Le mot fut ensuite popularisé par les travaux d’Oscar Chrisman (1855-1929) qui publia notamment un travail conséquent intitulé Paidology. The Science of the Child. The Historical Child.

Une préoccupation pour l’éducation et l’instruction

Plus précisément, la pédologie prétendait étudier l’enfant dans tous ses aspects, dans toutes ses manifestations et dans l’ensemble de ses activités. La pédologie, science indépendante de la pédagogie, voulait communiquer à celle-ci les résultats de ses recherches, afin de construire et de mettre en œuvre les méthodes d’instruction et d’éducation les plus adéquates. L’intérêt pour la pédologie entrait donc dans le cadre d’une préoccupation généralisée pour l’éducation et l’instruction des enfants.

Plusieurs auteurs, directement en contact avec ces questions, sont restés dans les mémoires : je rappellerai notamment le français Paul Robin (1837-1912) et son principe de l’éducation intégrale ; le catalan Francisco Ferrer y Guardia (1859-1909) qui créa, à Barcelone en 1891, une École moderne ; Maria Montessori (1870-1952) qui étudia, entre autres, le comportement des enfants retardés mentaux ; Célestin Freinet (1896-1966) qui mit au point le principe de la « classe atelier » ; Isabelle Gatti de Gamond (1859-1905) qui s’intéressa à l’éducation des jeunes filles et à la coéducation des sexes .

Il ne faudrait pas oublier Ovide Decroly (1871-1932) dont plusieurs établissements scolaires en Belgique et en France s’inspirent aujourd’hui encore de ses méthodes pédagogiques. Parmi ces grands noms, il faut citer aussi Charles Buls qui, avec Pierre Tempels et les dirigeants de la Ligue de l’Enseignement, prit la décision de fonder, en 1872, l’École modèle dans l’activité de laquelle Alexis Sluys (1849-1936) joua un grand rôle.

Une approche globale

Toutes ces expériences montraient cependant combien l’éducation et l’instruction des enfants et adolescents devaient faire appel à de nombreuses disciplines : il ne suffisait pas de transmettre avec plus ou moins de savoir faire des connaissances, il fallait aussi prendre en considération la santé, les milieux dans lesquels vivaient les élèves, les problèmes de l’alimentation, les comportements psychologiques, la santé, les modifications corporelles à l’adolescence. Bref, il fallait une approche globale, une étude scientifique de l’apprenant qu’on désigna par le mot « pédologie ».

Cette discipline nouvelle alimentée par le positivisme, le darwinisme, la psychologie, l’art médical, les réformes éducatives, connut un franc succès en Belgique. Elle fut portée par le docteur en Sciences naturelles Médard Schuyten (1866-1948), professeur à l’Université de Gand, qui fonda, en 1899, à Anvers, un laboratoire consacré à l’étude de l’enfant. Il faut compter aussi comme pionnier dans ce domaine la Ville de Bruxelles qui avait créé, dès 1897 à l’initiative de l’échevin de l’Instruction publique Léon Lepage (1856-1909), les premières écoles pour « enfants anormaux » comme on disait à l’époque. Ces établissements bruxellois avaient été à l’origine des premières recherches de psychologie expérimentale pour « enfants normaux et anormaux» ; ils avaient suscité la création de la section de psychologie de l’Institut Solvay dirigé par le professeur Emile Waxweiler (1867-1916), ainsi qu’une école de pédotechnie présidée par Joseph Nyns La Gye (1855-1932), inspecteur des écoles de la Ville de Bruxelles et membre éminent de la Ligue.

Toutes ces recherches avaient également encouragé les activités de la « Section pédagogie » de la Ligue de l’Enseignement présidée par Alexis Sluys. La Ligue travaillait avec le Centre d’étude sur la pédagogie expérimentale animé par la docteresse d’origine polonaise Josefa Ioteyko (1866-1922) et en collaboration avec les écoles normales de la Ville. Ces recherches étaient aussi à l’origine d’initiatives menées à Anvers, en matière d’hygiène scolaire, par le médecin et échevin de l’Instruction publique Victor Desguin (1838-1919).

Dans la formation initiale

Le mouvement ne s’était pas limité à Anvers et à Bruxelles : le gouvernement avait chargé le professeur Van Biervliet, responsable du laboratoire de psychologie de l’Université de Gand, de donner aux futurs professeurs de pédagogie un cours de psychologie expérimentale appliquée à l’éducation . En 1905, Alexis Sluys avait fait introduire un cours de pédologie dans le programme de formation des instituteurs . Ce cours servit d’exemple dans la province du Hainaut, qui instaura des cours de pédologie dans ses écoles normales de Mons et de Charleroi .

Le point d’orgue de tout ce mouvement en faveur de la pédologie fut certainement le premier « Congrès international de pédologie », placé sous le Haut patronage du roi Albert Ier, qui s’est tenu au Palais des Académies et dont le président était Ovide Decroly. Plus de cinq cents participants, venus de nombreux pays d’Europe mais aussi de Cuba, du Japon et d’Amérique latine, ont écouté les communications et participé aux discussions, avec comme objectif de cerner « les voies et moyens les meilleurs pour préparer l’enfant à la vie sociale, intellectuelle et morale ». Ce congrès, comme devait le préciser Ovide Decroly, était la reconnaissance et le couronnement de recherches menées en Belgique depuis une dizaine d’années.

Pour mieux comprendre encore ce que l’on entendait par pédologie, voici un bref aperçu de quelques thèmes abordés dans les différentes sections. On constatera qu’ils sont variés et bien souvent encore d’actualité

L’atelier « Anthropométrie, biologie et hygiène scolaire » a envisagé les problèmes des troubles visuels et auditifs, de l’inspection médicale, de l’alimentation, de l’hygiène dentaire, de l’indice céphalique. La section « Psychologie infantile (normale et anormale) » a abordé les rapports entre mémoire et intelligence, l’acuité sensorielle, le rôle de l’inconscient et du conscient, le développement du langage, les jeux, la gymnastique, la mesure de la fatigue. L’atelier « Pédagogie normale et anormale » s’est penché sur les questions de la coéducation des sexes, de la voix dans l’enseignement, de l’éducation manuelle, des méthodes pédagogiques, de l’orthophonie. La section «Sociologie infantile » a abordé les thèmes esprit de compétition, criminalité infantile, rapports entre mentalité primitive et mentalité infantile.

La Grande Guerre

L’intérêt pour la pédologie subira, on s’en doute, un coup d’arrêt brutal avec le déclenchement des hostilités en 1914. Les quatre années de guerre ont d’ailleurs été fatales au mouvement pédologique européen. Une section de pédologie créée à l’Université de Bruxelles en 1912 fut fermée en 1914. Un Institut de pédologie qui avait vu le jour à l’Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève avant 1914 n’eut plus de succès, de même des Centres de pédologie qui avaient été créés en Hongrie, en Pologne en Russie, en Italie ou au Portugal disparurent pendant le conflit.

Après 1918, la recherche expérimentale dans le domaine de l’éducation connut, par ailleurs, un net ralentissement. Le terme « pédologie » est alors peu à peu tombé en désuétude , d’autant plus que l’idée de rassembler dans une seule discipline tout ce qui concerne l’éducation, la formation, l’instruction, l’étude des enfants et des adolescents, apparaissait de plus en plus démesurée, voire impossible, et qu’il fallait, pour progresser, développer indépendamment chacune des disciplines séparément.

Pol Defosse, maître assistant honoraire

 

Bibliographie:

– Rita HOFSTETTER-Bernard SNEUWLY (Eds), Le pari des sciences de l’éducation, Bruxelles, De Boeck Université, 2001 ;

– O. CHRISMAN, Paidology. The Science of the Child. The Historical Child, Boston 1920;

– Premier congrès international de pédologie (Bruxelles 12-18 août 1911), vol 1 Comptes rendus des séances Communications – vol 2 Rapports. Ed. J. IOTEYKO, A. SLUYS, L. NAGY LA GYE & G. FRANCIA Bruxelles 1912, 448 + 600 p. ;

– Bruno LIESEN, Bibliothèques populaires et bibliothèques publiques en Belgique (1860-1914). L’action de la Ligue de l’enseignement et le réseau de la Ville de Bruxelles, Liège, Centre de lecture publique de la Communauté française, 1990, 278 p.