La question scolaire n’est plus la priorité des « deux gauches »

On peut s’interroger sur les raisons qui ont amené les libéraux et les socialistes à accepter, malgré l’opposition de certains laïques comme la Ligue de l’Enseignement, les lois de subventions de l’enseignement privé votées en 1919 et 1920 qu’ils avaient pourtant violemment contestées en 1914¹. On peut avancer qu’il était urgent de revaloriser les traitements des instituteurs de l’enseignement officiel, que les dispositions en faveur de l’école privée étaient considérées par les députés socialistes et libéraux comme transitoires, ou encore que l’union sacrée, déclarée par les trois partis en 1914, devait être prolongée pour commencer la reconstruction du pays et que cette union sacrée exigeait nécessairement que l’on mette au frigo le problème si controversé de la question scolaire².
A ces raisons plus nettement visibles, il faut sans doute en ajouter d’autres moins apparentes dont les fondements sont antérieurs à la guerre.
Depuis la publication de l’encyclique « Rerum Novarum » de Léon XIII en mai 1891, qui est à l’origine du mouvement ouvrier chrétien, le POB (Parti ouvrier belge) ne pouvait plus se permettre de développer une politique anticléricale incisive s’il voulait rallier à sa cause la classe ouvrière catholique. Pendant tout un temps, les associations de libres penseurs particulièrement actives à la fin du XIXe siècle dans les régions industrielles, notamment dans l’arrondissement de Charleroi, étaient majoritairement de tendance ouvrière et socialiste. POB et libres penseurs considéraient que l’émancipation de la classe ouvrière devait se faire à la fois par rapport au capitalisme et à la religion. C’était la position, par exemple, de César De Paepe.

« La religion affaire privée »

Mais, à partir des années 1890, ce point de vue n’était plus partagé par certains leaders du POB. Ainsi Emile Vandervelde3, qui domina le parti jusqu’à sa mort, avait fait sienne la formule des sociaux- démocrates allemands, dite la doctrine d’Erfurt, « la religion affaire privée »4.
A l’image de ce qui se passait au niveau national, des coalitions furent mises enplace dans certaines communes entre catholiques et socialistes. Celle qui gouverna Anvers dans les années 1920, avec à sa tête le socialiste Camille Huysmans et le catholique FransVan Cauwelaert, fut brocardée par les libéraux sous le nom de « Mariage mystique ».
A l’image de ce qui se passait au niveau national, des coalitions furent mises en
place dans certaines communes entre catholiques et socialistes. Celle qui gouverna Anvers dans les années 1920, avec à sa tête le socialiste Camille Huysmans et le catholique FransVan Cauwelaert, fut brocardée par les libéraux sous le nom de « Mariage mystique ».
« Selon ce principe, le socialisme en tant que parti est exclusivement un parti de classe et doit donc lutter principalement pour l’amélioration des conditions socio- économiques de tous le travailleurs, quelles que soient leurs croyances. »5 L’adhésion à ce principe impliquait inévitablement l’abandon d’une attitude sectaire antireligieuse. Ainsi, au lendemain du Cartel de 1912, on constate que le POB n’admet plus la présence de certaines sections de la libre pensée dans des Maisons du Peuple. En 1922, Emile Vandervelde démissionnera, geste hautement symbolique, de la Libre pensée de Bruxelles dont il était membre depuis 1895. Ce geste, reflet des tensions qui existaient entre les libres penseurs et le parti socialiste jugé trop timoré dans sa politique envers les catholiques, sera d’ailleurs suivi par

plusieurs parlementaires socialistes6. C’est dans ce contexte dit de tolérance, qu’il faut comprendre la décision du POB de voter la loi de 1919 ainsi que celle de 1920 qu’avait proposée le ministre socialiste Jules Destrée. Comme l’avait écrit Vandervelde avant la guerre, il faut condamner l’art d’embêter les curés, l’anticléricalisme bête et stérile professé par certains socialistes, les déclamations anticléricales de ces francs-maçons, de ces bourgeois voltairiens, de ces mangeurs de prêtres7.
Le même glissement est perceptible chez les libéraux : à l’opposition scolaire et philosophique du XIXe siècle se substitue la problématique socio-économique alimentée par la nécessité de reconstruire le pays et, au cours des années trente, la grave crise découlant du crash de Wall Street en 19298. Or, dans ce domaine, les deux gauches n’avaient pas les mêmes visions ni les mêmes objectifs. Il n’y avait pas un bloc laïque mais des idéologies de classe. Libéraux et socialistes avaient pu s’unir au XIXe siècle sur la question scolaire, trouver des terrains d’entente lorsqu’il s’agissait d’anticléricalisme, mais les divisions étaient béantes lorsqu’il s’agissait d’aborder les questions sociales et économiques.

Le Parti catholique en « arbitre »

Chacun pour tenter de faire passer son programme devait trouver l’appui du Parti catholique, les socialistes celui de son aile gauche démocrate-chrétienne, les libéraux celui de son aile conservatrice et bourgeoise. Ce qui caractérise en effet le Parti catholique est qu’il ne présente pas une structure sociale homogène, mais qu’il rassemble divers groupements et intérêts, des standen ou classes sociales (ouvriers, paysans, classes moyennes, bourgeoisie) unis par la religion. « Le catholicisme déterminait la cohésion entre ces composantes, hétérogènes d’un point de vue social ; l’école constituait de ce fait, bien évidemment, un élément mobilisateur essentiel.9 »
Cette situation donnait au Parti catholique une position d’arbitre perceptible à travers les différents gouvernements qui se sont succédés au cours des vingt années de l’entre deux guerres. Le Parti catholique a toujours été au pouvoir, le plus souvent en coalition avec les libéraux, et lors de crises internationales ou économiques, en tripartite.
La plupart du temps, le Premier ministre fut un catholique. Jamais le ministre de l’Enseignement ne fut un catholique, une concession faite à la gauche, mais, le ministre compétent était sous la surveillance de l’ « Office central de l’enseignement catholique » dirigé par une personnalité accréditée par les évêques10. Dans ces conditions, les concessions faites en 1919 et 1920 ne pouvaient qu’être définitives et aiguiser l’appétit des revendications du monde chrétien. Quelle opposition pouvait s’élever et faire obstacle à la politique menée par les deux partis de gauche ?
Le Rempart - Périodique organe de la ligue antimaçonnique belge,l’Epuration - de Bezem publié pendant la Seconde guerre.
Le Rempart – Périodique organe de la ligue antimaçonnique belge,
l’Epuration – de Bezem publié pendant la Seconde guerre.
Au siècle précédent, la franc-maçonnerie avait joué un rôle non négligeable dans la défense de l’école publique. Mais depuis l’instauration du suffrage universel tempéré par le vote plural conjuguée avec la représentation proportionnelle, une réforme qu’il avait cependant souhaitée, l’Ordre avait perdu tout son poids électoral. Les activités politiques de la franc-maçonnerie avaient subi, dès lors, un net recul. En outre, l’antimaçonnisme11, déjà présent en Belgique avant la Grande guerre, prend de plus en plus d’ampleur durant l’entre deux guerres, surtout à la faveur de la crise, au cours des années 1930. Ce fait incita les Frères à adopter une plus grande discrétion sur leur appartenance à l’Ordre et à prendre moins part à la vie politique du pays. Quant aux associations de libres penseurs réunies dans une « Fédération nationale des associations de libre pensée », elles ont tenté de créer un front anticlérical contre le subventionnement des écoles catholiques, mais ce front n’a pas abouti à un résultat tangible.

En fait, la seule force capable de se faire entendre était la Ligue de l’Enseignement. Bien structurée, bénéficiant de relais au parlement, et largement introduite dans le pays surtout dans la partie francophone, la Ligue pouvait diffuser largement son opposition à la politique des subventions et s’opposer à l’appétit des catholiques grâce à son Bulletin et ses Documents, mais aussi au dynamisme de ses dirigeants parmi lesquels il faut citer A. Sluys. Ce n’est qu’au cours des années trente, tardivement, trop tardivement aux yeux des défenseurs de l’enseignement public, qu’apparaîtra au sein des deux gauches un changement de politique plus favorable à l’enseignement officiel.

Pol Defosse, maître assistant honoraire

 

Bibliographie:

  • Voir les ouvrages cités dans Les lois de 1919 et 1920 publié dans Eduquer n° 79.

Notes:

  1. Voir Les lois de 1919 et 1920 concernant l’enseignement primaire dans Eduquer n° 79.
  2. L’union sacrée fut prolongée jusqu’en novembre 1921.
  3. Voir à propos du leader socialiste Janet Polasky, Emile Vandervelde, le Patron, Bruxelles, Ed. Labor, 1995, 300 p.
  4. Présentée au congrès de Gotha en 1875, elle fut réaffi rmée à Erfurt en 1891.
  5. B. Groessens, Les socialistes belges et l’enseignement (1831-1914), Bruxelles, Gamma Press, 1998, p.99. John Bartier, La Franc-maçonnerie et les associations laïques en Belgique dans H. Hasquin, Histoire de la laïcité, 2e éd. Rev., Bruxelles, 1979, p. 196.
  6. John Bartier, La Franc-maçonnerie et les associations laïques en Belgique dans H. Hasquin, Histoire de la laïcité, 2e éd. Rev., Bruxelles, 1979, p. 196.
  7. E. Vandervelde, Essais socialistes. L’alcoolisme, la religion, Paris, 1906, pp. 34-37.
  8. D’autres problèmes préoccupèrent les Etats majors des trois partis traditionnels, la question linguistique et bien entendu la montée des extrémismes nationalistes inspirés par le fascisme italien et le nazisme.
  9. J. Tyssens, Guerre scolaire, p. 15. A propos du Parti catholique, voir J. Smits, Les standen dans les partis sociaux chrétiens dans Courrier hebdomadaire du CRISP, n° 1134-1135, 1986, 84 p.
  10. Tyssens, Guerre scolaire, p. 17.
  11. Ph. Cullus, Antimaçonnisme dans P. Defosse, Dictionnaire historique de la laïcité, Bruxelles, Fondation rationaliste, 2005 p. 23