La politique scolaire dans les années 1930

Nous avons vu précédemment1 qu’à l’issue de la Première Guerre mondiale, les deux partis laïques, libéral et socialiste, traditionnellement défenseurs de l’enseignement offi ciel, avaient adopté vis-à-vis de la question scolaire une politique d’apaisement en accordant de larges concessions aux revendications des partisans de l’enseignement confessionnel.
Dans les années 1930, face à cette politique d’apaisement qui n’apportait en fait aucune solution au problème scolaire et que dénonçait la Ligue de l’Enseignement, chacun restant sur ses positions, va naître un mouvement venu de Flandre Occidentale (Vrienden van het Officieel Onderwijs) à la tête duquel se trouvait Honoré Houvenaghel (1904-1945).
Professeur de mathématiques à l’athénée d’Ostende, il avait fait ses études à l’Université de Gand. Actif dans plusieurs associations de libres penseurs et francs-maçons, il avait fondé, en 1932, le Provinciaal Verbond der Oudleerlingenbonden der Officieële Scholen van West- Vlanderen, dont il fut le président, et le Provinciaal Verbond ter Verdediging van het Officieel Onderwijs-West Vlanderen.
En 1939, il regroupa les associations provinciales ayant le même objectif nées dans les autres provinces de Flandre dans un comité, dont il fut le premier président, l’Algemeen Verbond ter Bevordering van Officieel Onderwijs (AVBO)2.

L’enseignement officiel en Flandre

Pour Houvenaghel et ses amis, défenseurs de l’enseignement officiel, la question des subventions accordées à l’enseignement catholique qui avait tant préoccupé les instances de la Ligue de l’Enseignement au cours des années 1920, n’était pas la question prioritaire. Ce qui était, à leurs yeux, plus essentiel, c’était la situation très peu brillante de l’enseignement officiel en Flandre. En septembre 1935, lors d’un congrès à Knokke sur Mer organisé par la Fédération pour la défense des écoles officielles en Flandre, Houvenaghel déplorait « la situation
d’infériorité numérique faite à l’enseignement officiel vis-à-vis de l’école confessionnelle » et espérait que « les amis de l’école publique sauront réagir contre ce qui peut constituer demain un danger grave pour le maintien de la paix sociale et des libertés constitutionnelles qui nous sont chères. »3
Le rapport mettait en évidence deux autres griefs inquiétants. Non seulement les écoles communales étaient en infériorité numérique, mais souvent lorsqu’elles existaient, elles étaient de tendance confessionnelle. A titre d’exemple, l’échevin de l’Instruction publique de Berchem (Anvers) W. Van Laer affirmait qu’avant les élections communales de 1932, les instituteurs agissaient comme s’ils professaient dans l’enseignement libre : « messe du Saint-esprit, visites fréquentes et dirigées de l’église, prières répétées jusqu’à huit fois par jour, même livres classiques que dans les écoles primaires confessionnelles, décoration murale tout à fait confessionnelle, distribution aux élèves de périodiques nettement catholiques, rien ne manquait, disait-il, pour rendre absolument analogues la classe communale et la classe congréganiste. »4
La loi obligeant les communes à organiser un enseignement primaire pouvait donc être contournée dans de nombreuses communes. Dans d’autres, elle n’était même pas du tout respectée. Ainsi, dans la province du Limbourg qui semble avoir été celle où le problème était le plus crucial. « Dans 119 communes sur un total de 206, il n’existe ni classes communales pour les filles, ni classes communales mixtes. Dans 64 communes, il n’existe aucune classe primaire officielle. »5
Déjà en 1932, François Olyff, membre du Conseil général de la Ligue de l’Enseignement avait attiré l’attention sur cette situation déplorable dans laquelle se trouvait l’enseignement public surtout dans l’arrondissement de Hasselt6.
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Un second grief concernait les instituteurs qui souvent dans les écoles communales étaient porteurs d’un diplôme délivré par des écoles normales catholiques. C’était le cas pour 294 instituteurs et 112 institutrices dans la province du Limbourg.
Ces chiffres soulignent une carence importante de l’enseignement public en ce qui concerne la formation des maîtres. Les écoles normales de l’Etat formant des enseignants étaient en effet nettement moins nombreuses que les écoles libres (Fig. 1). En 1935, on comptait 31 écoles normales de l’Etat pour 66 établissements confessionnels. Dans la province du Limbourg, déjà montrée du doigt, il n’y avait aucune école formant des maîtres.

Un besoin d’écoles normales officielles

Bien que très nettement moins préoccupante dans les provinces francophones, surtout le Hainaut et la province de Liège, la situation de l’enseignement officiel méritait donc des réformes importantes. En fait, pour tout le pays une question urgente se posait, celle de la création par l’Etat d’écoles normales et secondaires moyennes là « où le besoin se faisait sentir ». Ce besoin au niveau des infrastructures était de plus en plus criant dans de nombreuses localités eu égard au nombre d’élèves qui ne cessait de croître depuis le début des années 1930.
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Il était donc impérieux de mettre un terme à la loi limitant le nombre d’établissements officiels (Fig. 2).
La nouvelle orientation de la question scolaire imprimée par le mouvement flamand Vrienden van het Officieel Onderwijs trouva un écho favorable auprès des dirigeants de la Ligue qui proposèrent à Honoré Houvenaghel, en 1935, d’être membre du Conseil général et plus tard vice-président.
Au niveau parlementaire, les revendications des défenseurs de l’enseignement officiel eurent l’écoute des représentants libéraux. Les politiques du parti catholique avaient également un dossier à mettre sur la table, celui des pensions des instituteurs que la Fédération des instituteurs chrétiens souhaitait mettre au même niveau dans tous les réseaux. Les trois partis traditionnels avaient donc chacun des revendications à faire valoir.

Une concertation tripartite

Le dialogue pouvait reprendre sur ce terrain délicat et effectivement, en 1937, « le compromis fut atteint par une concertation tripartite organisée au sein d’une commission scolaire spécialement mise en place à cet effet »7. Celle-ci travailla à huis clos en dehors du Parlement. Cette technique de négociation annonce celle qui fut mise en place pour négocier le Pacte scolaire en 1958. Les socialistes obtenaient le vote d’une loi, dite loi Missiaen, qui obligeait toutes les communes du royaume à organiser un enseignement primaire neutre8. Les catholiques (proposition de loi Marck) obtenaient gain de cause en ce qui concerne l’alignement des pensions des instituteurs de l’enseignement confessionnel sur celles des instituteurs de l’enseignement de l’Etat. Quant aux libéraux, ils faisaient adopter la loi Vanderpoorten qui « introduisait la compétence intégrale de l’Etat pour ce qui est de l’infrastructure de son enseignement moyen »9.
Si la loi Missiaen n’eut guère d’effet, surtout en Flandre, la proposition de loi Marck concernant les pensions des instituteurs reçut une application pleine et entière. Quant à la proposition Vanderpoorten, elle eut un impact non négligeable. Elle permettra en effet à l’Etat de créer des écoles secondaires pour répondre après la Seconde Guerre mondiale à la demande explosive d’enseignement10.
Pol Defosse, maître assistant honoraire.

Bibliographie:

  • Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique sous la direction de P. Defosse, Luc Pire et Fondation rationaliste, 2005 ;
  • Histoire de l’enseignement en Belgique sous la direction de D. Grootaers, CRISP, 1998 ;
  • X. Mabille, Histoire politique de la Belgique. Facteurs et acteurs de changement, Nouvelle édition revue et complétée, CRISP 1997 ; J. Tyssens, Guerre et paix scolaire (1950-1958), De Boeck Université, 1997.

Notes:

  1. P. Defosse, Les lois de 1919 et 1920 concernant l’enseignement primaire dans Eduquer, n° 79, 2011, pp. 41-43 et La question scolaire n’est plus la priorité des « deux gauches » dans Eduquer, n°80, 2011, pp. 41-43.
  2. J. Tyssens, s.v. dans Dictionnaire, p. 165. Honoré Houvenaghel, engagé dans la résistance, fut arrêté par les Allemands en août 1944 et déporté en Allemagne. Il mourut dans le camp de Neuengamme en avril 1945, quelques semaines avant la libération.
  3. H.L. Houvenaghel, Situation de l’Enseignement officiel en Belgique. Rapport présenté au Conseil général de la Ligue de l’Enseignement, Bruxelles 1935, p. 3 (Document n° 96) – Voir aussi H. Houvenaghel, L’enseignement public en Flandre Occidentale, Bruxelles 1935 ( Document n° 95).
  4. Dans Houvenaghel, Situation, p. 13.
  5. Houvenaghel, Situation, p. 11.
  6. Fr. Olyff , La situation de l’enseignement dans le Limbourg, Bruxelles 1932, 16 p. (Document n°80).
  7. J. Tyssens, Guerre, pp. 24-25.
  8. P. Defosse, La loi Missiaen de 1937 dans Eduquer, n° 63, 2008, pp. 22-23.
  9. Tyssens, Guerre, p. 24.
  10. Voir 150 ans d’enseignement secondaire de l’Etat en Wallonie et à Bruxelles, Bruxelles, AGERS, 2000,112 p., ill. fournit la liste de tous les établissements en fonction à l’aube du 3e millénaire avec leur date de création.