La pédagogie d’Alexis Sluys

Le 31 juillet 1877, Alexis Sluys, instituteur de la classe supérieure de l’Ecole modèle (2e année primaire) présenta un rapport sur le programme suivi, la méthode employée et les excursions qu’il avait réalisées.
En voici une transposition…

Mathématiques

1. Géométrie

87histo
Lorsque l’Ecole modèle s’ouvrit le 18 octobre 1875, les élèves qui formaient sa classe étaient âgés en moyenne de 9 à 10 ans et demi. Ils savaient plus ou moins bien les quatre opérations fondamentales sur les nombres entiers. Ils ignoraient complètement la géométrie et étaient très faibles en calcul mental. Pendant la première année scolaire, Alexis Sluys basa principalement l’enseignement des
mathématiques sur l’intuition. Les élèves observèrent successivement
les diverses figures géométriques matérialisées par des objets en bois. Il leur fit remarquer que les termes utilisés s’appliquaient à toutes les figures ayant la même forme.
Par des exercices de dessin, d’abord à l’aide de compas, de règles, d’équerres, de découpages de papier, puis à main levée, ses élèves arrivèrent à la conception exacte des figures géométriques.
Laissés à leurs initiatives pour atteindre leurs buts, les élèves purent
développer leur faculté créatrice et leur esprit d’invention.

2. Arithmétique

Pendant la première et la seconde année, les élèves étudièrent les opérations fondamentales sur les nombres entiers et les fractions, la recherche du plus grand diviseur et la proportion. Les exercices de géométrie, et spécialement le mesurage des grandeurs, furent une source inépuisable d’application du calcul numérique.
Alexis Sluys privilégiait une méthode intuitive par les sens. Il se refusait à farcir la mémoire des élèves par une foule de mots, de théories, de définitions, de règles, mais il se servait des sciences pour créer des exercices qui fassent agir les facultés de l’enfant dans le but de les perfectionner.

Géographie

Pendant l’année scolaire 1875-
1876, il s’occupa spécialement
de la construction de cartes géographiques.
Ses élèves levèrent
successivement le plan des boulevards de Bruxelles et les itinéraires
des excursions scolaires. Il mit entre leurs mains des cartes d’Uccle et de Bruxelles afin qu’ils s’en servissent lors des excursions scolaires. Et avant chaque voyage scolaire, il faisait construire la carte des voies de communication qui reliaient Bruxelles au point vers lequel ils allaient se diriger Il ne négligea pas la géographie générale et fit connaître à ses élèves les continents, les
océans, les contrées principales, les ports les plus importants, les
grand fleuves, etc. Il procéda en faisant faire sur la sphère muette
et la mappemonde des voyages maritimes et des voyages par les grandes lignes de chemin de fer de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique. Et pour rendre ces voyages plus intéressants, il donna des détails sur l’aspect des pays parcourus, les moeurs des habitants, les productions des diverses contrées du monde.
A l’aide d’exercices adéquats, il fit concevoir par ses élèves la forme, les mouvements de rotation et de révolution de la terre, les cercles de longitude et de latitude, la pesanteur et la force centrifuge.

Sciences naturelles

Lors des « leçons de choses », Alexis Sluys fit voir et analyser, par ses élèves, animaux naturalisés et minéraux contenus dans le musée  scolaire de l’école, les plantes cultivées dans le jardin de l’école et celles que l’on rencontre le plus fréquemment dans les environs. Les élèves eurent l’occasion, à l’école, à Blankenberge, de disséquer des crabes, des crevettes, des moules, des astéries, des hannetons… et de différencier les vertébrés des mollusques, les plantigrades des digitigrades… Alexis Sluys visita aussi plusieurs fois le jardin zoologique avec ses élèves.
L’homme clastique exposé dans sa classe lui permit d’étudier avec ses élèves l’anatomie d’un être humain et de la comparer avec celle d’animaux vertébrés. Au fur et à mesure qu’il étudiait les organes et les fonctions, il donnait à ses élèves des détails sur l’hygiène.
En botanique, il analysa avec ses élèves une série de plantes des familles naturelles les plus importantes. Dans chaque leçon, il s’attacha à leur apprendre à observer et analyser les plantes par eux-mêmes. Après de nombreuses herborisations, ses élèves prirent goût à la science botanique. Ils savaient l’étudier avec méthode et les exercices d’observations qu’ils firent ouvrirent leur intelligence.
Les riches collections du musée de l’Ecole modèle permirent d’étudier pratiquement les métaux usuels, et des visites, notamment aux ateliers de construction de Tubize, aidèrent les élèves à se rendre compte de la malléabilité et de la ductilité des métaux.
Durant les excursions aux environs de Bruxelles et ailleurs en Belgique, Alexis Sluys attira l’attention de ses élèves sur la disposition
géologique des couches de terrain et sur l’action d’érosion exercée par de la Senne sur ses rives, les stratifications du calcaire, les
coquillages fossiles.
Il développa des notions élémentaires sur les eaux thermales, les phénomènes volcaniques, les tremblements de terre, et fit rechercher
à ses élèves les causes de ces faits.

Chimie

Par des préparations chimiques, en elles mêmes fort attrayantes, il attira l’attention de ses élèves sur toute une série de phénomènes qui, bien observés et raisonnés, exercent une influence très grande sur le perfectionnement de l’entendement, le jugement et le raisonnement. Il fit observer à ses élèves métaux, métalloïdes, gaz, liquides et solides, qui se trouvaient dans le laboratoire de l’école, leurs propriétés et noms scientifiques.
Il leur fit reconnaître acides, bases, corps neutres. Il procéda à des analyses qui leur permettaient de remarquer les phénomènes
physiques et chimiques qui se produisaient et qui étaient faciles à observer. Il faisait d’abord lui-même ces préparations, imité ensuite par les élèves afin qu’ils s’habituèrent à manipuler les appareils.

Physique

Alexis Sluys appliqua les mêmes méthodes au cours de physique, à des notions de météorologie. En mécanique, les excursions lui permirent d’expliquer le fonctionnement d’un grand nombre de machines et la technologie d’un grand nombre d’industries.

Langues

L’étude du français se révéla difficile, car tous les enfants dont il eut la responsabilité, n’avaient pas reçu entre 7 et 10 ans un enseignement
méthodique, rationnel et intelligent de lecture et d’orthographe. Pour remédier à leurs carences, les moyens qu’il employa furent :
de nombreuses dictées, soigneusement corrigées et recopiées ;
de nombreuses rédactions, méticuleusement corrigées ; des leçons de grammaire dont les règles sont déduites de l’observation de phrases bien orthographiées.
Il estimait d’autre part qu’il fallait encourager les parents à souvent faire lire et écrire leurs enfants à la maison, car il est impossible que l’instituteur s’occupe suffisamment de lecture et d’orthographe, surtout dans les classes supérieures où l’enseignement scientifique est assez étendu.
Pour Alexis Sluys, le but essentiel de l’étude du français était la compréhension des mots et la construction des phrases. Dans toutes
les leçons de sciences, les nouveaux mots devaient être expliqués, écrits au tableau et transcrits. L’élève devait toujours répondre par des phrases complètes.
Les méthodes utilisées pour l’étude du français étaient applicables à celle du flamand. Ses élèves n’avaient guère étudié le flamand
avant d’entrer à l’Ecole modèle. Presque tous parlaient exclusivement le français chez eux : les questionnaires signés par les parents étaient là pour prouver le fait.
Alexis Sluys enseignait autant que possible tous les cours dans les deux langues, mais dut très souvent sacrifier le flamand. Il pensait
que s’il avait appliqué ce système dans son intégralité, les cours scientifiques auraient dû être négligés. Pour lui, c’était une erreur de
croire qu’une science puisse être enseignée, à l’école primaire, dans deux langues essentiellement différentes, dont l’une est complètement
étrangère pour les élèves.

Histoire

Alexis Sluys estimait que donner un cours d’histoire proprement dite, faire raconter des biographies, bourrer le cerveau de faits et de dates, c’était soumettre l’enfant à un travail fastidieux et stérile. Par contre, l’école primaire peut préparer les élèves à l’étude de l’histoire en fournissant des intuitions. C’est ainsi qu’avant d’apprendre les événements qui sont un résultat du milieu dans lequel les peuples étudiés se sont trouvés, il convient d’étudier le pays et les moeurs du peuple que l’on veut faire connaître. Trois visites au musée de la Porte de Hal et une excursion aux ruines du château de Beersel fournirent des intuitions qui entraient dans le domaine des études historiques.
Enfin, pour rattacher l’actualité au cours d’histoire, il donna à ses élèves quelques notions de pratique administrative à l’occasion des élections communales et législatives.
René Robbrecht, administrateur et membre du Bureau exécutif de la Ligue

Source:

Le rapport présenté à M.Charles Buls, Directeur de l’Ecole, sur le programme, la méthode, les excursions, la
discipline, par M. A.Sluys, professeur de la classe supérieure, section primaire, (deuxième année d’études) , le
31 juillet 1877,dans L’École modèle, Bruxelles 1877.