La Fête de la Jeunesse Laïque : un rite de passage autour de la notion de libre-examen

Chez les catholiques, la communion marque la sortie de l’enfance. Depuis 1964, et grâce à l’initiative de Janine Lahousse, les enfants du cours de morale ont aussi leur fête. Si la Fête de la Jeunesse Laïque se veut solennelle, elle rompt néanmoins avec la liturgie catholique puisque, hors de toute promesse et de tout dogme, il s’agit d’évoquer, avec les enfants, l’importance de la liberté de conscience tout au long de la vie.

Texte* Alors que Forest National a accueilli, le 17 mai dernier, près de 700 enfants de fin de 6e primaire, pour une Fête de la Jeunesse Laïque « revisitée » à l’occasion de son 50e anniversaire, nous avons rencontré Janine Lahousse, celle sans qui l’évènement n’aurait pas vu le jour. Longtemps restée dans le comité organisateur de la fête, elle revient avec nous sur les débuts de la FJL, le sens de la démarche, les valeurs portées…

Les débuts

En 1959, le Pacte scolaire est ratifié et met fin à la deuxième guerre scolaire. Parmi les nombreux principes adoptés, les cours de religion intègrent les programmes d’enseignement de l’école officielle. Il n’est donc plus obligatoire pour les élèves d’assister au cours de morale. Les parents font le choix, pour leur enfant, entre des cours basés sur une appartenance religieuse (chrétienne ou judaïque, à l’époque) et le cours de morale, plus ou moins proche de celui dispensé autrefois dans les écoles publiques, sorte d’éducation civique.

C’est dans ce contexte qu’en 1964, Janine Lahousse a imaginé et coordonné la première Fête de la Jeunesse Laïque. L’idée a émergé lorsque sa fille, alors élève en fin de primaire, fit part de son regret qu’aucune alternative ne soit proposée pour les élèves du cours de morale, lorsque leurs condisciples, inscrits au cours de religion, partaient en retraite pour préparer leur communion solennelle. Après s’être tournée, dans un premier temps, vers l’école de sa fille, qui, pour des raisons pratiques, a refusé de de se charger de l’organisation d’activités, Janine Lahousse a pris contact avec la Ligue de l’Enseignement. Jacques Bernard, alors président de la Ligue et inspecteur des cours de morale de la Ville de Bruxelles, a accepté de prêter main forte au projet.

« Au départ, Jacques Bernard souhaitait, pour des questions d’organisation, que la fête ait lieu l’année suivante, mais, pour moi, cela devait se faire cette année-là, afin que ma fille puisse y participer.» Ainsi, « tout a été organisé en seulement six semaines (…) bien sûr, j’ai fait tout cela avec des amis, ce n’est pas quelque chose que l’on fait seule. »

Paul Danblon, compositeur, metteur en scène au théâtre de Wallonie de Liège, conçoit le scénario de la cérémonie ; Serge Creuz dessine l’affiche ; des financements sont levés et permettent de louer le Palais des Congrès. Au final, la fête est une réussite : 450 enfants, filles et garçons de 12 ans, francophones et néerlandophones, participent à cette première Fête de la Jeunesse Laïque.

Une cérémonie qui résonne dans le temps

« Chaque année, les mêmes mots se redisent, les mêmes gestes se refont. », pouvait-on lire sur les anciens programmes de la FJL, qu’a lus, pour nous, l’instigatrice de la fête. Pendant 50 ans, jusqu’à l’année dernière, le scénario, écrit par Paul Danblon, est resté le même, bien que de « petites modifications aient été effectuées en fonction de l’air du temps ».

Jeanine Lahousse
Jeanine Lahousse

La fête se déroulait en deux parties : la première comprenait la cérémonie officielle. Le texte, lu, au départ, par Paul Danblon et sa femme, Tamara, était ponctué d’interventions musicales et de séquences cinématographiques, afin de « donner au moment une impression solennelle ». L’un des moments-clés de la cérémonie résidait dans la « chaine d’union », où les enfants se tenaient la main « s’unissant symboliquement aux enfants de à la terre entière ».

Pour la suite, on parlait de « partie récréative » qui comprenait « un spectacle réalisé avec des enfants ou la projection d’un film ». La cérémonie se terminait par la remise, par les professeurs de morale, de la « médaille du souvenir », conçue et réalisée par Serge Creuz, pour que « chaque fille et que chaque garçon, au sein de sa famille, sache qu’il s’est passé, ici aujourd’hui, quelque chose d’important », nous indique le programme.

Au sujet du Palais des Beaux-arts, qui a accueilli la fête pendant près de 20 ans, Janine Lahousse nous dit : « Des enfants de toute l’agglomération bruxelloise participaient à la fête, c’était l’occasion pour eux d’aller dans cette salle extraordinaire, marquée symboliquement et imaginée par Horta. J’insistais donc auprès des professeurs de morale pour qu’ils disent bien à leurs élèves d’observer l’architecture de la salle quand ils y entraient.»

Les valeurs laïques

L’un des objectifs de la cérémonie, selon Janine Lahousse, était « de souligner l’importance de la valeur du cours». Ainsi, la fête « exalte les grands principes de la laïcité : tolérance, justice et fraternité, paix, loyauté, solidarité. » On trouve, en effet, dans le scénario, de telles formules : « Quel que soit le pays où il habite, quelle que soit la couleur de sa peau, quelles que soient la religion et les idées politiques de ses parents, un enfant est un enfant qui te ressemble à toi (…) il ne faut jamais dire ‘ce n’est pas mon affaire, je n’y peux rien’, on peut toujours quelque chose, on peut, par exemple, penser que tous les enfants de partout dans le monde sont nos frères et nos sœurs. »

Fête de la jeunesse laïque 2014
Fête de la jeunesse laïque 2014

Par ailleurs, « la fête met l’accent sur l’aspect collectif (…) elle veut aussi souligner la solidarité des générations, en associant à la fête parents et éducateurs qui ont pour tâche d’accompagner l’enfant sur le difficile chemin de l’autonomie morale. » Le programme va dans ce sens : « Cette fête doit être une réjouissance de se trouver avec des amis, des êtres chers, ayant le même idéal (…) il est bon de se sentir nombreux, non pour être les plus forts, non pour imposer notre volonté, mais simplement parce que cela fait du bien de savoir que d’autres, que beaucoup d’autres, ressentent les choses comme nous les ressentons. »

S’engager vis-à-vis de soi-même

« Vous n’aurez de comptes à rendre qu’à vous-même comme il en sera plus tard, quand vous serez adultes, pour tous les actes importants de votre vie », peut-on lire dans le programme. L’aspect essentiel de la cérémonie, telle qu’elle a été imaginée au départ, réside dans le fait que les enfants ne s’engagent en rien : « Le texte ne fait aucune allusion à dieu, à l’âme, à la transcendance, ce qui importe, c’est que les enfants se souviennent de ce qui leur a été dit. », nous explique Janine Lahousse. « Vous réfléchissez à ce qu’on vous a dit et si vous trouvez que c’est cela votre idéal, et bien, vous l’appliquez mais vous n’êtes pas obligé. On ne demande pas aux élèves de rester laïques, il n’y a pas d’engagements vis-à-vis de la société ou de la morale. »

Ces propos rejoignent le programme du scénario : « Cela serait par trop contradictoire avec ce droit qui nous parait imprescriptible : celui de changer d’avis, de revoir sa position, le droit de penser, en somme. » En ce sens, toujours selon Janine Lahousse, « un enfant dont les parents pratiquent quelque religion que ce soit, pourrait, sans contradiction vis-à-vis de sa foi, vivre cette cérémonie. Cependant, on ne peut accueillir quelqu’un qui a déjà fait sa communion solennelle car il a déjà fait une promesse (…) dans les premières années d’ailleurs, la fête ne regroupait pas que des enfants issus de familles laïques. Les musulmans n’avaient pas de cours, et dans certaines écoles, certains enfants, protestants et juifs, n’étaient pas assez nombreux pour avoir un professeur, ils participaient donc tous au cours de morale et à la fête.»

Un rite de passage

« C’est aussi au merveilleux et difficile pays d’enfance à qui nous disons adieu ». Voici ce que disait Marcel Voisin, en 1981, à propos de la Fête de la Jeunesse Laïque. Janine Lahousse réaffirme le sens rituel de la cérémonie pour les enfants qui entrent dans l’adolescence : « L’enfant, à cet âge, est confronté à de nouvelles choses : le passage de l’école primaire à l’école secondaire, le passage d’un enseignant à plusieurs… Il y a une évolution physique aussi (…) quelque chose se passe et il faut le faire sentir aux enfants. » Le programme du scénario évoque aussi cet aspect : « De tout temps, les sociétés ont célébré le passage de l’enfance à l’adolescence par des rites initiatiques d’une grande signification. Des hommes de bonne volonté se sont aperçu qu’une partie de la jeunesse était privée de tels usages d’une importance psychologique considérable. »

Dans les anciennes revues de presse que nous a transmises Janine Lahousse, on trouve un texte intéressant de Paul Danblon qui revendique l’aspect «rituel » de la FJL, qui a pu lui être reproché : « Pour certains laïques, en effet, il peut y avoir un rejet de toute cérémonie qui ferait référence au sacré (…) mais on ne fait pas tabula rasa de tout contexte culturel auquel on ne peut faire autrement que se référer, même si on se propose d’en repenser, d’en remanier, voire d’en combattre certain concepts. (…) ainsi donc, ‘communion laïque’, même si ce n’est pas la formulation officielle, dit clairement de quoi il s’agit : une cérémonie destinée à marquer le passage de l’enfance à l’adolescence dans un contexte de laïcité. »[1]

Fabrice Murgia, le jeune comédien et metteur en scène belge, chargé de la mise en scène et du nouveau scénario de la fête, indiquait dernièrement dans Le Soir, qu’il avait lui-même vécu sa Fête de la Jeunesse Laïque « comme un moment de passage important »[2]. Ainsi, cinquante ans plus tard, il nous semble important de rendre hommage à Janine Lahousse, celle qui a œuvré pour que cette fête, dont l’ambition est « grande et modeste à la fois », marque des milliers d’enfants.

Juliette Bossé, secteur Communication


[1] Le Soir, article datant de 1984.
[2] Le Soir, vendredi 16 mai 2014.