Jean Macé et la Ligue française de l’Enseignement

René Robbrecht a évoqué, dans une précédente livraison d‘Eduquer, quelques aspects de la vie très riche de Jean Macé et de ses liens avec Charles Buls¹. Je n’y reviendrai donc pas. J’ajouterai cependant qu’en 1842, Macé, désargenté car il avait contracté d’importantes dettes en jouant aux cartes, s’était engagé à l’armée pour toucher la prime de remplacement, et qu’en décembre 1845, son professeur d’histoire au collège Stanislas, Théodore Burette, dont il deviendra le secrétaire particulier, l’avait racheté de son service. L’engagement politique et pédagogique de Jean Macé commence réellement quelques années plus tard, en 1848. Il a 33 ans.
Séduit par le fouriérisme et par les idées républicaines, il prend une part active à la Révolution et à la vie de la deuxième République. L’instauration du suffrage universel le réjouit² – il avait critiqué en 1842, avec humour, l’injustice du suffrage censitaire³ – mais il s’interroge et fait part de son inquiétude : comment les paysans et les ouvriers français, dont un grand nombre étaient illettrés, allaient-ils user de ce droit de vote ? Macé en arrive à la conclusion qu’il fallait développer l’instruction et la rendre obligatoire, une idée qui le guida toute sa vie et qui se situait ainsi dans le prolongement de celle de Condorcet qui écrivait « tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’ une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. »4

Pour une instruction laïque

Selon Macé, l’instruction devait être non seulement obligatoire mais aussi laïque. Depuis la Restauration en 1830 en effet, l’Eglise catholique avait repris le contrôle de l’enseignement. Chaque école était surveillée par le prêtre de la paroisse, les instituteurs étaient tenus d’assister aux cérémonies religieuses, d’y conduire leurs élèves.
La loi Guizot de 1833 obligeait chaque commune à ouvrir une école primaire mais l’instruction n’était ni obligatoire, ni gratuite, encore moins laïque. Les curés des paroisses faisaient partie des Comités locaux chargés de surveiller et de contrôler les instituteurs.
En 1848, Adolphe Thiers avait déclaré « Aux enfants de la bourgeoisie, on ne peut refuser la philosophie, le libre examen, la liberté intellectuelle ; mais à ceux du peuple, il faut dispenser la religion, la foi, remparts irremplaçables contre le désespoir social, l’aspiration à un sort meilleur, l’indignation suscitée par de criantes inégalités. »
Jean Macé
Jean Macé
La deuxième République n’eut qu’une vie éphémère de quelques mois. Après l’insurrection de juin 1848, le « Parti de l’ordre », conservateur, reprend les choses en mains ; Jean Macé qui s’était fait remarquer par son engagement politique, doit se protéger et quitter Paris. Après un premier séjour en Normandie, il se retrouve en Alsace à Beblenheim où il rencontre Mademoiselle Verenet. Celle-ci dirigeait un pensionnat pour jeunes filles issues de l’aristocratie européenne. C’est dans cette localité qu’après le coup d’Etat de Napoléon III, il trouvera, quelques mois plus tard, un asile définitif avec son épouse. Il est en effet engagé comme enseignant et commence ainsi sa véritable carrière de pédagogue qu’il mènera jusqu’à la fin de sa vie. C’est dans ce havre de paix qu’il écrivit plusieurs ouvrages à vocation pédagogique Les Serviteurs de l’estomac, Les Contes du Petit-Château, L’arithmétique du Grand-Papa dont les thèmes servaient de prétexte pour enseigner aux jeunes filles du pensionnat l’anatomie, l’histoire, l’arithmétique et bien d’autres matières.

Des Cercles locaux

Et puis survient en 1866, comme le rappelait René Robbrecht, la rencontre avec Charles Buls qui sera décisive et l’incitera à créer la Ligue de l’Enseignement française sur le modèle de la Ligue belge. Dans un projet de statut, l’article 1 stipulait « La Ligue a pour but de provoquer, par toute la France, l’initiative individuelle au profit du développement de l’instruction publique. » En dépit d’une forte opposition du clergé, son initiative rencontre, en peu de temps, un grand succès : plus de 4 000 adhésions en six mois. Des Cercles locaux voient le jour un peu partout dans le pays. Celui de Paris5, créé en 1868 par Emmanuel Vauchez6, proche collaborateur de Jean Macé, jouera, malgré les tracasseries imposées par Napoléon III, le rôle d’agence centrale, « chargée de propager l’oeuvre, de publier le bulletin de la Ligue, de convoquer l’Assemblée générale »7.
Chacun de ces Cercles s’administrait librement et déterminait son programme d’action. En 1868, le Cercle de Strasbourg avait lancé une pétition qui avait réuni plus de 200 000 signatures en faveur de l’instruction obligatoire, gratuite et laïque. En 1870-71, le Cercle parisien relance la souscription pour l’instruction obligatoire sous une forme nouvelle : c’est le « sou des écoles laïques » qui rappelle « Le denier de l’enseignement » créé par la Ligue de l’Enseignement belge en 18678. L’argent est récolté au moyen de troncs placés dans les cafés, les hôtels, dans les mairies, chez les commerçants… Le pétitionnement recueillit plus de 1 200 000 signatures que Jean Macé et Emmanuel Vauchez allèrent déposer à l’Assemblée nationale le 19 juin 1872.

Les milieux catholiques hostiles

Les agissements de la Ligue rencontrèrent cependant la ferme et franche hostilité des milieux catholiques. Monseigneur Freppe, évêque d’Angers écrivait, le 24 novembre 1873 : « Il est des associations qui sous prétexte de favoriser la diffusion des lumières, ne se proposent pas d’autre fin que de bannir la religion chrétienne de l’éducation. Telle est en particulier la Ligue de l’Enseignement que nous avons vue avec douleur s’établir sur l’un ou l’autre point de notre diocèse. »9 Pendant toutes les années 1870, les curés, les évêques ont dénoncé les actions de la Ligue. Des instituteurs qui soutenaient son action furent révoqués par des ministres conservateurs hostiles. Afin de se faire mieux connaître, Macé et Vauchez tentent, par une circulaire, d’expliquer aux élus locaux leur démarche :
« L’instruction doit être obligatoire dans le double intérêt de l’individu et de la société, au nom de leur solidarité réciproque ; elle doit être gratuite au nom de l’égalité et pour ôter tout prétexte au mauvais vouloir ; elle doit être laïque parce que ce principe « la Science à l’école et l’instruction religieuse à l’église » est le seul qui protège efficacement la liberté de conscience.»10 En explicitant ainsi le concept de laïcité, ils pensaient le rendre moins « effrayant ».
Parallèlement, vers 1874, le Cercle parisien entreprenait une action dans les casernes en créant avec le ministre de la Guerre des « bibliothèques régimentaires » accessibles aux soldats et aux officiers11.
Le retour des Républicains au pouvoir en 1877 et l’arrivée de Jules Ferry à la tête du ministère de l’Instruction publique vont favoriser la progression de l’oeuvre entreprise en 1866. En avril 1881, Jean Macé réunit un Congrès à Paris dans les locaux du Grand Orient de France. A la suite de débats animés, les délégués aboutissent à la rédaction des statuts définitifs et créent véritablement la Ligue française de l’Enseignement dont les éléments étaient jusque-là épars (Article 1). La Ligue de l’Enseignement s’organise en fédération sous le titre de Ligue française de l’Enseignement. C’est en grande partie grâce à l’action de Jean Macé et de la Ligue de l’enseignement que sont votées le 16 juin 1881 la loi instaurant la gratuité de l’enseignement, et le 28 mars 1882 celle instaurant l’obligation scolaire et la laïcité de l’enseignement.

Macé, un patriote

S’il est bien connu en tant que fondateur de la Ligue de l’Enseignement française, Macé était aussi profondément patriote.
L’annexion de l’Alsace à l’Allemagne après la défaite de Sedan, l’avait très profondément attristé. Obligé, afin de conserver la nationalité française, de quitter le « Petit château » et le village de Beblenheim avant le 1er octobre 1872, il s’était installé dans un village voisin, Monthier, avec le pensionnat de jeunes filles. Cet « exil », qui l’avait profondément meurtri, avait attisé son patriotisme et son désir de retourner à Beblenheim. L’Alsace devait redevenir française. Pour expliquer la défaite, Macé faisait la même analyse que le gouvernement: elle était due à un manque de préparation de la jeunesse à la guerre. Aussi l’enseignement de la gymnastique et d’exercices militaires seront-ils rendus obligatoires dans les lycées et collèges en 1880.
Jean Macé remettant les pétitions auxparlementaires de Versailles.
Jean Macé remettant les pétitions aux
parlementaires de Versailles.
Cette disposition rencontrait l’approbation de Macé « La gymnastique et la marche, écrit-il, (…) doivent (…) tenir une place considérable dans les programmes de l’école rationnelle ». Il est encore plus explicite lors d’un discours au 4e Congrès de Tours en 1884 : « J’ai la République à fonder, la France à rendre inattaquable, l’Alsace à délivrer. C’est sur moi et non sur mon voisin que je dois compter. »¹²
Dans la préface de l’ouvrage de Le Roy de Gouberville écrit en 1885 et intitulé Manuel de tir à l’usage des écoles primaires, des lycées, des établissements d’instruction et des bataillons civiques, Macé écrit cette phrase revancharde « Que l’on revienne chez nous ! On y aura affaire à une autre France que celle de 1870. » Son patriotisme était tellement passionné qu’il accepta, en 1886, de rencontrer le président de la Ligue des patriotes, le député boulangiste Paul Déroulède, qui tenta un coup d’état contre l’Elysée en 1899 et fut condamné au bannissement de 1900 à 1905¹³.

Macé féministe et franc-maçon

Macé était aussi profondément féministe. Il avait écrit un traité, perdu, dans lequel il développait ses idées sur l’éducation des femmes. « Puisque compagne de l’homme, puisque éducatrice de ses enfants,
il faut qu’elle apprenne ce que l’on apprend à l’homme. Petites filles et petits garçons, c’est du même lait maternel que nous ont nourris nos mères, il faut que la mère future boive le même lait intellectuel que l’enfant grandissant à côté d’elle qui sera le compagnon de sa vie, le père de ses enfants. »14 Il a apporté son soutien aux premières femmes militantes de son époque comme Jeanne Deroin15, Isabelle Gatti de Gamond16 et Maria Deraismes17 qui deviendra membre de la Ligue française de l’Enseignement.
On ne peut passer sous silence que Jean Macé fut également un franc-maçon très actif. Initié à la « Parfaite Harmonie » à Mulhouse en 1866, il considérait que la diffusion de l’instruction était une oeuvre essentiellement maçonnique. Plusieurs Loges ainsi que de nombreux francs-maçons, à titre individuel, lui apporteront leur soutien et rejoindront la Ligue de l’Enseignement. Jean Macé reçut de son vivant de nombreuses marques d’estime. Après sa mort, sa mémoire et son oeuvre furent saluées non seulement en France mais aussi dans plusieurs pays européens. Et afin de lui rendre hommage, la Ligue française de l’Enseignement lui a élevé plusieurs monuments18, notamment celui qui fut érigé en 1921 devant l’école maternelle à Beblenheim. Il s’agissait d’un buste de Macé placé sur un piédestal. On y voyait un bas-relief montrant une femme lisant en compagnie de jeunes filles. Ce monument ayant disparu, on éleva, en 1956, au même endroit, un autre monument en marbre noir comprenant trois stèles dressées : au centre, dans un médaillon, le portrait de Jean Macé et, de part et d’autre, des basreliefs représentant l’un le fondateur de la Ligue en compagnie des Demoiselles du pensionnat, l’autre Jean Macé remettant à l’Assemblée nationale la pétition réclamant l’instruction obligatoire. C’est dans ce monument que sont conservées aujourd’hui les cendres de Jean Macé dont les restes avaient été transférésde Monthier à Beblenheim en 1946.
Pol Defosse, Maître assistant honoraire

Bibliographie:

  • André Lorulot, Jean Macé dans La Raison n° 5 Juin 1956 ;
  • Deux francs maçons, Emile Combes – Jean Macé. Emission du dimanche 6 mai 1956, Distribué par le Foyer Philosophique, Paris GOB, 1956, 8 p. ;
  • Alfaric Prosper, Jean Macé. Fondateur de la Ligue française de l’Enseignement, Paris, Cercle parisien, 1955 ;
  • Louis Pierard, Le 50e anniversaire de la mort de Jean Macé, Bruxelles 1945 8 p. (Document n° 115 de la Ligue de l’Enseignement);
  • Edouard Petit, Jean Macé, sa vie, son oeuvre, Paris, 1921 ;
  • www.universalis.fr/encyclopedie/jean-mace ;
  • fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Mac%C3%A9 (voir liens externes).

Notes:

  1. Un admirateur de Charles Buls dans Eduquer n° 37, décembre 2001, pp. 16-17.
  2. Le gouvernement provisoire dans lequel figurait Lamartine abolit également l’esclavage.
  3. Physiologie du fumeur. Seuls les fumeurs de pipe, le tabac coûtait cher, pourront être électeurs et éligibles.
  4. Rapport sur l’organisation générale de l’instruction publique présenté à l’Assemblée nationale législative au nom du Comité d’Instruction publique les 20 et 21 avril 1792 par Condorcet.
  5. Camille Flammarion fut le premier président du Cercle parisien.
  6. Emmanuel Vauchez (1836-1926) est l’auteur de nombreux manuels d’instruction populaire. On retiendra de lui cette phrase « L’instruction obligatoire gratuite et laïque est une nécessité sociale ».
  7. La propagande était assurée par plusieurs journaux : L’opinion nationale, Le siècle, Le temps, Les annales du travail…
  8. « Le denier de l’enseignement » devait promouvoir l’école laïque et contrebalancer les aides financières accordées par le clergé à ses écoles. (P. Defosse, Fédération du « Cercle des collecteurs du denier des écoles » dans Dictionnaire historique de la laïcité, Bruxelles 2005, pp. 122-124).
  9. Pie XI qualifie, dans une lettre à Mgr Freppe, la Ligue de l’Enseignement de « société pernicieuse ».
  10. Bulletin du Cercle parisien, 1876, p. 224.
  11. A propos de l’analphabétisme à l’armée, voir P. Defosse, La Ligue et la guerre franco-allemande de 1870 dans Eduquer, n° 57, 2006, pp. 21-22.
  12. Conférence de Gagny (Seine et Oise, le 14 janvier 1884).
  13. Paul Déroulède né à Paris en 1846, mort à Nice en 1914. Poète et romancier, il est surtout connu pour son Chant du soldat. Il a participé à la répression de la Commune et incarne la France de la revanche en réclamant le retour de l’Alsace et de la Lorraine. Il avait fondé, en 1882, la Ligue des patriotes.
  14. Edouard Petit, Jean Macé, sa vie son oeuvre, Paris 1921.
  15. Jeanne Deroin (1805-1894). Ouvrière autodidacte, épouse d’un saint-simonien, elle se fait connaître lors de la révolution de 1848 en s’opposant aux privilèges de la naissance et en luttant pour l’émancipation de la femme, l’amélioration du sort moral et intellectuel de la classe ouvrière. En 1849, elle présente sa candidature aux élections législatives, mais ne sera pas élue. Après le coup d’état de Napoléon III, elle doit s’exiler en Angleterre où elle mourra dans la pauvreté.
  16. P. Defosse dans Dictionnaire historique de la laïcité, p. 148. Il a signé plusieurs articles dans le mensuel Education de la femme.
  17. Maria Deraismes (1828-1894). Fondatrice en 1876 de la « Société pour l’amélioration du sort des femmes » et en 1893 de la Loge mixte « Le Droit Humain ». Voir D. Ligou, Dictionnaire de la franc-maçonnerie, PUF 1991, pp. 355-357.
  18. En 1900, sur la place Armand-Carrel à Paris fut inauguré un premier monument à sa mémoire.