Isabelle Gatti de Gamond

Isabelle Gatti de Gamond est une personnalité bien connue, tellement connue qu’on en arrive à quelque peu oublier tout ce qu’elle fi t pour l’enseignement féminin et la cause des femmes. Ces quelques lignes n’ont comme ambition que de rappeler l’un ou l’autre fait saillant de sa carrière.

 

Isabelle naquit à Paris en 1839 d’une mère française, Zoé de Gamond, et d’un père italien, Jean-Baptiste Gatti. On peut affirmer sans se tromper que ses parents ont orienté son destin.
En effet, Zoé (1806-1854), issue d’une famille libérale bourgeoise aisée, était intéressée par les questions politiques et notamment par la condition de la femme et par son éducation. C’était une femme engagée et dynamique. Ainsi, en 1835, l’année de son mariage, elle avait ouvert à Bruxelles une école pour jeunes filles de la classe ouvrière et une école destinée à former des institutrices. Elle publie à cette époque des ouvrages prônant l’émancipation des femmes1.
Tableau de Alfred Cluysenaer exposé jusqu’en1970 à l’Orphelinat rationaliste, conservéaujourd’hui au Musée communal de la Ville deBruxelles. Une copie de ce tableau est exposéedans le hall de l’entrée de l’Athénée royalIsabelle Gatti de Gamond, rue du Marais.
Tableau de Alfred Cluysenaer exposé jusqu’en
1970 à l’Orphelinat rationaliste, conservé
aujourd’hui au Musée communal de la Ville de
Bruxelles. Une copie de ce tableau est exposée
dans le hall de l’entrée de l’Athénée royal
Isabelle Gatti de Gamond, rue du Marais.
Après leur mariage, le couple Gatti de Gamond s’installe à Paris où Zoé devient une adepte du fouriérisme2 ; elle participe financièrement à la création du phalanstère de Cîteaux. C’est un échec complet. Ruinés les Gatti de Gamond regagnent Bruxelles où, après plusieurs années de misère, Zoé est nommée, en 1847, grâce à l’intervention du ministre Charles Rogier3, inspectrice générale des écoles gardiennes,
des écoles primaires de filles et des écoles normales pour jeunes filles. Zoé publie alors plusieurs ouvrages destinés à la jeunesse et traitant de l’éducation. Elle décède à l’âge de 48 ans. Quant au père d’Isabelle, il était un exilé italien. Républicain, il avait trouvé refuge en Belgique, un pays où la Constitution, très libérale et progressiste, garantissait aux exilés politiques l’accueil et la sécurité4.
Jean-Baptiste Gatti, peintre sans grand talent, enseignait à l’Institut fondé, à Bruxelles, par Pietro Gaggia. Ce dernier avait également dû quitter l’Italie à cause de ses idées républicaines et avait créé, avec le soutien de Théodore Verhaegen et de la Loge des Amis Philanthropes,
une école privée libérale.

Un héritage familial

Cet héritage parental explique donc largement pourquoi la jeune Isabelle, orpheline de mère à 15 ans, eut elle aussi une vie engagée dans les domaines du féminisme et de la pédagogie.
Lorsqu’elle revient de Pologne en 1861 où elle a été préceptrice, elle a 22 ans. C’est à cette époque, vers 18605, que de plus en plus de libéraux progressistes bruxellois commencent à s’inquiéter de la situation concernant l’enseignement féminin. En effet, après l’école primaire, les jeunes filles issues de la bourgeoisie n’avaient guère d’autre choix, si elles désiraient poursuivre des études, que de fréquenter les pensionnats conventuels, coûteux et privés, où on apprenait ce qu’on appelait « les arts d’agrément » (couture, musique, danse, chant, piano) et où l’éducation religieuse occupait, naturellement, une très large place. En fait, il n’était pas question, sauf exception, de donner aux élèves une formation intellectuelle, mais de les préparer à leur charge de mère, destinée à transmettre l’éducation
religieuse à leurs enfants, et à leur rôle d’épouse, gérante et femme au foyer6. Aux femmes de la bourgeoisie, perpétuelles mineures sous tutelle paternelle et ensuite maritale, on ne concédait comme activité extérieure que la bienfaisance. Celles qui voulaient sortir de cette condition étaient des autodidactes comme l’avait été Zoé de Gamond, comme le sera plus tard, sa fille.
En 1864, Isabelle obtient du Conseil communal de la Ville de Bruxelles, non sans mal et réticences de la part de certains, de créer
une école moyenne pour filles.7 Le « Cours d’éducation » se voulait indépendant de tout enseignement religieux et ouvert à toutes les  élèves quelles que soient leurs convictions philosophiques. Il n’y avait donc pas d’enseignement de la religion, mais les programmes, tout à fait novateurs, prévoyaient des cours de science, de mathématiques, de langues modernes et anciennes, et d’éducation physique.
Bien que se soit posé à la création de l’école un gros problème, celui de recruter un personnel qualifié, le « Cours d’éducation A » connut un très grand succès, au point que les locaux de la rue du Marais étaient devenus insuffisants. Quelques années plus tard, fut créé, en 1876, le « Cours d’éducation B ».
Installé rue de la Paille, la direction de l’établissement fut confiée à Henriette Dachsbeck (1841-1914)8.

Des « écoles à la Gatti »…

L’école pour jeunes filles, qui avait vu le jour en 1864, fit des émules. Entre cette date et 1881, année où le tout premier ministre de l’Instruction publique de notre histoire, le libéral Pierre Van Humbeeck (1829-1890), créait pour les jeunes filles un enseignement secondaire inférieur organisé par l’Etat9, pas moins d’une trentaine d’écoles moyennes avaient été créées dans plusieurs villes du pays. La plupart refusaient la présence du clergé dans leur organisation. Privées de subsides, elles étaient soutenues par la Ligue de l’Enseignement, par des associations comme le Denier des écoles, par les loges maçonniques et, bien entendu, par les administrations communales libérales.
Cet enseignement féminin, on s’en doute, était largement décrié par les catholiques, la presse, les élus locaux, le clergé. Ce qu’on reprochait dans ces milieux aux « écoles à la Gatti », comme les appelaient ses détracteurs, c’était l’absence d’un cours de religion. Le Journal de Bruxelles écrivait, à l’issue de la première année scolaire : « Non seulement on se prive du principal ressort de l’éducation, de la force éducatrice et moralisatrice par excellence, mais encore on dépose inévitablement dans les jeunes âmes le germe du doute et de l’incroyance. »10 Et le Courrier de la Sambre de s’exclamer : « A ces pauvres petits êtres, ces innocentes petites créatures dont l’esprit s’éveille à peine à la lumière qui ont soif d’instruction et d’enseignement, on n’apprend même pas à murmurer le nom de Dieu, on ne dirige pas vers le ciel leurs regards enfantins, on ne met pas une prière sur ces lèvres si pures. »11
De telles attaques n’ont pu arrêter cependant le mouvement impulsé par Isabelle Gatti de Gamond. Même freiné par la longue gouvernance catholique de 1884 à 1914, l’enseignement féminin, grâce à des initiatives locales et privées, s’est lentement développé.
Ainsi à Bruxelles, en 1880, Isabelle Gatti de Gamond crée, avec l’appui de Charles Buls, une section de régentes, et, en 1892, elle parviendra à ouvrir une section pré-universitaire qui, en trois ans, préparait les jeunes filles à passer le jury d’Etat.
Les étudiantes pouvaient ainsi, moyennant cet examen et un examen d’entrée, avoir accès à l’enseignement universitaire12. Il ne faudrait pas oublier non plus l’enseignement professionnel déjà évoqué dans de précédentes chroniques13.

Un orphelinat mixte

Parallèlement, mais avec le même objectif de promouvoir le féminisme, Isabelle Gatti de Gamond participa, en 1892, à la création de la « Ligue du Droit des femmes » qui plaçait les revendications des femmes sur le plan juridique (abolition du droit marital, accès aux professions libérales, droit de participer à la gestion des affaires publiques), sur le plan politique (droit de suffrage) et sur le plan social
(protection sanitaire des ouvrières, lutte contre la mortalité infantile, congés de maternité etc.).
En 1899, elle quitte le « Cours d’éducation A », rue du Marais. Elle est âgée de 60 ans mais elle ne reste pas inactive. Elle s’inscrit au Parti Ouvrier Belge (POB) et publie des articles engagés sur les thèmes du féminisme et du socialisme dans plusieurs journaux et périodiques (Le Peuple, Le Journal de Charleroi, Les Cahiers féministes). Elle participe aux travaux de la Libre pensée de Bruxelles. Le virus de la pédagogie cependant la tenaille ; en 1900, elle accepte de diriger l’Orphelinat rationaliste de Forest qui avait ouvert ses portes en 1895. On y dispensait un enseignement rationaliste inspiré par le pédagogue français Paul Robin et, autre caractéristique non négligeable, l’Orphelinat était mixte. C’était la première expérience dans notre pays d’un enseignement où garçons et filles étaient sur
les mêmes bancs et avaient les mêmes activités scolaires. Isabelle Gatti de Gamond, seule après le décès de son père en 1877 et
de sa soeur en 1889, s’était retirée à Uccle en 1901. C’est dans cette localité qu’elle mourra le 11 octobre 1905 durant une intervention
chirurgicale. Sa sépulture est toujours visible au cimetière du Dieweg. Par testament, elle a légué sa fortune à trois organismes : l’Orphelinat
rationaliste, le Cours d’infirmiers et d’infirmières rationalistes créé par César De Paepe, et la Libre pensée de Bruxelles.
Isabelle Gatti de Gamond est l’auteur de plusieurs traités pédagogiques, L’éducation des femmes (1862) – Cours d’éducation et d’instruction pour les jeunes filles, s.d. – L’instruction supérieure de la femme. Une expérience sociologique en Angleterre, Bruxelles 1891 – Projet d’un enseignement supérieur spécial pour les femmes, Bruxelles 1893 et Education- Féminisme édité après sa mort par Hector Denis et Eugène Hins, Bruxelles 1907.
Pol Defosse, Maître assistant honoraire

Bibliographie:

  • Brigitte Leurquin, Les cours d’éducation de Isabelle Gatti de Gamond (1864-1914). Mémoire de licence inédit de l’UCL, Année académique 1986-1987. (Promoteur J. Lory) ;
  • P. Defosse, Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique, Bruxelles, 2005 ;
  • S. Van Assche, Isabelle Gatti de Gamond, Bruxelles, Cedil, 2006, (Humanistes n° 3) ;
  • Dictionnaire des femmes belges. XIXe et XXe siècles, sous la direction de Eliane Gubin, Catherine Jacques, Valérie Piette et Jean Puissant, Bruxelles, Racine, 2006.

 

Notes:

1. De la condition des femmes au XIXe siècle (1834) et Esquisse sur les femmes (1836).

2. Charles Fourier (1772-1837), théoricien socialiste, défendait l’idée d’une organisation sociale basée sur des unités autonomes de production, les phalanstères, au sein desquelles les familles

travaillent et vivent en communauté.

3. Charles Rogier, homme politique libéral (1800- 1885) qui connut une riche carrière parlementaire. En 1847, il était ministre de l’Intérieur et, à ce titre, chargé de l’enseignement.

4. De nombreux Français, fuyant le régime de Napoléon III, ont trouvé refuge en Belgique. Parmi eux fi gurent Victor Hugo, Pierre Joseph

Proudhon.

5. Paul Ithier (1864-1898), échevin des Finances à Saint-Josse-ten-Noode, membre de la Ligue de l’Enseignement, enseignant et féministe, essaya, dès 1859, d’intéresser sa Loge « Les Amis Philanthropes » à la question de l’enseignement féminin.

6. Le gouvernement libéral de Charles Rogier avait créé, en 1850, un enseignement secondaire organisé par l’Etat (10 athénées et une cinquantaine d’écoles moyennes), mais réservé aux garçons seulement. Le statut de la femme dans la conception de l’époque ne nécessitait pas une instruction. D’un point de vue juridique, elle était

un être mineur, elle ne possédait aucun droit politique, administratif, la femme mariée était totalement soumise à l’autorité de son mari.

7. Elle eut l’appui de plusieurs personnalités libérales. Citons le bourgmestre Jules Anspach (1829-1879), élu bourgmestre l’année précédente, l’échevin de l’Instruction publique Ghislain Funck (1822-1877), Henri Bergé (1835-1911), chimiste et professeur à l’ULB, et Charles Buls (1837-1914) qui devait créer, à la fi n de l’année 1864, la Ligue de l’Enseignement.

8. Une nouvelle école – le Cours C – créée en 1908, rue de Gravelines, fut confi ée à L. E. Carter (1863-1937).

9. Une vingtaine d’écoles seront reprises par l’Etat. C’est le cas du Cours d’éducation A de la rue du Marais, aujourd’hui établissement de la Communauté française Mais le Cours d’éducation B, aujourd’hui Lycée Dachsbeck, qui ne fut pas repris, est demeuré dans le giron de la Ville de Bruxelles.

10. Journal de Bruxelles du 18 août 1865, p. 1.

11. Le Courrier de la Sambre du 20 août 1865, p. 2.

12. Un enseignement secondaire supérieur pour jeunes filles ne sera créé qu’en 1934. Les programmes étaient les mêmes que ceux

dispensés dans les athénées dont l’existence légale remonte à … 1850. L’ULB est la prmière université à avoir admis des étudiantes en 1880. Les universités de Liège et de Gand ont suivi respectivement en 1881 et 1882, l’UCL beaucoup plus tard, en 1920.

13. P. Defosse, Jonathan Bischoff sheim et l’enseignement professionnel pour fi lles dans Eduquer, n° 72, mars 2010, pp. 41-43 – ID, Auguste Couvreur, défenseur de l’enseignement professionnel pour filles dans Eduquer n° 77, novembre 2010, pp. 39-41.