Georges Rouma: un pédagogue bruxellois au pays des Incas

Au début du 19e siècle, et à la demande du gouvernement bolivien, une équipe de pédagogues belges, menée par Georges Rouma, s’installa à Sucre pour créer une école normale qui formerait des instituteurs et institutrices. Le projet était ambitieux et s’inscrivait dans le dynamisme pédagogique de l’époque en Belgique. Laïcité, enseignement des femmes, les polémiques furent vives mais l’initiative prospéra et amena la création de d’autres  écoles.

Georges Rouma a vingt-sept ans lorsque, en 1908, il est promu docteur en Sciences sociales de l’Université libre de Bruxelles avec une thèse intitulée Enquête scolaire sur les perturbations du langage des élèves belges.Cette année là, une mission bolivienne, dirigée par Daniel Sánchez Bustamente et Felipe Segundo Guzmán 1, parcouraitl’Europe afin de s’informer sur les méthodes pédagogiques en usage en Allemagne, en France et  dans les pays scandinaves qui pourraient être adaptées et adoptées dans leur pays. Des tentatives de modernisation du système éducatif avaient bien été mises en œuvre ou envisagées mais, pour diverses raisons, les réformes pédagogiques n’avaient pas abouti. Ce que souhaitaient les deux mandataires politiques libéraux boliviens, c’était former des instituteurs et institutrices qui diffuseraient une instruction de base à travers le pays. À  Bruxelles, ils prirent contact avec Alexis Sluys 2, directeur de l’École normale des instituteurs 3, un établissement formateur d’enseignant.e.s qui bénéficiait d’une solide  réputation internationale. Les délégations pédagogiques de pays européens et d’Amérique latine se succédaient pour visiter les locaux du Boulevard du Hainaut (aujourd’hui Boulevard Lemonnier) et s’informer des nouvelles méthodes pédagogiques en application. Celles-ci reposaient sur trois piliers novateurs qui avaient été expérimentés de 1875 à 1879 à l’École Modèle créée par la Ligue de l’enseignement: la méthode intuitive-active, l’éducation manuelle et l’éducation physique; les  objectifs de cette pédagogie étaient de «donner naissance et développement à toutes les facultés de l’enfant, lui faire aborder toutes les branches de l’activité humaine». C’est ce que le pédagogue français, ami d’Alexis Sluys, Paul Robin appelait «l’éducation intégrale» 4.

Objectif: créer une école normale

La proposition des émissaires boliviens faite à Alexis Sluys de venir à Sucre afin d’y créer une école normale n’était donc nullement surprenante 5. À ce moment Sluys, à la veille de la retraite, était âgé de 59 ans; il ne s’estimait  plus capable d’assumer de telles responsabilités, de faire ce long voyage de plusieurs semaines en bateau, en chemin de fer, de poursuivre dans les montagnes en diligence et enfin à dos de mule pour atteindre la capitale historique de la Bolivie où devait être implantée l’école et son internat; un autre obstacle, non le moindre, était l’altitude de la ville bolivienne, près de 3000 mètres, à laquelle Sluys n’envisageait pas de pouvoir s’adapter. Il eut alors l’idée de recommander Georges Rouma, son ancien élève, en qui il avait toute confiance. Instituteur à 19 ans, G. Rouma avait fait ses premières armes dans les écoles primaires bruxelloises.  En 1906, il était professeur de pédagogie à l’École normale provinciale de Charleroi 6, il avait ensuite été professeur d’orthophonie pédagogique à l’École d’instituteurs de Bruxelles. Avec Ovide Decroly, il avait fait des recherches dans le domaine des troubles de langage chez les enfants handicapés. Au moment où il fut pressenti, G. Rouma pouvait donc se prévaloir d’une forte expérience dans le domaine de la pédagogie et d’une réputation internationale solide acquise par plusieurs publications dans des revues spécialisées espagnoles, italiennes, françaises et allemandes.

La mission devait durer quatre années;l’objectif était clairement exposé: fondé une école normale à Sucre. En fait, l’entente entre Rouma et les autorités boliviennes,sans doute aussi la guerre en Europe, l’amenèrent à prolonger son séjour jusqu’en 1917, année où, en tant que conseiller du ministre cubain de l’Instruction publique,il mit en place à La Havane une structure pédagogique semblable à celle de Bolivie.À Sucre, malgré la bonne  volonté des autorités,  tout était à faire. La question primordiale fut évidemment celle du recrutement d’enseignants compétents. Roumafit appel à des collaborateurs belges. On ne peut les citer tous; mais pendant toute la durée de la mission, ils furent une vingtaine à quitter la Belgique pour aller enseigner en Bolivie. Parmi eux, épinglons plusieurs élèves d’Alexis Sluys: Adhémar Géhain etConstant Lurquin 7 ont été des pionniers de la première heure. Dans les années qui suivirent, d’autres instituteurs diplômés de l’École normale bruxelloise prirent la longue et pénible route de la Bolivie pour y enseigner leur art. Parmi eux 8 , figurait le peintre Julien Ficher dont la  longévité est remarquable (1888-1989); après avoir enseigné le dessin à Sucre, il poursuivit ses fonctions éducatrices à Cuba jusqu’en 1920 où il collabora à la création de l’Institut national cubain d’Éducation physique 9 . On  peut rappeler également le nom d’Achille Van Swae, licencié en sciences commerciales,venu d’Anvers, qui a enseigné l’anglais à l’École normale de Sucre et Maurice Sluys,10

Une exigence de qualité

L’École normale nationale de Sucre fut inaugurée le 6 juin 1909 sous la présidence du général Ismael Montes. C’était le jour de la célébration, ce n’était pas un hasard, du centième anniversaire de la déclaration d’indépendance de la Bolivie. Les bâtiments avaient été construits dans un espace aéré comptant des jardins, des terrains de jeux; ils comprenaient une bibliothèque, des ateliers de travail manuel et de musique,  des locaux confortables «hygiéniques», «pédagogiques» et «esthétiques». Les autorités n’avaient pas lésiné sur la dépense car elles estimaient que de la qualité de l’enseignement dépendait tout le reste du système éducatif. L’équipement, sommaire au début, ne  cessa de s’améliorer au cours des années: en 1913, l’École était pourvue d’une salle de sciences avec musée, d’auditoriums, d’une cuisine modèle, d’une salle de fêtes et de musique, de douches et  de salles de gymnastique.

Source: «Régénérer la race». Politique éducative en Bolivie (1898-1920)

Les enseignants disposaient de bureaux personnels. La vie quotidienne des étudiants, internes pour la plupart, était prise en charge par l’État qui leur accordait une  rétribution pour l’achat de livres et de matériel scolaire.  En échange, une fois diplômés, ils devaient travailler pendant cinq  années dans des établissements publics. Les études duraient quatre ans; les deux premières années étaient consacrées à la culture générale, les deux dernières à la  formation professionnelle, notamment à l’étude de l’enfant. Un mémoire de fin d’études devait clôturer leur formation. Les programmes des cours  étaient fortement inspirés par ceux de l’École normale d’instituteurs de Bruxelles pour les disciplines scientifiques et l’histoire universelle mais ils avaient été adaptés aux «besoins de la Bolivie» en ce qui concerne  l’espagnol, la géographie, l’histoire nationale: «Quelle que fût la matière enseignée, les efforts du professeur tendaient toujours à amener l’étudiant à juger et à penser en dehors de tout dogmatisme» et tendaient au développement de «l’effort personnel» et de «l’indépendance de la pensée » 11.

À sa création en 1909, l’école 11 était réservée aux jeunes gens mais dès l’année suivante, Georges Rouma inscrivit quatorze étudiantes dont le nombre ne fit qu’augmenter au cours des années pour égaler dès 1913 celui des garçons. Les futures institutrices suivaient le même programme de cours que les futurs instituteurs à l’exception de la gymnastique et du travail manuel.

La laïcité et l’éducation des femmes au cœur de la polémique

Le tableau n’était pas cependant totalement idyllique. Il fallut affronter de nombreuses difficultés; parmi les obstacles rencontrés, figuraient le manque de matériel didactique, la faiblesse d’instruction initiale des étudiant.e.s et le recrutement difficile de professeurs boliviens qui étaient mal  préparés à leur fonction d’enseignant.e.s. Il fallut aussi affronter l’hostilité de la presse cléricale et des milieux catholiques. Dès 1910, l’École normale de Sucre fut effectivement l’objet de vives polémiques entre ses partisans et le clergé qui critiquait l’école laïque et reprochait d’accueillir les jeunes filles. Pour calmer les esprits, Georges Rouma décida d’organiser un cours de  religion et de recruter un prêtre. Après  les refus successifs de deux ecclésiastiques, un chanoine du nom de Córdova, désigné par  l’archevêque, accepta la mission; c’était introduire le loup  dans la bergerie. Le chanoine multiplia dans la presse conservatrice des articles dans lesquels il déclarait que le directeur était «non-croyant»; il dénonçait en  termes virulents la mixité qu’il associait au fait que G. Rouma était célibataire ce qui ne manquait pas d’inquiéter les parents des  futures institutrices; le chanoine exigeait dans ses articles la fermeture de la section féminine. Une partie de l’opinion publique  se laissa influencer par son discours et, un soir, des manifestants exprimèrent leur hostilité dans la violence. Georges  Rouma a évoqué en ces termes les incidents: «Des difficultés nouvelles surgirent du fait que l’École normale était laïque. Une campagne de presse fut entreprise dans  les journaux d’extrême droite et un soir, la plèbe métisse excitée vint manifester devant l’École et lancer des pierres dans les fenêtres. J’eus toutes le peines du monde à retenir nos jeunes gens qui désiraient donner une correction aux provocateurs  »12. Ces incidents et l’opposition du clergé n’ont pas cependant ébranlé les  autorités boliviennes ni la presse  libérale qui ont conservé toute  12 leur confiance au pédagogue belge. Afin  de répondre aux critiques de ses détracteurs, G. Rouma organisa avec des enseignants et des instituteurs récemment diplômés des conférences pour expliquer son projet pédagogique et les objectifs de l’École normale nationale et malgré les critiques, elle ne cessa  de prospérer. Après quatre années d’existence (de 1909 à 1913), le nombre d’étudiants et d’étudiantes avait pratiquement quadruplé  et l’école était devenue dans les esprits et  pour les autorités une école mixte.

Création d’écoles normales rurales

Mais l’École normale de Sucre ne concernait pas les populations indigènes restées en «marge de toute civilisation». Le gouvernement libéral voulut donc étendre son projet d’alphabétisation aux populations indigènes et  métissées; dès 1913, Georges Rouma fut chargé par le gouvernement bolivien de mettre  en œuvre une politique de création d’écoles normales rurales à l’intention des populations indigènes où enseignaient des«maîtres  ambulants». Ceux ci avaient comme mission d’alphabétiser, d’éduquer et de diffuser «la vie civilisée», ce qui venait en fait à dispenser une instruction qui conduisait à l’acculturation de ces populations autochtones. En 1920, Georges Rouma revint définitivement en Belgique mais il poursuivit son travail de rapprochement avec l’Amérique latine. Il dirigea des missions économiques et occupa diverses fonctions importantes dans la Maison d’Amérique latine de Bruxelles; il donnait des conférences et incitait ses  auditeur.trice.s à établir des liens avec le continent américain. Il fit encore quelques voyages en Bolivie avec laquelle il a maintenu des contacts jusqu’à  la mort survenue à Bruxelles en 1976, dans sa nonante-cinquième année 13. Outre son activité pédagogique, il faut mettre à son actif quelques écrits de géographie humaine dans lesquels il décrit les populations autochtones.  Les textes restent des témoignages précieux à propos des civilisations des populations andines 14 .
L’expérience bolivienne de G. Rouma et de ses collègues, une opération de coopération culturelle dirait-on aujourd’hui, atteste une fois encore le dynamisme des sciences pédagogiques que connut Bruxelles au tournant des XIX e et XXe siècles grâce à l’action de la Ligue de l’Enseignement et à quelques fortes personnalités comme notamment Pierre Tempels, Alexis Sluys, Ovide Decroly, Théodore Daumers ou encore Charles Buls 15.

 

Pol Defosse, historien

 

  1. S. Bustamenté était un libéral et fut à plusieurs reprises ministre notamment de l’Instruction publique. S. Guzman, également libéral et progressiste, occupait de hautes fonctions dans l’instruction publique.
  2. Pour une biographie détaillée d’Alexis Sluys, voir George LAURENT, Alexis Sluys: un pédagogue engagé au service de l’enseignement officiel en Belgique dans Cahiers bruxellois, T. XLVII, 2015, p. 74-106.
  3. Elle prendra le nom d’École normale Charle Buls en 1920.
  4. P. DEFOSSE, Paul Robin (1837-1*912): une vie engagée dans Éduquer, n° 115, 2015, p. 27-31. Voir aussi T. JONCKEERE, La pédagogie d’Alexis Sluys, Bruxelles 1952, 120 p.
  5. L’initiative du projet revient au ministre de l’Instruction publique bolivien Juan Misael Saracho.
  6. La députation provinciale de gauche du Hainaut avait créé deux écoles normales, l’une à Charleroi pour les instituteurs, l’autre à Mons pour les institutrices. L’objectif était de faire obstacle à la main mise des catholiques sur  la formation d’enseignant.e.s. L’École de Charleroi sera transférée en 1917 à Morlanwelz avec l’aide financière de Raoul Warocqué.
  7. A. Géhain enseigna l’histoire jusqu’en 1917, dirigea ensuite à Sucre le Colegió Junin et devint finalement directeur général de l’enseignement primaire, secondaire et normal. Il quitta la Bolivie en 1930. C. Lurquin était  professeur de mathématiques et dirigea ensuite l’Observatoire de météorologie et l’Institut normal supérieur de La Paz.
  8. Villes de Bruxelles. Hommages à Georges Rouma et à ses collaborateurs, Bruxelles 1960, 52 p.
  9. J.C. BROCHÉ dans Le Soir du 7 novembre 1989.
  10. La source principale d’information est l’étude  de Françoise MARTINEZ, «Régénérer la race». Politique éducative en Bolivie (1898-1920), Éd. de l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine. Université de Paris 3, s .d  après 2000) (Coll. «Travaux et mémoires» n° 83), p. 234. ( Consulté en ligne). Voir aussi la notice biographique de Jean COMHAIRE dans Biographie belge d’Outre-Mer, T VII C, 1989, col. 326-330 (Acad. Royale d’Outre-Mer) et J. DE VUYST, Maestros de la juventud. De missie Rouma en de Belgische aanwezigheid in Bolivia bij het begin van de twintigste eeuw, Leuven, 1995(licentiaatsverhandeling).
  11. MARTINEZ, Régénérer, p. 237.
  12. Collaboration pédagogique belgo-bolivienne dans Ville de Bruxelles. Hommage à M. Georges Rouma et à ses collaborateurs, p. 28.
  13. Jean COMHAIRE, Rouma (Georges) dans Biographie belge d’Outre-Mer, T. VII, 1989, col. 326-330.
  14. Les Indiens Quitchouas et Aymaras des Hauts Plateaux de Bolivie, Bruxelles 1913 – Quitchouas et Aymaras dans Bulletin de la Société d’anthropologie (Bruxelles), n° spécial 296, 1933).
  15. La Ligue de l’Enseignement, créée en 1864, organisait en 1880, dans la foulée de l’expérience de l’École Modèle (1875-1879), le Premier Congrès international de l’enseignement (Éduquer, n° 104, 2014) et en 1911 le tout  premier et unique congrès international de pédologie (Éduquer n° 102, 2013).