Faites des hommes, l’armée en fera des soldats. L’éducation physique doit-elle préparer les jeunes gens au service militaire ?

Dans une précédente livraison, j’ai évoqué la réaction des autorités françaises après la défaite de 1870. Pour les États-Majors, la débâcle de Sedan était due en grande partie à la mauvaise condition physique de la troupe. Aussi, par une loi du 27 janvier 1880, la gymnastique était rendue obligatoire dans les lycées et les collèges de France.
Des exercices militaires étaient organisés dans le cadre des écoles.
Jean Macé, le fondateur de la Ligue française de l’Enseignement, écrivait : « La gymnastique et la marche, la meilleure des gymnastiques, doivent […] tenir une place considérable dans le programme de l’école rationnelle…Si l’instituteur n’a pas à faire tous les jours sa classe à travers le pays, il serait bon toutefois qu’il y emmenât souvent ses élèves, et en rangs, comme au régiment. Les [les élèves] rompre à la fatigue, les dresser de bonne heure aux mouvements d’ensemble n’est pas chose de si petite importance. Que de fois n’ai-je pas rencontré en Allemagne, du temps qu’il y avait plaisir à y aller [avant l’annexion de l’Alsace], des bandes d’enfants marchant militairement, sous la conduite de leurs instituteurs». C’est le même Jean Macé qui, en 1885, écrivait la préface d’un ouvrage au titre évocateur Manuel de tir à l’usage des écoles primaires du général Le Roy de Gouberville.

La gymnastique pédagogique

L’exemple de la France allait-il avoir une influence en Belgique ? À la même époque – rappelons  qu’en Belgique, l’instruction n’est pas encore obligatoire -, le cours de gymnastique est loin d’être généralisé. Alexis Sluys semble avoir joué un rôle important dans l’apparition de
cette discipline dans l’enseignement. En 1872, alors qu’il n’est encore qu’instituteur, il présentait un rapport4 à la Fédération des instituteurs belges, à Liège, sur La gymnastique pédagogique, de la nécessité et des moyens de l’organiser dans l’enseignement primaire.
Dans les années suivantes, c’est ce rapport qui fut à l’origine d’une décision du ministre de l’Intérieur Delcour, responsable de l’Enseignement public, de rendre obligatoire un cours de gymnastique. En 1898, à la Ville de Bruxelles, l’échevin de l’Instruction publique Léon Lepage (1856-1909) invita des médecins et des pédagogues à participer à une commission chargée d’élaborer un programme qui devait être, dans ce domaine, novateur : le rapport de cette commission, à laquelle participa Alexis Sluys, prévoyait d’établir, dans les établissements scolaires de la Ville, des bains douches, d’organiser et de généraliser les exercices de natation. En outre, les membres de la commission proposaient d’initier, dans le programme, les principes de la gymnastique suédoise. Inspirés par les arts martiaux et l’enseignement d’un Chinois nommé « Ming », la
gymnastique suédoise avait été théorisée au début du XIXe siècle par un professeur de langues modernes et … d’escrime Pehr (ou Per) Hendrik Ling (1776-1839). Le pédagogue suédois préconisait d’adopter, de manière graduelle et adaptée, les exercices pratiques qui devaient préserver et développer la santé tout en fortifiant le corps. Il avait formé des professeurs en Suède, et c’est sous son impulsion qu’un cours obligatoire de gymnastique avait été instauré, dès 1820,
dans les écoles de son pays. Son influence fut grande, non seulement en Suède, mais aussi dans de nombreux pays européens. Il n’était donc pas surprenant de voir que les principes énoncés par Ling fussent diffusés chez nous. La gymnastique suédoise fut adoptée en 1893 à l’Académie royale militaire. Ernest Solvay, la même année, avait fondé, à Bruxelles, une Ecole supérieure d’éducation physiquedestinée à former des professeurs d’éducation physique. Charles Buls faisait partie du Comité directeur et Alexis Sluys était un de ses membres. On peut donc affirmer que Sluys était très attentif à l’aspect physique de la formation des élèves et qu’il n’était pas insensible à l’idée qu’une bonne formation dans ce domaine constituait une bonne préparation au service militaire.

Ne pas militariser les écoles

Mais était-il pour autant partisan d’une formation préparatoire au service militaire ? Nous avions échappé à la guerre en 1870. La
Belgique n’avait pu éviter celle de 1914-1918. Dès 1919, le ministre libéral de la Guerre Fulgence Masson6 créait une Commission composée de civils et de militaires chargée d’étudier la question de la préparation des jeunes gens au service militaire. Alexis Sluys, qui en faisait partie, rapporte, dans ses Mémoires, que la Commission s’était mise d’accord sur les thèmes suivants : « Les écoles de tous les degrés, primaires, secondaires et supérieurs, doivent organiser solidement l’éducation physique des garçons et des filles, sans donner à cette éducation un caractère militaire… Il faut organiser dans toutes les écoles un bon cours d’éducation physique, comprenant la gymnastique éducative et la gymnastique appliquée, natation, jeux de plein air, scouting, encourager le développement et la fréquentation de cours postscolaires de gymnastique ; établir un examen de gymnastique à l’incorporation des miliciens, et accorder des réductions du temps de service à ceux qui réussiront aux épreuves pratiques et se montreront aptes à apprendre rapidement les exercices militaires ».
Sans nier le lien existant entre le cours d’éducation physique et la préparation au service militaire, il ne s’agissait donc pas de
« militariser » le cours de gymnastique. Sluys, quelques mois plus tard, s’élèvera d’ailleurs contre un projet de loi déposé le 25 mai 1922 par le successeur de F. Masson, le ministre libéral de la Défense nationale Albert Devèze, et par son collègue Eugène Hubert ministre des Sciences et des Arts . Le nouveau ministre Devèze, qui avait combattu sur l’Yser, souhaitait en effet modifier totalement l’objectif décrit par la Commission mixte de 1919 et orienter le projet vers un
cours d’éducation physique préparant directement les jeunes gens au service militaire.
« Le nouveau projet, écrit Alexis Sluys, crée une équivoque regrettable quant à l’expression : préparation au service militaire. D’accord avec tous les services compétents qui ont étudié la question, la Ligue de l’Enseignement a toujours considéré que la préparation de la jeunesse au service militaire n’exige pas un enseignement spécial ; elle doit
être intégrée dans le plan d’éducation générale scolaire et postscolaire, car les qualités physiques, intellectuelles et morales exigées des miliciens sont justement celles que requiert la vie civile et professionnelle. Le programme de l’éducation générale ne peut empiéter sur celui de l’instruction militaire qui appartient exclusivement
à l’armée. »
Et Sluys poursuivait : « Ainsi dans les écoles et les sociétés postscolaires, on doit préparer les jeunes gens à leur vie civile et professionnelle et même militaire par la gymnastique physiologique, la gymnastique appliquée, la natation, les sports en adaptant le programme à l’âge, au sexe, à l’état physique des élèves. On ne doit pas leur enseigner des éléments de l’instruction militaire proprement dite car celle-ci appartient exclusivement à l’armée. Il ne faut « militariser » ni les écoles, ni les sociétés d’éducation physique. »
Le projet de loi Devèze-Hubert sur l’éducation physique et la préparation au service militaire ne dépassa pas, à la Chambre, le
stade de la Commission où il ne fut même pas discuté. Si le débat en Belgique n’a pas été, semble-t-il, très passionné, il est utile de rappeler que cette orientation paramilitaire s’est généralisée dans plusieurs pays d’Europe.
Le meilleur exemple est, je crois, celui de l’Italie : Mussolini, dès son accession au pouvoir, a mis sur pieds une telle organisation ; son exemple sera suivi par l’Allemagne nazie.
Pol Defosse, maître assistant honoraire

Il libro della prima classe

Membres des chemises noires. Vous êtes l’avenir de la PatrieJeunes gens robustes et courageux. Chemises noires, Vous êtes la défense de la Patrie ( I.M. Zanetti,Il libro della prima classe, Rome, Libreria dello Stato, Anno XVII= 1932) Ill. de Enrico Pinochi).
Membres des chemises noires. Vous êtes l’avenir de la Patrie
Jeunes gens robustes et courageux. Chemises noires, Vous êtes la défense de la Patrie ( I.M. Zanetti,
Il libro della prima classe, Rome, Libreria dello Stato, Anno XVII= 1932) Ill. de Enrico Pinochi).

En Italie, les garçonnets dès l’âge de 6 ans devenaient membres de l’Opera Nazionale Balilla créé en 1926. Les enfants étaient encadrés militairement et portaient un uniforme. À la puberté, ils étaient regroupés dans des structures hiérarchisées et paramilitaires, les « Avanguardisti ». Ils y recevaient une formation sportive et gymnique préparatoire au service militaire fixé à 18 ans. Des organisations équivalentes existaient pour les fillettes et les jeunes filles. Ci-contre, la page d’un manuel scolaire de lecture de première année primaire avec figuration des différents stades de cette formation paramilitaire.