Quand les enfants n’allaient pas à l’école : histoire du travail des enfants en Belgique

Les enfants ont toujours participé, dans une certaine mesure, aux activités économiques en apportant une aide à leur famille à la ferme, à l’échoppe ou au foyer. Ce n’est que lorsque se développe le travail industriel au 19e  siècle, que le travail des enfants, dont l’entrée dans les circuits professionnels se fait de plus en plus précocement, commence à être considéré comme un problème social, un obstacle au développement physique et psychique de l’enfant. La Belgique, alors un des pays les plus industrialisés d’Europe de l’Ouest, sera, en revanche, un des derniers États à légiférer sur le travail des enfants.
Enfants préparant l’osier. Rapports annuels de l’inspection du travail, 1905, Bruxelles, 1906

Si l’histoire nous apprend que le travail des enfants a toujours existé à travers le monde, la révolution industrielle et la mécanisation qui apparaissent à la fin du 18e siècle modifient le rapport au travail et nécessitent une main- d’œuvre abondante et sans compétences spécifiques. Ces mutations, qui vont avoir un impact économique et social sans précédent, font émerger une nouvelle classe sociale, la classe ouvrière, qui connaît des conditions de  vie et de travail extrêmement pénibles. Les journées de travail sont longues, les salaires bas et les travailleurs sont sans droits dans la société, l’État refusant d’intervenir au nom du libéralisme économique et de la liberté du  travail. Le besoin des travailleurs et la misère des familles ouvrières entraînent la mise au travail de milliers d’enfants dont le salaire, si faible soit-il, permet à la famille de survivre.

Parce qu’il n’existe alors aucune législation protégeant les enfants, à l’exception d’un décret impérial de 1813 défendant « de laisser descendre ou travailler dans les mines et minières les enfants au-dessous de dix ans », mais  aussi parce que l’enfance n’est pas considérée comme une période spécifique de la vie1,  les entrepreneurs, soucieux de comprimer les coûts de production, se tournent vers la main d’œuvre enfantine considérée comme agile, docile mais surtout extrêmement économique. La Belgique, tout comme les autres pays industrialisés du 19e siècle, n’échappe pas à cette logique de production qui permet de maintenir la  compétitivité des entreprises et voit des milliers d’enfants de moins de 16 ans rejoindre les ateliers, les manufactures, les mines…

En 1846, le recensement de l’industrie dénombre, sur un total de 314.842 ouvriers, 66.385 qui  ont moins de 16 ans.Toutefois ces chiffres ne reprennent pas la multitude d’enfants travaillant à domicile ou dans l’agriculture. On  les trouve dans tous les secteurs d’activités (verreries, charbonnages, textile, métallurgie, travail à domicile, domesticité…) travaillant aux mêmes horaires que les adultes et souvent admis au travail dès l’âge de six ans.

Une première enquête et des résolutions trop révolutionnaires

La réalisation d’une enquête sur « La condition des classes ouvrières et le travail des enfants en Belgique » est ordonnée par le gouvernement en 1843. Ses résultats, présentés en 1848, témoignent de la vie des enfants au  travail à travers des rapports de chefs d’entreprises, de médecins, d’ingénieurs… même si certains tentent de minimiser le travail en le présentant comme un « jeu » avant d’en rejeter la responsabilité sur les parents.

La Commission ayant en charge l’enquête avait élaboré un «Projet de loi sur la police des manufactures, fabriques et usines et sur le travail des enfants» interdisant d’employer dans l’industrie des jeunes de moins de 10 ans, limitant à 6 heures et demie par jour le travail des enfants de 10 à 14 ans et à 10 heures et demie celui des adolescents entre 14 et 18 ans. Ce projet de réglementation du travail des enfants était intrinsèquement lié à l’introduction de l’obligation scolaire puisque ce projet stipulait que le travail des enfants de 10 à 14 ans devait se faire de manière continue «afin de permettre aux jeunes ouvriers de fréquenter les écoles primaires pendant une moitié de la journée (…) Les chefs d’industrie se feront remettre par ces jeunes ouvriers des certificats attestant qu’ils fréquentent régulièrement une école publique ou privée».

Ces propositions jugées révolutionnaires pour l’époque, rencontrent de vives oppositions notamment de la part des partisans du libéralisme économique  et de certains industriels. Face à un patronat qui justifie la nécessité du travail des enfants pour contrer la concurrence étrangère et maintenir la rentabilité des investissements, le Parlement rejette toute réglementation.

Enfin une première mesure… mais limitée

C’est finalement en décembre 1889 qu’une première loi interdit le travail aux enfants de moins de 12 ans et limite la durée du travail des jeunes de 12 à 16 ans à 12 heures par jour. Cette loi a toutefois une portée limitée car  elle ne s’applique qu’aux manufactures, chantiers,  carrières, charbonnages… là où le travail est considéré comme « dangereux » et insalubre. Les autres secteurs d’activités y échappent : l’agriculture, les entreprises  familiales, le travail à domicile, les cafés, les restaurants, les ateliers qui n’utilisent pas de machines à moteurs mécaniques… Ce qui poussera les  enfants plus jeunes à intégrer ces secteurs non contrôlés par la loi. Afin de  faire appliquer cette loi, l’inspection du travail est mise en place. Mais malgré les contrôles et la menace d’amendes, certains industriels continuent à employer des enfants tandis que des parents manifestent leur mécontentement : « Quelques parents se plaignent également de l’article de la loi défendant de faire travailler les enfants avant l’âge de 12 ans. Ils ne voient dans cette prohibition qu’une seule chose : l’impossibilité où elle met ces  enfants de gagner un salaire qui, dans certaines familles nombreuses, serait souvent très bien venu. »2 À la veille de la Première Guerre mondiale, le 19 mai 1914, la loi sur l’instruction gratuite et obligatoire de 6 à 14 ans est promulguée. Elle est accompagnée de la loi du 26 mai 1914 qui interdit le travail des enfants de moins de 14 ans.

Mais il faudra attendre les années 1920 pour que la scolarité se généralise, qu’une série de lois votées en 1921 lutte contre l’absentéisme en renforçant les contrôles de fréquentation scolaire.

Ces mesures, ainsi que la mise en place du système des allocations familiales dans les années 1930, le relèvement du salaire des adultes  tout comme l’évolution de la société qui reconnait un statut spécifique à l’enfant, ont permis de mettre fin en Belgique à l’exploitation des enfants. Il ne faut toutefois pas perdre de vue qu’aujourd’hui 168 millions d’enfants de moins de 14 ans sont encore au travail à travers le monde et qu’en période de crise économique, les enfants font partie des premières victimes.

Pour en savoir plus

  • LORIAUX, Florence, Enfants-machines. Histoire du travail des enfants en Belgique aux XIXe et XXe siècles, Bruxelles,
  • CARHOP-EVO, 2000.
  • NEUVILLE, Jean, La condition ouvrière au XIXème siècle, t. I: L’ouvrier objet, Bruxelles,
  • EVO, 1976 (Histoire du Mouvement ouvrier en Belgique, 1).

Florence Loriaux, Centre d’Animation et de Recherche en Histoire Ouvrière et Populaire asbl (Carhop)

Historienne de formation, Florence Loriaux travaille au Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire (CARHOP) et travaille sur des thématiques sociales.

 

  • 1. Les concepts d’enfance, de jeunesse puis d’adolescence vont émerger progressivement dans le courant du 19e siècle et au début du 20e siècle.
  • 2. Raoul DEPRIT dans La Revue Nouvelle, T. 56, 1972, p. 138

Un travail de forçat

«Il est une partie des travaux imposés aux enfants dans les mines de houille qui nous paraît nuisible à sa santé, témoigne la Chambre de Commerce de Charleroi. Souvent ils sont employés à hiercher, c’est-à-dire à tirer ou pousser les chariots chargés de charbon pour les conduire depuis l’endroit où travaille le mineur proprement dit, jusqu’au puits d’extraction : c’est un travail très fatigant. Obligé quelquefois par le peu de hauteur de la galerie à ramper, le jeune ouvrier s’attache au corps une sangle, terminée par une chaîne accrochée au chariot ou wagon. Il se traîne alors, comme il le peut, sur les pieds et sur les mains, tandis qu’un autre enfant, placé derrière le chariot, le pousse devant lui avec la tête et les mains. Ceux-là sont écrasés dans les fosses, suivant l’expression des ouvriers. Ce travail est d’autant plus au-dessus de leurs forces, qu’ils sont obligés de l’accomplir dans les galeries basses et étroites, exposées tantôt à des courants d’air très frais, tantôt à une température assez élevée, et ayant constamment à lutter contre les mauvais effets de la poussière de charbon et des  gaz délétères».

Enquête sur la condition des classes ouvrières et sur le travail des enfants, 1846, t.III, p.76.


La grande pénibilité du travail des enfants dans les verreries

« La nature des travaux réservés aux femmes est dure et malsaine; quant au travail des petits garçons, il est de force à lasser les hommes et à tuer les enfants. L’enfant qui fait le moule des verres de lampe à pétrole est accroupi à trois pas d’une fournaise dont la chaleur est, à cette place, absolument intolérable. Il doit s’installer là à six heures du matin et y rester jusqu’à six du soir. Accroupi à terre dans cette horrible chaleur,épuisant sur son dur travail ses petits bras et surtout sa poitrine fortement courbée, il est heureusement toujours trempé de sueur, autrement il semble que ses chairs devaient se calciner. On me demande quand il prend ses repas ? A huit  heures et à quatre heures, il a un quart d’heure ou dix minutes, à midi il a une demi heure pour retourner chez lui, dîner, et être de retour, recourbé sur son travail; donc onze heures pleines, de ce travail infernal.

J’ai arraché de là l’enfant que j’ai vu travailler ainsi, mais aujourd’hui sans doute, le directeur a mis un autre à sa place. Le petit martyr gagnait 75 centimes par jour, ou par nuit, car tous les petits garçons, là, comme les hommes, travaillent de jour une semaine et de nuit la semaine suivante. La nuit est de six heures du soir à six heures du matin aussi avec une heure de repos donc onze heures pleines de ce travail de nuit. Tous les autres enfants, au nombre de 85, courent du four où ils retirent le verre dans une chaleur dévorante, vers le fond de l’atelier où l’air est froid, et à travers des cours glaciales en hiver. Leur travail est beaucoup moins cruel que celui du petit garçon accroupi au moule, mais toujours très dur et très épuisant. On ne conçoit pas qu’ils passent ainsi leurs douze heures de nuit toute une semaine sans tomber malades. Lorsqu’ils sont débarbouillés, au grand jour, on les reconnaît dans tous les environs, comme travailleurs de la verrerie; on se montre du doigt leur teint terreux et livide, et depuis 15 ans, personne ne proteste. »

Commission du Travail. Réponses au questionnaire arrêté par la Commission, vol. I, 1887, p 48-49.