Eduquer n°107: Du Foyer des Orphelins à la Cité Joyeuse

100 ans au service de l’enfance en difficulté

Dès leur entrée en Belgique, les Allemands pillent et incendient des bourgs et des villages, massacrent des citoyens et fusillent des otages afin de vaincre la résistance matérielle et morale des Belges. Cette terreur militaire provoque une panique dans la population et décime les familles. Un grand nombre d’enfants sont sans foyer, vivent dans les rues, doivent être protégés et recueillis.

Emus par le sort de ces enfants, Charles de Gronckel et sept autres philanthropes créent, le 10 novembre 1914,  la « Société Nationale pour la protection des Orphelins de Guerre ». Charles de Gronckel, fonctionnaire au service d’hygiène d’Ixelles, et qui est lui-même orphelin, apporte son expérience humaine et ses compétences professionnelles.

Il rallie à son projet Alexis Sluys, Nicolas Smelten et Charles Devogel, auteurs de « La Cité des Orphelins », rapport rédigé pour la Ville de Bruxelles en 1911[1]. Leur ambitieux projet servira de modèle, mais ramené, évidemment, à une dimension beaucoup plus modeste : il s’agit d’une initiative privée, et non plus publique, financée principalement par la philanthropie dans un contexte de guerre.

Directeur honoraire de l’Ecole Normale de Bruxelles, Alexis Sluys succède, en 1878, à Charles Buls à la direction de l’Ecole Modèle, comme il lui succédera, en 1914, à la présidence de la Ligue de l’Enseignement. Il se consacre au Foyer des Orphelins jusqu’en 1934, mettant sa fougue au service de la « Diffusion de l’Idée », et une dizaine de homes voient le jour en province, tant en Flandre qu’en Wallonie. Le Foyer des Orphelins de Liège, seul survivant, fêtera bientôt son centenaire.

Nicolas Smelten, directeur d’école communale, disciple de Decroly, secrétaire général de la Ligue dont il devient président en 1931, assure la direction pédagogique du Foyer des Orphelins à la mort du Dr Decroly, et la présidence de 1953 à 1959. En 1936, il crée la première classe d’enseignement spécial de ce qui deviendra l’Ecole Nicolas Smelten.

L’éducation nouvelle

Charles de Gronckel sollicite aussi la participation du Dr Ovide Decroly, un autre militant actif de l’éducation nouvelle, et lui présente le projet en ces termes : « Quelques personnes ont conçu l’espoir de créer des orphelinats destinés aux enfants victimes de la guerre suivant les méthodes modernes et rationnelles d’enseignement. L’institution s’inspirera beaucoup des principes appliqués dans vos écoles et défendus par la société ‘L’Ecole Nouvelle’ qui en est sortie. L’œuvre des orphelinats laïcs intéressera spécialement les enfants pauvres. » Le Dr Decroly accepte, propose le nom « Foyer des Orphelins » et exerce la présidence jusqu’en 1931.

La correspondance des fondateurs du « Foyer des Orphelins » témoigne des difficultés à imposer un projet laïc à cette époque où les institutions religieuses sont habituées à un quasi-monopole des œuvres de bienfaisance. Pourtant, le Foyer des Orphelins est ouvert à tous et respectueux des convictions religieuses et philosophiques de chacun : « Ce n’est pas des orphelinats estampillés du mot ‘libre-penseur’ que nous voulons créer, mais des orphelinats scientifiquement et rationnellement conçus, et à l’usage de tous les enfants orphelins de la guerre, quels qu’ils soient. » (lettre du Dr Dewatripont à de Gronckel, 1915).

Le premier home est ouvert le 13 septembre 1915, à Boitsfort, dans une maison de campagne mise à disposition par le Député permanent Hanssens, grâce à des dons de commerçants bruxellois et, surtout, celui de la Société philanthropique « Les Gais Lurons ».

Sur le modèle de la « La Cité des Orphelins », la vie des enfants est organisée pour ressembler, autant que faire se peut, à celle d’une famille ordinaire : filles et garçons cohabitent comme frères et sœurs jusqu’à 14 ans, avec une « maman » et des éducatrices appelées « tantes » (et plus tard des « tontons » éducateurs). Suivant les principes de  l’éducation nouvelle et de « l’école pour la vie par la vie » du Dr Decroly, y est appliquée l’éducation intégrale : éducation morale (y compris civique et sexuelle), intellectuelle, physique (gymnastique, natation…), manuelle (bricolage, jardinage…) et esthétique. Basée sur la neutralité et excluant tout enseignement religieux, elle forme à la liberté et à la responsabilité par la pratique du dialogue, de la bonté, de la justice, de la tolérance et de l’entraide, et en recourant à l’autoévaluation.

Les enfants et adolescents sont scolarisés dans les écoles communales. Après la 6e primaire, les plus doués poursuivent leurs études, les autres sont dirigés vers le quatrième degré et entrent en apprentissage. Les enfants sont admis sur base d’un dossier comprenant un bilan de leur condition sociale et matérielle et de leur état physique, mental et moral, et un séjour d’observation. Une commission pédotechnique, comme les actuels centres psycho-médico-sociaux, suit attentivement leur évolution.

Adaptée aux changements sociétaux

Des fonds provenant de l’immense élan de solidarité internationale en faveur de la Belgique contribuent à l’ouverture des homes suivants. A la fin de la guerre, le Foyer compte 6 homes dispersés dans Bruxelles. Il en compte 14 dans les années 1930. Ils sont alors regroupés sur le site actuel de Molenbeek-Saint-Jean qui porte désormais le nom de « Cité Joyeuse ». Les critères de choix de localisation sont ceux de la « La Cité des Orphelins »: salubrité entre ville et campagne, proximité des ressources pédagogiques et de transports en commun. Le concept inspiré de celui de ferme-école, outre son intérêt pédagogique, se révèlera utile pour contribuer au ravitaillement pendant la guerre 40-45.

Ce qui distingue la Cité Joyeuse- Foyer des Orphelins est sa continuelle adaptation aux changements sociétaux et sa volonté de répondre aux besoins du moment dans l’intérêt de l’enfant. Dès 1920, un home accueille les « enfants du juge », à l’origine de notre actuel Service d’Aide et d’Intervention Educative. Pour répondre aux conditions sanitaires déplorables dans les années 1930, des homes sont ouverts à la mer du Nord, et un autre en Suisse en 1948. La difficulté de trouver un enseignement pour les enfants déficients accusant un retard scolaire, amène à la création de l’Ecole Nicolas Smelten. En 1939, le Home Herbert Speyers accueille les garçons juifs réfugiés après la Nuit de Cristal et l’Anschluss.

Après la guerre, une institution pionnière en Belgique, la Fondation Arnaud Fraiteur, est créée pour accueillir les enfants paralysés cérébraux, et une classe expérimentale est ouverte pour eux en 1955, origine de la section Fraiteur de l’Ecole Nicolas Smelten. Le dernier maillon qui manquait dans l’accompagnement de l’enfance, de la naissance à la majorité, est créé en 2012 : La crèche de la Cité Joyeuse.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la Cité Joyeuse, avec son expérience, est considérée comme un modèle pour les communautés d’enfants. Comme en témoigne Henri Wallon, psychologue, pédagogue et homme politique français, ce modèle répond à une prise de conscience des pédagogues due à la guerre : « Il avait semblé que pour assurer au monde un avenir de paix, rien ne pouvait être plus efficace que de développer dans les jeunes générations le respect de la personne humaine par une éducation appropriée. Ainsi pourrait s’épanouir les sentiments de solidarité et de fraternité qui sont aux antipodes de la guerre et de la violence ». Nicolas Smelten participa activement à la FICE (Fédération Internationale des Communautés d’Enfants) et, chez nous, à l’ANCE (Association Nationale des Communautés d’Enfants), qui prônent la mise en œuvre des principes de l’éducation nouvelle.

En cent ans d’existence, la Cité Joyeuse-Foyer des Orphelins a hébergé plus de 13 000 enfants et les a guidés pour en faire des adultes responsables. Pendant un siècle, elle est restée un haut lieu de l’éducation active au service des valeurs humaines, fidèle au but poursuivi par ses fondateurs : créer du bien-être pour l’enfance en difficulté et lui permettre son épanouissement.

Jean-Pierre Goman et Alain Van Meerbeck, administrateurs de la Cité Joyeuse


[1] Pol DEFOSSE, « Une cité des Orphelins à Bruxelles ». Eduquer n°s 98 et 100 (mai et octobre 2013).