Eduquer n°106: «L’élevage et l’éducation des enfants»

Préparation de la femme à son rôle éducatif : IIIe Congrès international de l’éducation populaire organisé par la Ligue de l’Enseignement (30 août au 2 septembre 1910)

Les deux premiers congrès consacrés à l’éducation populaire avaient été organisés respectivement à Milan en 1906 et à Paris en 1908. La Ligue belge de l’Enseignement fut choisie pour préparer et diriger les travaux de la troisième session, qui ouvrira ses portes en même temps que l’exposition universelle de Bruxelles . Parmi les nombreuses questions posées aux congressistes, il y avait celle de la préparation de la femme à son rôle éducatif, à «l’élevage et l’éducation des enfants».

Comment la femme pouvait-elle concilier son rôle familial et ses fonctions professionnelles ?

Les congressistes constataient que, les revenus du chef de famille étant insuffisants, la femme était fréquemment obligée de travailler au dehors, généralement dans l’industrie textile. Cet éloignement du milieu familial était, selon eux, à déplorer car il éloignait la mère de son rôle d’éducatrice.

La solution du travail à domicile, invoquée par certains, ne devait pas être encouragée, car ce type d’occupation ne rapportait que de maigres salaires à cause de la concurrence des prisons, de celle des couvents et des orphelinats où les ouvrières étaient moins payées. En outre, les gains étaient illusoires, car la femme au foyer n’avait, de toute façon, pas le temps de s’occuper de son ménage et de ses enfants ; en outre, elle travaillait souvent dans de mauvaises conditions d’hygiène.

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Exposition Internationale de Bruxelles – 1910

Il fallait donc, concluait le rapport, «libérer la femme de tout travail professionnel tant à l’extérieur qu’à domicile afin qu’elle puisse se consacrer entièrement à ses enfants». Cette conclusion implique une série de conséquences qui sont énumérées dans le rapport : relever les salaires des ouvriers et des employés, offrir des possibilités d’habitat décent et moins coûteux, revoir le système de taxation en imposant un impôt progressif sur les revenus, généraliser un système d’assurance sur les maladies, l’invalidité, le chômage. Les congressistes proposaient aussi d’intensifier la propagande contre les méfaits de l’alcoolisme et du tabac, dont la consommation excessive diminuait les ressources des ménages.

Quelle éducation faut-il donner aux jeunes filles ?

Pour les membres de la commission, il était nécessaire d’étendre l’obligation scolaire jusqu’à l’âge de 14 ans, une vieille revendication de la Ligue qui n’aboutira qu’en 1914 à la veille de la déclaration de la guerre. L’éducation des jeunes filles devait comporter deux volets : l’un concernait l’aspect intellectuel avec les matières à enseigner, ce qui n’a pas été abordé, et un second aspect qui est largement détaillé, à savoir le futur rôle de mère de la jeune fille.

Les congressistes formulaient, à ce propos, plusieurs recommandations. Ils insistaient, en premier lieu, sur l’importance de l’éducation physique ; elle donne, expliquaient-ils, à la future mère les qualités nécessaires pour porter des enfants, et elle développe le courage et les aptitudes morales. Ils dénonçaient également la grande ignorance des adolescentes en ce qui concernait la connaissance physiologique de leur corps. Cette question ainsi que celles traitant de l’hygiène et de la sexualité devaient, selon eux, être abordées conjointement à l’école et par les parents, et devaient «être dégagés de tout mystère qui surexcite la curiosité et provoque les conversations grivoises».

L’éducation sexuelle, qui devait se faire progressivement au cours du cursus scolaire, devait passer par» «l’enseignement rationnel et sain des phénomènes de la reproduction», des plantes et, ensuite, des animaux. Elle «ne peut se faire sainement et rationnellement que si des enfants de sexe différents sont réunis». Les congressistes prônaient ainsi la mixité des classes, ce qu’on appelait, à l’époque, la «coéducation des sexes». En Belgique, cette idée était révolutionnaire et fortement combattue par les catholiques. Les défenseurs de la mixité, qui étaient minoritaires même dans les milieux progressistes, partaient du principe que jeunes gens et jeunes filles apprendraient ainsi à mieux se connaître et à s’apprécier.

On peut lire, dans le rapport, d’autres recommandations : les éducateurs devaient, par exemple, montrer aux jeunes filles que l’allaitement est une fonction physiologique naturelle, indispensable au développement de l’enfant, qui ne nuit en rien à la beauté et à la santé de la femme. Bien entendu, on recommandait de combattre l’usage de boissons alcoolisées qui constituaient, à l’époque, une plaie dans le monde ouvrier. Enfin, la préparation de la jeune fille à son rôle d’éducatrice, qui devait débuter dès l’école primaire, pouvait tirer profit de la présence d’une école gardienne annexée en amenant les élèves plus âgées à s’occuper des plus petits et, ainsi, à mettre les adolescentes dans une situation d’apprentissage . Le Rapporteur insistait aussi sur la nécessité d’instituer, dans les programmes du quatrième degré primaire, des écoles pour adultes et des écoles moyennes, un cours de pédagogie, des notions élémentaires de psychologie qui aurait comme objet de faire connaître « les règles élémentaires de la culture intellectuelle et morale des enfants».

Quelques remarques…

La lecture de ce Rapport rédigé par deux déléguées de la Société belge de Pédotechnie , Melles Degand et Poelmans, suscite un certain nombre de remarques.

1° Le père absent : dans toute cette problématique de «l’élevage et de l’éducation de l’enfant», il n’est jamais question du père. Dans l’esprit des congressistes, tout repose sur les épaules de la mère qui doit être une femme au foyer. Le travail de la femme à l’extérieur du milieu familial est considéré comme un inconvénient majeur. La femme doit être avant tout une épouse et une mère. Il s’agit en outre de la femme du peuple, de l’ouvrière. Il n’est jamais question, dans ce débat, de la femme appartenant à la bourgeoisie qui était, elle, une femme au foyer ;

2° L’eugénisme : toute l’éducation des jeunes filles est fonction d’un but déterminé, « assurer une bonne reproduction». Il faut que les futures mères soient «saines et en bonne santé » pour mettre au monde des enfants bien portants. Ceci explique l’importance, aux yeux des congressistes, de l’éducation physique , la nécessité d’instaurer un cours d’hygiène et d’éducation sexuelle qui, toutefois, ne sera pas systématique mais occasionnel etc. À remarquer que l’éducation sexuelle n’est jamais abordée du point de vue de la libido, de la pudeur, mais toujours sous l’angle biologique. Cette vision est directement inspirée par l’eugénisme, théorie née en Angleterre dans la seconde moitié du XIXe siècle qui vise à améliorer l’espèce humaine et à éradiquer les caractères handicapants, comme l’alcoolisme, la tuberculose, la syphilis ;

3° La coéducation des sexes : il s’agit, en Belgique, d’une idée neuve et avant-gardiste ; elle est considérée comme étant bénéfique aussi bien pour les garçons que pour les jeunes filles Elle était très loin cependant d’être mise en application. Bien que défendue par Alexis Sluys, membre du Conseil général de la Ligue, qui avait vécu l’exemple de l’Orphelinat de Cermpuis (Oise), dirigé par Paul Robin, et qui connaissait celui de l’Orphelinat rationaliste de Forest, la mixité ne fut jamais, à ma connaissance, une revendication de la Ligue ni dans les projets de la Ville de Bruxelles ;

4° Le problème social : les femmes dans le milieu ouvrier sont obligées de travailler. Le revenu du chef de famille ne suffit pas pour faire face aux besoins du ménage, notamment en ce qui concerne le logement. En améliorant les salaires et en instaurant une « sécurité sociale», on limitera, disait-on, le nombre de femmes/mères de famille qui doivent travailler à l’extérieur. La volonté d’améliorer les conditions de vie semble donc plutôt dictée par l’idée de maintenir la femme dans son foyer, et non pas par celle d’améliorer ces conditions.

D’autres sujets furent abordés au cours de ce congrès, comme l’importance du cours de gymnastique préparatoire au service militaire, l’enseignement primaire supérieur, les œuvres postscolaires, les universités et bibliothèques populaires, les associations des anciens élèves. Leur diversité est le reflet du dynamisme retrouvé des dirigeants de la Ligue, après une éclipse d’une dizaine d’années entre 1895 et 1904. Le nombre élevé de participants – plusieurs centaines, dont un grand nombre venus de l’étranger – atteste également l’intérêt, en Belgique, au début du XXe siècle, pour les questions pédagogiques.