Alexis Sluys dans la tourmente en 1884

En 1875, instituteur dès l’âge de 17 ans, devenu agrégé de l’enseignement moyen, Alexis Sluys était nommé régent depuis 1872 à l’école moyenne de Schaerbeek. Sollicité par Charles Buls, il revint dans l’enseignement primaire comme instituteur à l’Ecole modèle que Charles Buls dirigeait, boulevard du Hainaut (aujourd’hui boulevard Lemonnier).
La Ligue de l’Enseignement a inauguré cette école, le 17 octobre 1875, à partir des idées de Pierre Tempels exprimées dans son livre « L’Education du peuple ».
Alexis Sluys
Alexis Sluys
Alexis Sluys succéda à Charles Buls comme directeur de l’Ecole modèle de 1878 à 1880. Il fut nommé, dans les mêmes locaux, directeur de l’Ecole normale agréée de la Ville de Bruxelles en 1881 et resta à la tête de cette institution lorsqu’en 1881, elle devint une école normale de l’Etat et que l’Ecole modèle devint son école primaire d’application. Lorsque le Parti catholique arriva au pouvoir, cette école normale fut supprimée ainsi que d’autres écoles du même type. Mais la Ville de Bruxelles la remplaça immédiatement par deux écoles normales, l’une
pour instituteurs et l’autre pour institutrices. Alexis Sluys en fut le directeur jusqu’en 1909. Membre de la Ligue de l’Enseignement, il en devint le Président en 1920. Il participa à tous les combats de la guerre scolaire de 1884 à 1914 et publia de nombreux travaux de pédagogie et d’histoire de la pédagogie.
Il participa activement au Comité de consultation et de défense créé par la Ligue de l’Enseignement et chargé d’intervenir auprès des membres du barreau de Bruxelles, afin d’assurer la défense, le cas échéant, devant les tribunaux, des enseignants lésés par une application injuste de la loi de 1884.
Voici, à titre de témoignage, une des centaines de lettres reçues par la Ligue et à laquelle elle s’efforça de donner une suite favorable.
 
« A Monsieur Sluys, Directeur de l’Ecole normale et Membre du Comité scolaire, 
C’est une mère éplorée pleine de douleur qui vient à vous aujourd’hui. Dans quatre semaines mes petits enfants n’ont plus de pain et leur père est un instituteur en disponibilité, sans traitement d’attente, sans aucune ressource et depuis 9 mois ouvrier aux établissements Franco Belges à La Crayère. Notre dignité, notre orgueil, nous devons tout fouler aux pieds pour donner un petit morceau de pain à nos enfants. Naître d’un père instituteur et redevenir les enfants d’un pauvre ouvrier, pauvre à tel point que mes enfants et moi marchons avec des sabots, plus de souliers pour nous. Un peu de la soupe et du pain, ah ! c’est assez – non, c’est trop. Car aujourd’hui le Directeur des ateliers, Monsieur Matheys vient de renvoyer bon nombre d’ouvriers pour le 31 décembre. Hélas, le père de mes enfants est du nombre, il a reçu ce fatal avis ce matin et nous l’a rapporté pour notre dîner. 
De grâce, Monsieur Sluys, intéressez- vous un peu à un instituteur brisé de coeur et de courage et le plus malheureux de tous les instituteurs sans place. Voyez nos petits enfants qui s’habituent à la pauvreté et leur mère qui chaque jour verse des larmes chaudes à brûler… Voyez leur père ouvrier maintenant sans travail. Que faire, nous n’avons plus qu’à mourir. 
Quelques secours, Monsieur Sluys et nos enfants béniront votre main bienfaitrice.
Epouse Gilson Isidore
Ancien Instituteur Ouvrier encore pour quatre semaines aux établissements Franco-belges à La Crayère »

En marge de cette lettre, on peut lire une note manuscrite d’Alexis Sluys adressée aux responsables de la Ligue pour que des secours financiers soient envoyés à la famille Gilson.
L’implication d’Alexis Sluys ne se limita pas à ce type d’aide. En effet, en 1884, il fut la cheville ouvrière de la création d’une association de secours mutuel « Le Denier des Instituteurs » créée au sein de « La Fédération générale des Instituteurs belges » pour aider ceux qui seront mis en disponibilité ou dont les traitements seront réduits en vertu de la loi du 20 septembre 1884.
Ce denier fut alimenté par des versements mensuels des instituteurs ayant conservé leur emploi et par les souscriptions de diverses personnes. Sous l’impulsion de l’opinion libérale, des troubles éclatèrent notamment à Bruxelles et pour calmer les tensions, le roi Léopold II accepta la démission du cabinet Malou et le remplaça par une équipe dirigée par un leader catholique plus modéré, Alexandre Beernaert.
Si l’essentiel de la réforme ne fut pas mis en cause, Beernaert tenait à ce que la nouvelle loi respectât sa principale disposition : le droit pour les communes d’adopter les écoles libres au titre d’écoles publiques. Beernaert veilla à ce que les écoles ainsi reconnues offrissent toutes les garanties d’un bon enseignement.
Comme on faisait grief à quelques congrégations enseignantes d’avoir placé dans leurs écoles des maîtres étrangers, il fit stipuler par la loi que, pour être adoptées, les écoles libres devaient avoir un personnel
exclusivement belge. En outre, il fut attentif à laisser subsister des écoles officielles. Et dans le cas de suppression de celles ci, des traitements d’attente furent alloués par l’Etat aux instituteurs primaires qui se trouvaient de la sorte privés de leur traitement.

René Robbrecht, administrateur et membre du Bureau exécutif de la Ligue

 

Bibliographie:

  • Sluys Alexis, Mémoires d’un pédagogue, Ed. de la Ligue de l’Enseignement, Bruxelles, 1939 ;
  • Cte H. Carton de Wiart, Beernaert et son temps, La Renaissancedu Livre, Bruxelles,1945 ;
  • Archives de la Ligue de l’Enseignement, boîte 1884, Correspondance ;
  • Sous la Direction d’A. Uyttebroeck, Histoire de la Ligue de l’Enseignement et de l’Education permanente, Ed. de la Ligue de l’Enseignement, Bruxelles.