Drôle de paix scolaire

À la sortie de la Première guerre, les deux « gauches », dans le souci d’instaurer une pacification scolaire, avaient voté coup sur coup, en 1919 et 1920, des lois accordant des avantages financiers à l’enseignement confessionnel[1]. Cette politique n’aura pas le succès escompté. Jules Destrée, à l’initiative de ces projets de loi, s’en était même inquiété dès 1922. « N’avait-on pas été trop loin dans la voie de la bienveillance et de la tolérance.[2] »

Manque flagrant d’établissements officiels

Une première constatation s’impose. Les subsides accordés à l’enseignement libre auraient permis de créer des écoles de l’Etat qui faisaient cruellement défaut. Cette pénurie[3], qui s’explique aisément non seulement par les années de guerre, mais surtout par les trente années de gouvernance catholique entre 1884 et 1914[4], était flagrante en ce qui concerne les écoles normales chargées de former des instituteurs.

En 1923, le Conseil de la Ligue dénonce cette prédominance de l’enseignement normal épiscopal et congréganiste et « l’envahissement progressiste des écoles primaires communales et de l’Etat par un personnel dont la préparation n’offre pas les garanties nécessaires au point de vue de l’impartialité philosophique, religieuse ou politique et demande la création d’écoles normales de l’Etat dans les régions du pays qui en sont dépourvues. »[5]

À cette époque, il existait 52 écoles normales confessionnelles dont le personnel était payé par l’État et qui avaient diplômé 1 132 instituteurs et institutrices en 1924, tandis que les 26 écoles de l’État, des provinces, des communes avaient diplômé au total 633 personnes (soit 35, 8 % des diplômes)[6]. Les communes qui voulaient maintenir leurs écoles laïques devaient donc, contre leur volonté, faire appel à des enseignants sortant de l’enseignement libre.

Cette pénurie d’établissements de l’État existait également à d’autres niveaux. Par exemple, à Grammont, une localité qui comptait à l’époque 12 000 habitants, il n’y avait aucune école gardienne communale. Le choix du père de famille n’était pas davantage respecté en ce qui concerne l’enseignement secondaire : chaque jour, près de 70 élèves devaient se rendre à Lessines ou Ath pour pouvoir fréquenter une école officielle[7]. À Andrimont, les habitants s’unirent même pour construire, de leurs deniers, une école froebélienne qu’ils ont ensuite offerte à la Commune.

Critiques des lois de 1919 et 1920

La Ligue n’était pas seule à dénoncer les lois de 1919 et 1920.

Les membres de la Fédération générale des instituteurs belges, réunis en Congrès à Ostende le 1er septembre 1923, les déclaraient anticonstitutionnelles en vertu de l’article 17 (aujourd’hui 24) de la loi fondamentale, et constataient que « loin d’amener l’apaisement et la concorde entre les citoyens et d’être une loi nationale… elles ont ravivé une implacable guerre scolaire. »[8]

Quelques mois plus tard, le 22 février 1924, l’association libérale de Saint-Gilles considérait également que « la paix scolaire était un leurre ». Elle ajoutait : « Les cléricaux multiplient les attaques contre l’enseignement public et l’éducation laïque, pourchassent les élèves. » En conséquence, elle demandait aux mandataires libéraux « d’assurer avec énergie la défense de l’enseignement public et de refuser le vote de subsides aux écoles congréganistes et un retour aux principes constitutionnels »[9]. Le même cri d’alarme est poussé par Émile Jacqmain, échevin de l’Instruction publique de la Ville de Bruxelles à l’Assemblée des conseillers provinciaux libéraux en 1924. Dans son intervention, il déclare : « La guerre scolaire a été ressuscitée par les cléricaux et […] elle sévit plus que jamais dans tout le pays sous des formes multiples. »[10]

Lors de l’Assemblée générale de la Ligue tenue à l’École normale Charles Buls, le 25 janvier 1925, le Conseil général présente un Manifeste aux citoyens belges à l’occasion des prochaines élections législatives, avertissant les électeurs que « la législation scolaire actuellement en vigueur est restée imprégnée de l’esprit sectaire qui dominait au Parlement en 1884, en 1895, en 1914 ». La Ligue y dénonçait l’enseignement de la religion comme cours obligatoire, l’absence d’écoles communales dans beaucoup de communes, le paiement par l’État des instituteurs du libre[11]. Au cours du débat qui suivit la présentation de ce manifeste, M. Féron, avocat, sénateur libéral, membre du Conseil général, fort isolé, essayait de justifier le vote de ces lois : « Ceux qui ont voté les lois scolaires si âprement discutées ont été obligés d’agir ainsi. Où est donc, demandait-il, la majorité parlementaire qui pourrait adopter une autre politique scolaire et détruire ces lois ?… Nous avons, en effet, le devoir aussi de nous préoccuper d’assurer un gouvernement au pays… Les intérêts nationaux priment sur les intérêts particuliers. »[12].

Des religieuses institutrices dans l’enseignement communal

En 1925, le Bulletin de statistique générale informe que 7 écoles communales sont dirigées par des religieuses et que 575 religieuses enseignent dans des écoles communales. Le député Paulsen interroge, le 28 juillet 1925, le ministre socialiste des Sciences et des Arts, Camille Huysmans, sur cette situation qui était, selon lui, incompatible avec les principes de la liberté de conscience et de la liberté des pères de famille. La réponse du ministre se réfèrera à la loi de son prédécesseur Albert Schollaert, ministre catholique responsable de l’Enseignement en 1895 : « Le caractère de l’enseignement dans les écoles communales dépend uniquement de la composition de la population scolaire. Si aucun élève n’est dispensé du cours de religion rien ne s’oppose à ce qu’elle soit confessionnelle. Mais tout caractère de confessionnalité doit être exclu de son enseignement si elle compte un ou plusieurs élèves dispensés et quel que soit son personnel, laïc ou religieux. »[13]

Prosélytisme, menaces, diffamations, intolérance

Sur le terrain, des faits divers sont régulièrement signalés à la Ligue qui, naturellement, enveniment les relations entre cléricaux et partisans de l’école officielle.

Victor Ernest, député bourgmestre socialiste de Jumet[14], interpelle le ministre libéral des Sciences et des Arts Pierre Nolf (1873-1953)[15] à propos d’une institutrice communale de Rêves qui distribue en guise de récompense des images pieuses aux élèves qui vont régulièrement à la messe. Elle leur vend en outre des périodiques catholiques, conduit ses élèves au confessionnal et invite dans sa classe une jeune fille du village qui venait de prononcer ses vœux[16].

La Ligue dénonce un exemple – isolé il est vrai – d’autorisation de fumer accordée à des élèves d’une école confessionnelle de Province venus à Bruxelles en excursion[17].

Plusieurs parents informent la Ligue de l’exclusion de leur enfant de l’école confessionnelle parce qu’ils n’ont pas effectué… un don financier à l’établissement[18] ou au motif que l’enfant ne suit pas parfaitement les cours. « Nous ne pouvons pas courir à un échec avec votre enfant. », explique la mère supérieure, directrice de l’établissement[19].

À Tirlemont, le prêtre a lancé ses anathèmes contre les parents qui confient leurs enfants aux écoles officielles[20], et à La Louvière, un journal local catholique, L’Ami du foyer, établit un rapport entre la délinquance et l’école officielle : « Pour tourner mal, un enfant de l’école catholique est obligé d’aller contre les principes qu’on lui enseigne. Pour tourner mal, un enfant de la laïque (sic) n’a qu’à être logique avec les siens « Pas de Dieu !… Donc pas de base morale; donc pas de morale… donc la descente, le laisser faire. »[21].

Selon une note, à Somzée, le curé aurait transféré, avec l’accord du bourgmestre, du matériel scolaire de l’école communale vers une école de filles qu’il voulait créer. Une plainte, qui restera sans suite, fut déposée auprès du ministre Pierre Nolf [22]. À Etterbeek, une institutrice catholique ayant épousé un libre penseur divorcé n’obtient pas le poste de directrice d’une école communale au motif qu’ « elle a foulé aux pieds sa conviction et [que] la versatilité de sa foi religieuse a froissé une grande partie de la population. Elle n’est pas digne d’être nommée. »[23].

On apprend qu’à Habbay-la-Neuve, les parents cléricaux défendent à leurs petits enfants de jouer avec leurs voisins et voisines qui… fréquentent l’école communale. À Herbeumont, des parents refusent d’envoyer leurs enfants à l’école gardienne officielle dirigée par une religieuse et dont le mobilier comporte un… bénitier. À Bruxelles, les enfants de l’école confessionnelle ont reçu 2,50 francs pour avoir participé à une procession, mais ceux de l’école communale n’ont rien reçu[24].

On pourrait ainsi multiplier ces exemples qui sont autant d’incidents attestant que les relations entre les deux réseaux étaient très tendues dans les années qui ont suivi le vote des lois de 1919 et 1920. Mais, on le sait, la Ligue n’obtiendra jamais la révision de ces lois. Les déclarations du sénateur Féron étaient claires. Les plateformes des deux gauches pour les élections législatives de 1925 l’étaient tout autant. Ni les libéraux ni les socialistes n’envisageaient de réformer la loi.

Les plateformes électorales

Le parti libéral, qui désire un renforcement et un développement de l’enseignement public à tous les niveaux, de l’école froebélienne au niveau secondaire, affirme : « Le parti libéral désire la paix scolaire ; celle-ci exige que l’école publique soit protégée par des sanctions efficaces contre les attaques déloyales et injustes dont elle est l’objet. » Quant au Parti Ouvrier Belge, par la voix d‘Émile Vandervelde, il réserve, dans son programme, une seule phrase à l’enseignement « Développement de l’instruction publique et organisation rationnelle et systématique de l’enseignement technique ». Seul le Parti radical socialiste demande expressément la suppression des subsides à l’enseignement congréganiste et confessionnel. Le parti catholique, pour sa part, sous le titre « Liberté et paix scolaire » revendiquait l’« Egalité complète devant tous les pouvoirs publics des écoles libres et des écoles officielles »[25].

Pol Defosse, maître assistant honoraire


[1] Voir mes articles Les Lois de 1919 et 1920 concernant l’enseignement primaire dans Eduquer, N° 79, 2011, pp. 41-43 et La question scolaire n’est plus une priorité des « deux gauches » dans Eduquer, N° 80, 2011, pp. 41-43.

[2] Eduquer, 80, 2011, p. 43.

[3] La Ligue dénonçait également le manque de pensionnats laïques et la pléthore d’établissements religieux (BLE 1924, 1, p. 6).

[4] Cette carence en établissements officiels était nettement plus importante en Flandre (L’enseignement dans le Limbourg BLE, 1925, 2, p. 60 et sq. – P. DEFOSSE, La politique scolaire dans les années trente dans Eduquer, N° 82, 2011, p. 51-52).

[5] BLE, 1923, 3-4, p. 127.

[6] Cf. à propos des subsides accordés aux écoles libres et le nombre de diplômés :BLE, 1924, 2, p. 40 et p. 47

[7] BLE, 1924, 1, p. 16 et 1924, 3, p. 98.

[8] BLE, 1923, 3-4, p. 127.

[9] BLE, 1924, 1, p. 25.

[10] BLE, 1924, 3, p. 102.

[11] BLE, 1925, 1, pp. 22-24.

[12] BLE, 1925, 1 pp. 24-30.

[13] Bulletin n° 8 des Questions et réponses, Chambre, 27 août 1925.

[14] P. DEFOSSE, Dictionnaire historique de la laïcité, Bruxelles 2005, p. 116.

[15] Le nouveau dictionnaire des Belges, 1998 T. II, p. 137 à propos d’une institutrice communale de Rêves qui distribue des images pieuses en guise de récompense aux élèves qui régulièrement vont à la messe, et vend dans sa classe des périodiques catholiques.

[16] BLE 1924, 2, p. 43.

[17] BLE, 1924, 2, p. 49.

[18] BLE 1924, 2, p. 48 ; 1924, 6, pp. 183-185.

[19] BLE, 1924, 4-5, p. 156.

[20] BLE, 1924, 4-5, p. 159.

[21] BLE, 1924, 4-5, p. 160.

[22] BLE, 1924, 2, p. 48.

[23] BLE, 1925, 1, p. 36.

[24] BLE, 1925, 3-4, pp. 117-118.

[25] BLE, 1925, 1, pp. 41-42 Voir aussi une déclaration dans XXe Siècle (n° du 1er octobre 1925) : « Nous voulons l’égalité ABSOLUE des écoles libres et des écoles officielles. Nous consentons à attendre jusqu’à ce que les difficultés financières du pays soient en grande partie résolues. Mais aussitôt après, nous revendiquerons et nous prendrons notre droit, TOUT notre droit. A bon entendeur, salut ! »