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La dépression à l’adolescence : quels signes ? Quand s’inquiéter ?…

La dépression à l’adolescence : quels signes ? Quand s’inquiéter ?…
La dépression à l’adolescence fait, depuis quelques années, l’objet d’études épidémiologiques. Même si les chiffres varient quelque peu en fonction du pays ou de l’instrument de mesure, la plupart des études internationales mettent en évidence qu’environ 7% des adolescents seraient atteints de dépression ou « épisode dépressif majeur ». Une autre donnée constante dans ces études est le fait que deux fois plus de filles que de garçons sont touchés par cette maladie. On estime qu’environ 20 à 30 % des jeunes souffrent d’humeur dépressive.

Un rapport récent de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) (2014) souligne que la dépression est la première cause de maladie et de handicap chez les jeunes (âgés de 12 à 19 ans).

Selon les estimations, deux tiers des adolescents souffrant de dépression ne sont pas médicalement et/ou psychologiquement soignés. Pourtant, les conséquences de ces épisodes dépressifs sont nombreuses et graves: troubles du caractère, échecs scolaires, conduites suicidaires (70% des adolescents présentant un épisode dépressif majeur ont effectué une tentative de suicide dans les 3 ans qui suivent, Jackson & Lurie, 2006) et conduites de dépendance (Corcos et al., 2003).

Un diagnostic difficile

Si les critères du DSM IV ou de la CIM-10 sont assez clairs pour appréhender le phénomène dépressif dans sa globalité, diagnostiquer ou étudier la dépression chez des enfants ou des adolescents est moins aisé.

Nous pouvons y voir différentes raisons…

Premièrement, les manifestations de cette pathologie diffèrent fortement chez l’enfant et ont tendance à se rapprocher de celles de l’adulte au fur et à mesure du développement de l’adolescent. Nous sommes donc en présence d’une symptomatologie évolutive en fonction de l’âge.

Deuxièmement, la nature du trouble, et donc sa définition-même, porte à confusion. Le terme dépression a plusieurs acceptions qui dépendent, et du courant dans lequel se situe la recherche, et de la visée de la recherche elle-même.

Troisièmement, une autre difficulté réside dans le fait que peu d’adolescents expriment une plainte de nature dépressive. Parce que la dépression est avant tout une maladie de l’affect et qu’à cet âge, l’adolescent, soit essaie de lutter contre la maladie en exprimant d’autres symptômes, soit a du mal à reconnaître en lui un changement d’humeur en plus de tous les changements purement développementaux de cette période.

De récentes études montrent que les enfants et adolescents dépressifs présentent un spectre de symptômes différent de celui des adultes, la dépression chez les jeunes étant plus fréquemment associée à des troubles psychiatriques que chez les adultes, ce qui complique encore le diagnostic. Ainsi, de tous les troubles de l’enfance et de l’adolescence, les troubles de l’humeur sont, en fait, parmi ceux qui sont le plus souvent associés à d’autres symptômes ou à d’autres troubles psychopathologiques marqués (Dumas, 2013). Mieux connaître ces particularités est de la plus haute importance, car une meilleure connaissance des symptômes spécifiques permet un meilleur diagnostic, un meilleur traitement et une meilleure prévention.

Les symptômes

  • Les premiers symptômes observables de la dépression chez l’adolescent sont les plaintes somatiques, telles que les maux de tête, de dos, d’estomac, ou plaintes somatiques diverses qui ne seront pas expliquées par une cause physique. En général, les parents, face à ces plaintes, prennent plutôt un rendez-vous avec le médecin traitant. Si les douleurs persistent, une visite chez un spécialiste est également courante. Dans la plupart des cas, ces investigations ne donneront rien. Mais le saut qualitatif d’une plainte somatique à un problème psychologique est rare, laissant l’adolescent et ses parents sans explication. Les plaintes somatiques sont également plus élevées chez les filles que chez les garçons et ont tendance à augmenter avec l’âge. Les filles souffrent également davantage de symptômes psychosomatiques, rappelant ainsi que la limite entre les symptômes physiques et psychiques est assez floue.
  • L’irritabilité sera plus manifeste que la tristesse, peu ou pas exprimée en comparaison des adultes. L’adolescent pourra se mettre en colère ou pleurer pour des choses qui, habituellement, ne le faisaient pas réagir de la sorte : un bus raté, un dîner pas prêt à temps, une obligation familiale… Nous notons également une diminution des capacités de concentration qui se marque avec la chute des résultats scolaires. En général, ce critère est un motif de consultation pour les parents, les professeurs alertant la famille que « quelque chose ne va pas ». Bien souvent, les parents prennent un rendez-vous chez un psychologue afin de travailler sur la motivation du jeune.
  • Les adolescents atteints de dépression ont du mal à s’endormir et ont régulièrement des réveils nocturnes. En ce qui concerne l’endormissement, on n’observe pas d’anxiété particulière ou de préoccupations le soir. Les adolescents ne sont pas capables d’expliquer pourquoi ils ne trouvent pas le sommeil. Nous observons la même chose lors des réveils nocturnes. Ils se réveillent, ne savent pas pourquoi et mettent beaucoup de temps (30, 45 minutes, voire plus) à se rendormir. Il est évident qu’au bout de quelques semaines, une extrême fatigue s’installe et perturbe les capacités de concentration. Certains adolescents qui ne trouvent pas le sommeil décident de s’occuper en regardant un film, en jouant à des jeux vidéo. Il est important de distinguer l’addiction aux jeux vidéo, où l’adolescent passe des heures devant son ordinateur avec le jeu comme une fin en soi, et un adolescent qui joue pour combler ses heures d’insomnie.
  • Il peut y avoir aussi des troubles de l’appétit. L’adolescent peut cesser de manger ou, au contraire, avoir des crises de boulimie. Afin de ne pas confondre ces troubles avec de l’anorexie ou de la boulimie, il faut garder à l’esprit que l’adolescente anorexique est dans l’hyper-contrôle et l’hyperactivité, alors qu’un adolescent dépressif souffrira d’un ralentissement psychomoteur visible. Il sera sans énergie et aura peu de courage.
  • Certains adolescents vont essayer de lutter contre les affects dépressifs par toute une série de comportements qui peuvent aller de la prise de cannabis, d’alcool, aux comportements de mise en danger sur la route, dans leur pratique sportive… « Quand je grimpe là-haut, je me sens vivre ! » On peut ainsi parler d’automédication. En se mettant en danger (du point de vue de l’adulte), l’adolescent échappe pour quelque temps à sa souffrance. Ainsi, le passage à l’acte, les conduites de recherche de sensation, l’abus de substances psychoactives, les relations intenses et instables, seraient des moyens de défense contre les affects dépressifs.
  • A la différence de tout adolescent qui peut douter ou être incapable de se projeter dans un futur plus ou moins proche, l’adolescent dépressif ne s’imagine plus de futur. Il se sent dans une impasse et est persuadé que rien ni personne ne pourra le sortir de son état.
  • Les adolescents peuvent avoir des idées noires et des pensées suicidaires. Parfois leur mal-être est si intense qu’ils entrevoient le suicide, non pas comme une fin de vie, mais comme la seule possibilité de sortir de l’impasse dans laquelle ils se sentent prisonniers. Ils ont envie d’arrêter de souffrir plus que de mourir.
  • On observe également un ralentissement psychomoteur visible. Les mouvements sont plus lents, le débit de parole également, le ton de voix plus bas.
  • Les affects dépressifs se marquent par un sentiment de tristesse, de vide ou des crises de larmes soudaines et inexplicables. Les sentiments profonds de détresse et de désespoir sont habituellement plus marqués le matin.

On le voit, la symptomatologie de la dépression à l’adolescence n’est pas « unique ». Un grand nombre de symptômes peuvent faire partie du tableau clinique de la dépression.

Enfin, retenons que deux tiers des enfants et adolescents présentant un épisode dépressif majeur souffrent également d’un autre trouble psychopathologique. Les troubles associés les plus courants sont les troubles anxieux, les troubles disruptifs et la prise de substances. En général, les pathologies associées augmentent le risque de rechute et prolongent la durée initiale de l’épisode dépressif.

Pour pouvoir poser un diagnostic de dépression, il faut que plusieurs de ces signes soient présents pendant une certaine durée. Les indicateurs les plus pertinents d’un problème lié à l’humeur sont les trois types de manifestations biologiques fondamentales (sommeil, alimentation et ralentissement psychomoteur), ainsi que les troubles de l’humeur (irritabilité…) également appelés symptômes végétatifs.

Les causes

C’est plutôt la conjonction de différents éléments (facteurs de risque) qui créerait une organisation développementale « dépressogène » pouvant être le précurseur d’une maladie dépressive. Les différents facteurs étant bien souvent inter-reliés et mutuellement dépendants. Parmi eux, nous pouvons citer une certaine vulnérabilité génétique, des facteurs hormonaux (puberté précoce ou tardive), des difficultés relationnelles familiales ou avec les amis, des événements de vie négatifs dans la famille (maladie, deuil, divorce), le harcèlement scolaire (verbal, physique), la pression scolaire… Pour certains auteurs, les premiers épisodes dépressifs sont spécifiquement déclenchés par un ou plusieurs événements de vie négatifs, associés à certains facteurs de risque.

La consultation

Nous le disions, l’adolescent exprime rarement une plainte de nature dépressive. Ce sont donc d’autres symptômes qui pourront amener les parents à s’inquiéter et à demander une consultation psychologique. Lors de la première consultation, le psychologue peut alors investiguer tous les symptômes à la fois avec la famille et avec l’adolescent seul. Ainsi, une prise en charge adaptée peut être mise en place.

Que les inquiétudes proviennent des parents, des professeurs ou des centres PMS, une consultation avec un psychologue permet d’éclaircir la situation. Si l’adolescent souffre d’humeur dépressive légère ou modérée, une prise en charge de quelques séances peut tout à fait être suffisante afin de gérer ce passage un peu plus difficile dans la vie de l’adolescent. Evidemment, plus les symptômes s’aggravent et plus longue sera la prise charge avec, dans les cas extrêmes, l’éventualité d’une hospitalisation, à court ou plus long terme. Or les recherches montrent que plus un épisode dépressif majeur se déclenche tôt dans la vie, plus les risques de récidives sont importants et plus ces récidives sont fortes.

Un repérage et une prise en charge précoce peuvent donc changer le court des choses. Si la dépression est une maladie grave, il ne faut pas sous-estimer les compétences des adolescents qui, parfois, en quelques séances, trouvent en eux les ressources pour s’en sortir.

Aurore Boulard, Service de Psychologie Clinique de l’Enfant et de l’Adolescent (ULg)