Actualité: Actu, Pédagogie, Pédagogies actives, Pédagogues

La communication relationnelle à l’école selon Jacques Salomé

La communication relationnelle à l’école selon Jacques Salomé

Communiquer, ça s’apprend: à l’école et pour toute la vie. Avec ses quatre outils de base, J. Salomé propose des balises pour communiquer de façon non violente.

«La difficulté de beaucoup d’enfants et d’adultes à mettre des mots sur leur ressenti, sur leurs émotions, et même sur leurs sentiments constitue un des problèmes essentiels de la communication familiale et scolaire. La famille se sent souvent démunie sur ce plan. Implicitement elle demande à des spécialistes, à l’école, aux enseignants, de pallier cette carence. De leur côté et à leur tour, ceux-ci se sentent tout aussi démunis que les premiers et revendiquent une formation»[1].

À ce constat d’urgence, il préconise une solution: enseigner la communication relationnelle à l’école comme une matière à part entière, à côté des cours de français, maths, etc., ce qui implique que les enseignant·e·s y soient formé·e·s préalablement aussi.

Quels sont les outils de base de la méthode ESPERE® pour instaurer des moments de communication en classe? Comment s’y prendre en tant qu’enseignant·e? Cet article fournit quelques pistes.

Spécificités de la méthode ESPERE®

Dans sa méthode, J. Salomé invite à utiliser la visualisation aussi souvent que nécessaire pour montrer ce qu’on ne voit pas: une émotion (colère, tristesse…), une sensation, une idée (ce prof ne m’aime pas), et aussi la relation qui existe entre deux personnes.

La relation est symbolisée par une écharpe, dont chaque personne tient un bout. «L’écharpe relationnelle est un outil évocateur de la relation. Elle représente tout ce qui circule entre deux personnes (…)»[2] : nos messages, non-dits, gestes et attitudes… Tous ont un impact sur la relation et l’écharpe aide à le constater de façon concrète.

Cet outil est très didactique et permet de voir que:

– la relation peut être fluide ou tendue, ou alors nouée (on fait alors des nœuds dans l’écharpe);

– chaque relation est unique, c’est pourquoi Salomé préconise de représenter nos relations par des écharpes de couleurs différentes;

– chacun·e est responsable à son bout de la relation et seulement à son bout. «Dans une relation de réciprocité chacun assume la responsabilité de ce qu’il émet et reçoit»[3]. Il est important de se souvenir que si je m’occupe du bout de la relation de l’autre, et donc de sa responsabilité, le risque est de ne plus m’occuper de la mienne!

Le bâton de parole

Exemples de bâtons de parole réalisés lors d’un atelier – Ferme des Aulnes

Le bâton de parole existe depuis longtemps dans les rituels africains et amérindiens, mais c’est J. Salomé qui l’a popularisé. Il s’agit d’un outil important de sa méthode, pour (se) dire et être entendu·e. «Simple objet, genre cuillère en bois, racine ou bois sculpté, il permet de visualiser la prise de parole»[4]. Son utilisation est assortie de deux grandes règles:

– la personne qui tient le bâton de parole est la seule à pouvoir parler à ce moment-là. Elle ne peut être interrompue;

– elle parle avec concision, en JE, sans porter de jugement[5].

Cet objet simple en apparence comporte plusieurs avantages. Il invite à préparer son intervention et donc à clarifier ou conscientiser son ressenti, son idée. De plus, être écouté·e jusqu’au bout par l’autre est une situation rare, à l’école comme ailleurs. Il est plus fréquent d’être interrompu·e ou de recevoir un conseil sans l’avoir demandé.

Lors de moments dédiés à la communication en classe, cet objet donne à l’enseignant·e la possibilité de distribuer la parole et à l’élève de recevoir plus d’attention lorsqu’il ou elle partage un message important.

Le recours à la visualisation, par l’écharpe, le bâton de parole ou un autre objet a pour but de faciliter la communication. Chercher un objet, un dessin, pour montrer quelque chose d’important pour soi est une démarche qui sollicite la créativité que nous avons toutes et tous en nous. Un objet choisi pour sa portée symbolique peut remplacer les mots et avoir un effet très puissant. Par exemple, un élève ou un·e enseignant·e qui se sent très fatigué·e peut choisir une fleur fanée pour montrer son état; ceux et celles qui voient cet objet être touché·e·s par ce message sans mots ni accusations.

En plus des outils, des règles «d’hygiène relationnelle» sont proposées par J. Salomé comme balises pour mieux communiquer. Ces règles peuvent être pratiquées avec ou sans utilisation d’objets.

Règles reprises sur le site: www.institut-espere.com/ methode-espere-20-pratiquer-des-regles-d-hygienerelationnelle.php

 

Utiliser les outils de communication relationnelle en classe

En utilisant les quatre outils de base, un·e enseignant·e peut créer un espace-temps dédié à la communication. Cela implique qu’il/ elle ait été formé·e ou du moins initié·e à la méthode, et qu’il ait eu l’occasion de la pratiquer. S’engager dans ce type de communication en classe est une démarche importante qui ne s’improvise pas. En effet, la formation seule ne suffit pas, elle n’est qu’une première étape d’un long chemin. C’est ce qu’explique son fondateur: «la pratique, la mise en application de l’approche ESPERE® suppose un travail sur soi par les enseignants. Travail d’écoute, de remise en cause, d’implication»[6].

Présenter le concept de l’écharpe à ses élèves et en avoir une série à disposition pour mettre des mots sur ce qui se passe lorsqu’il y a conflit, coup, insultes; les aider à dire ce qu’ils vivent comme émotion, ce dont ils ont besoin et faire une demande par rapport à leur besoin, à l’aide de messages en JE pour prendre soin de la relation; utiliser le bâton de parole pour la distribuer parmi les élèves et avoir plus d’attention à ce qui est dit par chacun·e; c’est possible. Des enseignant·e·s audacieu·xe·s l’expérimentent dans leur classe et y parviennent avec succès!

Communiquer peut s’apprendre (grâce) à l’école

Jacques Salomé a formé de nombreuses personnes en Belgique, qui sont devenues elles-mêmes formatrices de la méthode.

Parmi elles, Kathleen Geerlandt, enseignante maternelle à Forest (Bruxelles), fait figure de pionnière. Dans les années 90, elle a démarré dans sa classe un atelier de communication relationnelle avec des enfants de 5 ans, une fois par semaine. Après avoir discuté avec eux de notions parfois abstraites comme ce que sont une relation, un besoin, un sentiment, etc., elle a créé des petits poèmes qui peuvent s’apprendre comme des comptines, que ses élèves ont ensuite illustrés. Le tout a été compilé dans un livre qui peut servir de référence pour des enseignant·e·s de jeunes enfants: «Découvrir la communication relationnelle dès l’enfance». Il comporte également 30 pages rédigées par J. Salomé, qui reprend quelques balises utiles aux enseignant·e·s tenté·e·s par l’aventure de la communication en classe.

 

Par ailleurs, depuis 2004, «la Ferme des Aulnes», à 15 km de Tournai, est un lieu où il est possible d’apprendre la communication relationnelle, sous forme de classes vertes, pendant l’année scolaire, ou de stages de 3 jours, l’été (pour les 5 à 15 ans). Un lieu au vert, au calme, propice à l’écoute de soi et de l’autre.

Au programme: des ateliers variés pour se connecter à la nature et la respecter, avec par exemple une balade au rythme de l’âne, une activité pêche dans l’étang voisin; des moments créatifs ou pour réaliser l’un ou l’autre outil relationnel à ramener chez soi ou en classe (bâton de parole, écharpe relationnelle, …). Ou encore, découvrir le plaisir de fabriquer soi-même du pain, du beurre, des pâtisseries, et en ressortir avec plus de confiance en soi et en ses capacités. «Les activités sont des prétextes à vivre le relationnel», précise Isabelle Moyart, responsable de ce projet à la ferme

La journée est ponctuée de moments consacrés à l’apprentissage des outils et des règles de communication relationnelle, sous forme ludique. Dans un cercle constitué de ballots de paille, chacun·e a sa place dans le groupe et la possibilité de prendre la parole s’il/elle le souhaite, avec le bâton de parole. Des situations de conflit sont jouées pour montrer nos réactions habituelles (mots blessants, coups, repli…) et proposer d’autres façons de faire. Et bien sûr, si une situation le nécessite, les animatrices sont là pour accompagner les élèves à mettre des mots, tendre l’écharpe et dénouer les tensions qui se présentent.

Conclusion

Au fil de nos derniers articles, nous avons esquissé trois des diverses méthodes de communication qui peuvent être utilisées en classe: Approche Centrée sur la Personne de Carl Rogers, Communication Non Violente de Marshall Rosenberg et enfin Communication Relationnelle de Jacques Salomé. Il en existe d’autres, dont les plus connues sont la communication assertive et la communication efficace selon Thomas Gordon. Tout en se basant sur des principes communs de non-violence, chaque méthode a ses spécificités, ses limites et aussi ses détracteurs. J. Salomé n’échappe pas à la règle: critiques sur l’homme vu comme un gourou, sur sa méthode jugée trop simpliste ou utopiste, etc. L’utilisation d’objets peut être vue comme un frein (peur de ne pas avoir l’objet adéquat, peur du ridicule…) et faire oublier qu’avec ou sans objet(s), la communication est avant tout un travail sur soi au quotidien pour créer du lien.

Nathalie Masure, formée à la méthode ESPERE et à la Gestalt-thérapie


Bibliographie et pour en savoir plus:

– La Ferme des Aulnes: www.lafermedesaulnes.be/

– Site officiel de Jacques Salomé: www.j-salome.com/

– Site de l’Institut Espère International: www.institut-espere.com/

– Kathleen Geerlandt et Jacques Salomé, «Découvrir la communication relationnelle dès l’enfance», éd. Jouvence, 2002

– Jacques Salomé, «Minuscules aperçus sur la difficulté d’enseigner», éd. Albin Michel, 2004

– Jacques Salomé, «Charte relationnelle», éd. Albin Michel, 1995

La Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente asbl propose régulièrement des journées d’initiation ou d’approfondissement à ces diverses méthodes.


[1] SALOME Jacques. Pour ne plus vivre sur la planète Taire, éd. Albin Michel, 2004, p. 59

[2] https://www.institut-espere.com/methode-espere-24-l-echarpe-relationnelle.php  page consultée le 12/10/2021

[3] Idem

[4] Jacques Salomé, «Heureux qui communique. Pour oser dire et être entendu», éd. Albin Michel, 2003, p. 30.

[5] Pour en savoir plus sur le positionnement en JE, voir nos articles précédents sur M. Rosenberg et J. Salomé.

[6] . Kathleen Geerlandt et Jacques Salomé, «Découvrir la communication relationnelle dès l’enfance», éd. Jouvence, 2002, p. 96.

 

Illustration: exemple d’écharpe peinte