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La cathédrale

La cathédrale
Et si on osait cette hypothèse : la télévision, c’est la cathédrale de notre temps. John Reith, le fondateur de la BBC, n’avait-il pas, avant guerre déjà, dit de son institution qu’elle était une « National Church » ? Une église qui serait au temps de la démocratie et de l’individualisme de masse, ce que fut l’église catholique au temps de l’ancien régime ? Le milieu du village. Le centre de la ville. Son lieu de communion.

Pour que l’écran prenne la place de l’autel, il a fallu ne plus regarder le ciel depuis la terre, mais la terre depuis le ciel. Ce ciel désormais sans dieu – la conquête de l’espace a bien eu lieu – où notre regard se déploie, tourné certes vers l’univers, ses trous noirs et ses exoplanètes, mais principalement vers nous-mêmes. Porté par le satellite en orbite à 36 000 km, l’œil de la télévision nous voit. Et nous donne à voir notre monde. Tout notre monde. Ou plus exactement tout ce que nous pensons être notre monde.

Car, même regardé du ciel, notre monde est une construction, non un fait de nature, mais un fait de culture. Et quand la télévision le construit ce monde, avec nous qui lui prêtons notre regard, nous en sommes le centre. La télévision voit notre monde depuis son centre. Pas depuis ses marges. Elle ne les néglige pas. Bien au contraire. Mais elle n’adopte pas les points de vue périphériques. Elle les attire. Elle est mainstream. Par sa masse et sa centralité, elle attire irrésistiblement tout ce qui aspire à entrer dans le monde. Puis, comme tout centre, elle rayonne.

Le centre du monde

Ce rayonnement est unique. A la manière de la résultante d’un parallélogramme des forces, la télé n’est le reflet exact d’aucune des forces à l’œuvre dans la société. Elle n’en représente aucune exclusivement. Son discours dominant est le résultat d’une construction dans laquelle aucun acteur ne se reconnaît pleinement, mais qui a vocation à représenter l’ensemble issu d’un rapport de forces et non d’une moyenne. Elle ne construit pas non plus, comme la représentation parlementaire, une majorité et une opposition. Elle est généralement en conflit avec l’une comme avec l’autre, non par principe, mais parce qu’elle représente le même corps social selon une autre logique. Elle est l’idéologie dominante, non en tant qu’elle serait l’expression de la seule classe dominante, mais parce qu’elle exprime ce que toutes les classes ont en commun, ce qui permet aux classes dominantes de dominer, sans se résumer à leur point de vue. Elle est le lieu commun.

En ce sens, bien que la télévision soit un art, elle en est aussi le contraire. Car la fonction même de l’art, c’est d’échapper au lieu commun. C’est s’éloigner du centre. Ce n’est pas seulement explorer les périphéries, c’est sortir du cercle. C’est remettre en cause le lieu commun pour y faire entrer ce qui lui est étranger, inconnu. C’est transgresser la règle et faire entendre l’exception. C’est élargir le monde humain. La télévision ne fait pas cela. Mais elle s’en fait l’écho. Tôt ou tard, elle inclut ces hors monde dans son monde. Dans notre monde. Elle nous dit à la fois quelles sont les frontières du monde dans lequel nous vivons, et que ce monde n’est pas limité par ses limites.

La plus grande école du monde

Umberto Eco a comparé la cathédrale médiévale à une encyclopédie en bande dessinée. Hommes et femmes de toute condition trouvaient, dans sa luxuriante imagerie, sa statuaire, ses vitraux, ce que la majorité d’entre eux ne pouvaient pas lire dans les manuscrits pieusement gardés par les clercs dans les bibliothèques des couvents et des universités.

Nouvelle cathédrale, la télé a été et reste l’outil numéro 1 de la démocratisation culturelle. Pour des centaines de millions d’individus, elle est l’instrument principal, sinon unique, d’acquisition d’informations et de connaissances. Elle est la plus grande école du monde, le plus grand cinéma du monde, la plus grande salle de concert du monde, le plus grand théâtre du monde, le plus grand musée du monde. Sur la nature, sur la société, sur l’histoire, sur les arts dans toute leur diversité, elle forme et elle informe des classes sociales qui, avant elle, n’avaient quasi pas de vie culturelle.

On peut se plaindre, on peut se moquer du « niveau » de la culture télévisuelle. Il est, pourtant, sans contestation possible, infiniment plus élevé que tout ce qui a existé par le passé dans un monde où les arts, les sciences, le débat de société étaient l’apanage exclusif des élites. Les Experts Miami ne peuvent certes pas rivaliser avec Montaigne, mais à l’époque de Montaigne, l’immense majorité de la population était analphabète et n’avait aucune chance de lire ses Essais. Les intellectuels peuvent pleurnicher sur le fait que les enfants jouent aux jeux vidéos plutôt que de lire Corneille et Tolstoï. Qu’ils relisent Jules Vallès, Poil de Carotte ou La Guerre des Boutons pour se souvenir de ce qu’étaient les loisirs des enfants avant la télé.

La messe de l’homme moderne

Hegel disait que la lecture quotidienne des journaux était la messe de l’homme moderne. Le temps est ici un paramètre décisif. La messe se répète immuable. Elle inscrit l’unicité de chaque jour dans un temps éternel et éternellement identique. Le journal, et la télévision qui lui a succédé, inscrivent, au contraire, l’unicité des évènements quotidiens dans un temps lui-même changeant. Les arts du flux, dont la télévision fait partie, ne produisent pas d’œuvres, mais des dispositifs capables d’intégrer et de relier des événements multiples dans une même logique narrative.

Ces événements, par définition inconnus à l’avance, seront pourtant racontés d’une manière préalablement définie. Et le dispositif sera d’autant plus performant qu’il accueille en effet les événements venus de toutes les dimensions du réel. La télévision est ainsi l’anticipation permanente du changement. Mais les dispositifs eux-mêmes se renouvellent. Contrairement au rituel de la messe, la narrativité télévisuelle est en constante évolution et ne cesse de produire les formes nouvelles qu’exige la perpétuelle reconstruction du monde.

Une parabole

On peut voir, en fin de soirée et sur une chaîne du câble un peu marginale, Vivolta, une émission de téléréalité fascinante d’Animal Planet, Pitbulls et Prisonniers (Pit Bulls and Parolees). On y voit Tia Torres recueillir des pitbulls dans son Villalobos Rescue Center en Californie et après les avoir soignés et assagis, les faire adopter. Tous les gars qui travaillent avec elle pour s’occuper des 200 chiens qui vivent dans son refuge sont des prisonniers en liberté conditionnelle. Elle est l’une des très rares personnes à donner un travail salarié à ces gens de mauvaise vie que tout le monde préfère garder à distance. Et ce travail, indispensable à leur réinsertion, est aussi une formidable école de socialisation pour des hommes très souvent coupés de leur famille, pour autant qu’ils aient jamais eu une famille.

D’épisode en épisode, nous découvrons donc les qualités de ces chiens qui ont la réputation d’être agressifs et dangereux. Et celles d’hommes, souvent violents, qui ont commis de multiples délits, meurtres, braquages, coups et blessures. Personne n’a envie de sympathiser avec eux. Personne n’a envie de partager leurs problèmes. Mais tout le monde a envie de savoir si Billy va savoir apprivoiser Trésor et quelle sera la suite de l’incroyable histoire d’amour qui se noue entre le chien et le repris de justice. Aucun reportage sur les prisons ne permet cette rencontre. Aucun ne nous connecte à l’humanité de ces hommes. Aucun ne leur donne l’occasion de nous la faire découvrir.

Oui, ce n’est que de la téléréalité. Oui, elle est simplificatrice et émotionnelle. Oui elle joue sur notre amour des animaux, sur notre romantisme, sur notre amour des belles histoires, sur notre désir enfantin d’happy ends et sur de multiples clichés. Mais c’est aussi la télévision à son meilleur, celle qui nous fait découvrir des réalités de notre société que nous ne pouvons découvrir autrement. Celle qui enrichit notre connaissance de l’homme. Celle qui nous ouvre à la complexité du monde et aux contradictions humaines. Celle qui nous humanise.

Michel Gheude