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Jeune prof cherche tuteur

Jeune prof cherche tuteur
Taux élevé d’abandon des enseignants débutants, conditions de travail difficiles, manque d’accompagnement, le début de carrière des professeurs est au centre des préoccupations, aussi bien dans les rangs politiques que dans les médias.

Il faut dire qu’en peu de temps, deux enquêtes sont venues tirer la sonnette d’alarme pour dénoncer ces abandons trop nombreux, en partie responsables du phénomène de pénurie d’enseignants.

La première recherche a été menée par le Girsef (UCL). Elle révèle que 35% des enseignants novices, tous niveaux d’enseignement confondus, quittent le métier dans les cinq ans. Ce taux varie sensiblement d’un niveau et d’un type d’enseignement à l’autre, puisqu’il passe de 23,5 % pour les enseignants ayant exclusivement fréquenté l’enseignement fondamental ordinaire à 51,4 % pour ceux ayant travaillé seulement dans les CEFA. Dans l’enseignement secondaire ordinaire, ce taux est évalué à 44,1 %.

Plus alarmant encore : plus de la moitié de ces sorties (19,1%) s’effectue dans la première année de noviciat.

La recherche du Girsef avance diverses causes à ces départs précoces. Elle met notamment en avant la lutte inégale entre les cohortes de débutants et les autres. Il existe un rapport de force inégale entre les débutants et les autres enseignants, rapport de force en partie structuré par les statuts qui protègent d’autant plus l’enseignant qu’il a acquis de l’ancienneté. « (…) plus les novices sont récemment entrés, plus ils héritent des postes ouverts en cours d’année, dont on sait qu’ils sont moins pérennes. En découlent des conditions d’emploi en moyenne moins favorables : statut de temporaire, bien entendu, mais aussi temps de travail mensuel moindre, et plus grand nombre d’établissements ou de PO fréquentés. »

Les marchés n’offrent également pas les mêmes potentialités de trajectoires aux enseignants. De manière générale, les marchés du fondamental proposent des conditions meilleures que ceux du secondaire. Ceci est lié entre autres à la nature des postes, plus souvent à temps plein dans le fondamental. Les marchés bruxellois constituent également des marchés plus porteurs pour les novices, surtout par rapport aux marchés liégeois. La capitale est même considérée comme la plus « accueillante » en termes de possibilités de « trajectoires stables au cours de la première année d’exercice ».

Détenir un diplôme

Autre niveau contextuel pointé par la recherche : celui des pouvoirs organisateurs et des établissements. Leur taille, leur croissance ou déclin en termes d’effectifs, la pyramide des âges de leur corps enseignant, leur public d’élèves, leur mode d’organisation ou leur culture sont autant de paramètres qui peuvent peser sur les trajectoires des enseignants débutants.

Interviennent ensuite les variables individuelles : le genre, l’âge et le diplôme. La troisième variable est celle qui influence le plus les trajectoires et les probabilités de sortie, les détenteurs d’un diplôme pédagogique ayant des trajectoires nettement plus stables et durables.

« Les différences entre détenteurs et non détenteurs d’un diplôme pédagogique sont importantes, même si les données disponibles tendent à les surévaluer : par exemple, le taux de sortie des premiers est près de cinq fois moindre que celui des seconds à l’échelle de la 1re année de noviciat (7,4% contre 35) et trois fois moindre à l’échelle de cinq ans (20% contre 60). Ce faible taux de sortie des diplômés pédagogiques mérite d’être souligné alors qu’est souvent remise en cause l’adaptation de leur formation aux impératifs du métier. »

En conclusion, les chercheurs du Girsef estiment qu’il est nécessaire que les acteurs du monde de l’enseignement poursuivent les réflexions sur un meilleur accompagnement des enseignants débutants, mais ils estiment indispensable de réfléchir complémentairement à des politiques visant à améliorer les conditions d’emploi des novices et à réduire les différences entre les positions qu’ils occupent par rapport aux autres enseignants sur le marché de l’emploi, de manière à ce qu’ils soient moins traités comme une variable d’ajustement du système.

Un emploi instable et précaire

La CSC-enseignement a également enquêté pour connaître les raisons de la fuite des jeunes enseignants. Plus de 600 personnes ont participé au sondage organisé sur le site Internet du syndicat chrétien.

Parmi les difficultés éprouvées en début de carrière, la première citée est celle de « l’emploi instable, précaire ». Viennent ensuite le travail de préparation trop lourd, l’imprécision des consignes et programmes, le manque d’outils pédagogiques, la difficulté à planifier les cours, la solitude du métier et l’attitude des élèves.

L’instituteur se plaint plutôt de la planification des apprentissages, du travail de préparation, de la formation initiale et du salaire qui n’arrive pas à la fin du mois. Le régent (secondaire inférieur) se plaint de l’attitude des élèves et des outils pédagogiques. Le licencié (secondaire supérieur) évoque un travail de préparation important, l’emploi instable et la gestion de la classe. La personne venant d’un autre horizon professionnel et qui a passé un CAP (certificat d’aptitude pédagogique) pour pouvoir enseigner, épingle l’imprécision des programmes, la solitude du métier et le manque de soutien des collègues.

La CSC a aussi demandé à ceux qui avaient quitté le métier ce qui les avait poussés vers la sortie : le stress, le manque de soutien de la direction et l’attitude des élèves.

Interviewé dans les colonnes du Soir du 2 mai dernier, le sociologue Abraham Franssen avance d’autres explications à la fuite des jeunes enseignants. « Les enseignants sont formés à être des acteurs scolaires. Moins ou pas du tout aux autres facettes du métier. Il y a la facette sociale, c’est-à-dire la gestion de la relation aux élèves en tant qu’élèves sociologiques et pas seulement en tant qu’élèves. Pour beaucoup, c’est une difficulté. Et puis, il y a la facette institutionnelle : comprendre le système scolaire, les codes de l’école, qui sont particuliers à chaque établissement, les relations avec les collègues… Là, les jeunes enseignants se sentent démunis, voire déconnectés du système scolaire dont ils sont censés être des acteurs. »

Pour un tutorat

Des constats importants à prendre en considération dans la réflexion sur la réforme de la formation initiale des enseignants… Réclamé par les syndicats lors des dernières négociations sectorielles, un plan d’accompagnement structurel des jeunes enseignants s’impose ! Avis partagé par le sociologue Abraham Franssen : « (…) c’est l’entrée dans le métier qu’il faut repenser. On parle donc d’allonger la formation avec entrée progressive dans le métier, temps partiels, accompagnements, supervisions, etc. Il faut aussi repenser les articulations carrière-formation continuée. On voit que les enseignants qui tiennent bon sont ceux qui parviennent à s’approprier des ressources, avec des masters complémentaires, etc. »

Joan Lismont, président du SEL (Setca enseignement libre) a évoqué, toujours pour Le Soir, les contours que prendrait ce tutorat. « Il faut que le tuteur soit une personne expérimentée et reconnue, par l’école ou l’inspection, comme étant un ‘très bon prof’, capable de partager, d’accompagner. C’est pour cela que nous n’avons pas voulu du projet de la ministre Simonet, qui faisait du tutorat une formule d’aménagement de la fin de carrière. (…) Le tuteur continuerait à donner cours et, pendant une partie de son horaire, ferait du tutorat. » Pour le SEL, le tutorat devrait durer deux ans. Le tuteur exercerait son accompagnement entre un tiers-temps et un mi-temps. Le jeune enseignant, quant à lui, verrait son horaire alléger et son temps devant les élèves diminuer pour permettre du temps de travail avec son tuteur.

En France aussi, on réfléchit au métier de professeur. Dès la prochaine rentrée académique, une trentaine d’écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) vont voir le jour, soit une par Académie.

Ce projet vise à améliorer les performances en matière de formation initiale et continuée des enseignants et des personnels d’encadrement, ceci de la maternelle au supérieur.

Dans ce cadre, un Master métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation sera créé, avec quatre mentions: premier degré, second degré, encadrement éducatif, et pratiques et ingénierie de la formation.

Des stages favorisant une entrée progressive dans le métier seront organisés, et également un tronc commun portant sur les compétences transversales (conduite de la classe, soutien aux élèves en difficulté, évaluation et orientation).

Un exemple à suivre ?…

Valérie Silberberg, responsable du secteur Communication

 

Sources :

– Des écoles du professorat encore en chantier, in Le Monde, 30 avril 2013 ;

– Les enseignants débutants en Belgique francophone : trajectoires, conditions d’emploi et positions sur le marché du travail, Les Cahiers de recherche du Girsef, n°92, avril 2013 ;

– Eviter la fuite des jeunes profs, in La Libre Belgique, 30 avril 2013 ;

– Faut-il faire mettre le jeune prof sous tutorat ?, in Le Soir, 8 mai 2013 ;

– Pourquoi le jeune professeur fuit l’école ?, in Le Soir, 19 avril 2013 ;

– Pourquoi les jeunes profs fuient-ils l’école ?, in Le Soir, 2 mai 2013 ;

– Un prof sur 3 quitte l’école dans les 5 ans, in La Libre Belgique, 3 mai 2013 ;

– Sitôt enseignant, sitôt parti !, in Le Soir, 3 mai 2013.