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«J’entretiens l’émerveillement»

«J’entretiens l’émerveillement»
Ce mois-ci, rencontre avec une institutrice réconciliée avec les sciences et les mathématiques: Ingrid De Waal.

Ma mère était institutrice. J’ai toujours été attirée par l’univers de l’école primaire. Mais pour faire autre chose que ma mère, j’ai entrepris d’autres études, et je suis devenue assistante de direction. Après une bonne dizaine d’années, j’ai fini par me lancer dans les études d’institutrice. Ce n’est pas plus mal d’avoir fait cela un peu sur le tard. J’ai commencé avec une maturité, une expérience de vie que je n’aurais pas eues à dix-huit ans. Et maintenant, je sais que c’est le métier qui me convient.

Éduquer: En quoi consiste l’enseignement des sciences en primaire? Y a-t-il des programmes à suivre?

Ingrid De Waal: Oui, il y a des programmes axés sur des savoirs, par exemple le système digestif, le cycle de l’eau, etc. Mais on introduit également la démarche scientifique: observer, se questionner, tâtonner, émettre une hypothèse. Il est difficile d’évaluer cela, donc lors du CEB, les enfants sont quand même surtout évalués sur des savoirs et sur l’interprétation d’informations, de documents.

Éduquer: Concrètement, comment vous y prenez-vous pour enseigner les sciences en primaire?

IDW: J’essaie de partir du vécu de la classe. Dans mon école, les enfants apportent le matin des «surprises». Un objet, une plante, quelque chose qu’ils ont trouvé ou rapporté de voyage… Par exemple, un élève vient avec un cristal; alors on va parler de la formation des cristaux. Et on peut, en les guidant, les orienter vers les savoirs qu’ils doivent avoir acquis en fin de primaire. Un autre exemple avec la vie de la classe: on a un grand tas de déchets de jardin devant l’école. Les enfants ont commencé à jouer dedans et se sont rendus compte qu’il y faisait chaud. Une de mes élèves y a mis une brique à la récré de 10h, et elle est revenue à midi m’expliquer son expérience et a montré la brique chaude. On a mis des briques, on a relevé la température, c’est monté à 50 degrés! On a parlé de décomposition, de chimie, etc. Donc je saisis au vol les occasions. Parfois j’aimerais bien avoir les connaissances pour répondre à toutes les questions, mais je ne les ai pas. C’est en cela que nous, instits primaires, sommes des généralistes et non des spécialistes. On n’a pas le temps ni les compétences pour répondre aux questions les plus pointues. Alors on cherche à l’extérieur, auprès de parents parfois. Sinon ce n’est pas grave. Une institutrice n’a pas besoin de connaître les réponses à toutes les questions. Parfois, on fait appel aux Jeunesses Scientifiques qui ont le matériel et l’expertise pour faire faire des expériences aux enfants. Ce que j’aime, c’est créer une surprise, un émerveillement, qui vont provoquer le questionnement, la curiosité et l’envie d’en savoir plus.

Éduquer: Et les mathématiques?

IDW: Quand j’ai étudié pour devenir institutrice, à 33 ans, c’était difficile, surtout en mathématiques (rires). Mais le fait d’apprendre à apprendre les mathématiques, ça a décoincé quelque chose. J’ai maintenant énormément de plaisir à enseigner les mathématiques. C’est une sorte de revanche sur moi-même, d’enseigner ce qui auparavant ne me plaisait pas. J’ai été obligée de décortiquer tous ces concepts, toutes ces démarches. Donc j’explique les mathématiques plus facilement.

Éduquer: On enseigne mieux les matières sur lesquelles on a peiné?

IDW: Oui, dans mon cas, on peut dire ça. J’adore enseigner les maths et les sciences, alors que j’ai peiné dessus.

Éduquer: Concrètement, comment enseignez-vous les concepts mathématiques?

IDW: Certains élèves ont vraiment besoin du passage par le concret. Alors j’essaie de manipuler au maximum. Pour les fractions, par exemple, on va construire des bandelettes. On va voir sur les bandelettes les équivalences des fractions, un demi égale deux quarts égale quatre huitièmes. Il y a moyen de rendre très concrets les problèmes de partage et de fractions. Pour apprendre la table de multiplication, on construit des rectangles. On fait un jeu de bataille: «qui va gagner entre sept fois neuf et huit fois huit?». Et en même temps, on travaille sur l’aire. Mais encore une fois, je pars de ce qu’ils apportent, de ces «surprises». Un matin, il y avait une noix de coco et une betterave sucrière. On a fait une expérience: on a mesuré les volumes par immersion. On a travaillé la physique, les volumes, les masses, on s’est interrogé sur les raisons de la flottabilité. Du coup, on fait des mesures, des mathématiques, de la physique.

Éduquer: Vous parlez beaucoup de ces «surprises»!

IDW: Oui, ce sont des points de départ pour toucher à différents points du programme. Avec cette betterave par exemple, on écrit un compte rendu de l’expérience, on fait une production écrite pour raconter le chemin de la betterave. On peut tenir une semaine avec une betterave! Les enfants sont attachés à leur objet; c’est évident qu’en travaillant à partir de leurs trouvailles, ils seront plus impliqués et apprendront mieux. Il faut honorer chacune d’entre elles, même si parfois c’est difficile de savoir ce qu’on va en faire (rires). C’est en tout cas une base importante du travail dans mon école.

Éduquer: Parlez-nous de cette école: Wal-Active, à Rebecq…

IDW: Nous nous inspirons de Freinet et Decroly, de ce qu’on appelle généralement les pédagogies actives. On va observer les choses de la vie. Il y a un chantier en face de l’école? On va voir, poser des questions, dessiner… On voit ainsi plein de choses de manière transversale. Observation, démarche scientifique, questionnement, tempête d’idées… À partir de là, on construit, toujours si possible en guidant vers les contenus du programme. Beaucoup de choses dérivent de la vie de classe, comme avec mon histoire de compost chaud. On est tout le temps en train de rebondir sur ce qui se produit en classe. Le revers de la médaille, c’est qu’on ne sait jamais ce qui va se passer. Ce n’est pas toujours évident.

Éduquer: Que pensez-vous des programmes?

IDW: Je trouve que les matières autres que français et logique mathématique (par exemple: compétences musicales, scientifiques, interpersonnelles) ne sont pas assez valorisées. Pourquoi? Entre autres parce que c’est plus difficile à évaluer. C’est dommage: on limite le programme à ce qu’on sait évaluer, à ce qui est quantifiable.

Éduquer: Qu’est-ce qui est important pour vous dans l’enseignement des sciences en primaire?

IDW: Plus que les savoirs en eux-mêmes, c’est d’entretenir l’émerveillement; émerveillement qui va provoquer le questionnement, la curiosité. Les savoirs, après, ils pourront toujours les chercher. Il y a plein d’accès à ces informations. Mais il ne faut pas penser que les compétences ne doivent être que «utiles». Il y a aussi la simple curiosité, même si ça ne «sert à rien».

Éduquer: Quels sont les questionnements des enfants du point de vue scientifique? Mécanique? Écologique?

IDW: Je ne vois pas tellement de questionnements mécaniques. Plutôt des interrogations quasi-métaphysique ou cosmologiques: quelle est notre place dans l’Univers? C’est quoi le Big Bang? Et beaucoup de préoccupations écologiques. Un enfant a failli se faire lyncher en classe en racontant que son papa a laissé des déchets dans la forêt (rires)…

Éduquer: Pensez-vous qu’un·e instituteur·trice a du poids dans la trajectoire d’une personne?

IDW: Bien sûr qu’on a un poids. On passe beaucoup de temps avec eux, contrairement au secondaire. À cet âge-là, un enfant vous croit! Ce qu’on dit, ce qu’on fait avec eux, est important. Une fois j’ai recroisé un ancien élève. Il m’a dit: «Tu te rappelles quand on a fait ceci et cela…». Aucun souvenir! Mais lui, ça l’avait marqué de manière très forte. Cet enfant avait un souvenir lié à une émotion. On sème des choses, on ne sait pas quoi, et peut-être que dix ans après ça donne une envie – une vocation, qui sait?

Éduquer: Votre métier est très féminisé. Un enfant a de grandes chances de ne voir que des femmes pendant toutes ses primaires. Pensez-vous que cela pose problème, qu’il devrait y avoir plus de mixité hommes-femmes dans votre métier?

IDW: Non, pour les enfants, je ne vois pas du tout en quoi cela pourrait poser problème. Pour les ambiances d’équipe en revanche, peut-être…

Éduquer: Qu’est-ce qui est difficile dans votre métier?

IDW: (long silence) L’évaluation. Il y a un paradoxe. On nous demande de différencier, ce qui est très bien. Par exemple, je n’ai pas les mêmes exigences pour un dyspraxique que pour l’enfant moyen, même si mon but est de tirer tout le monde vers le haut. Donc différenciation, très bien. Pourtant, à la fin, clac, ils ont cette évaluation, le CEB, qui est la même pour tous (sauf demande spécifique certes), qui ne tient pas compte des progrès, de là où vient l’enfant. Je me rappellerai toujours d’un enfant originaire du Brésil, qui ne parlait pas français. Évidemment c’était difficile, il était rasemottes partout. Mais au bout de deux ans, il avait fait des progrès magnifiques, notamment linguistiques. Et au CEB, il a échoué avec 48 pourcents. On l’a bloqué. J’étais furieuse. On ne prenait pas en compte les progrès qu’il avait fait! Pourquoi évaluer? Je pense que c’est inutile. L’école n’en a pas besoin. Nous, les profs, nous voyons bien si les élèves évoluent et progressent, chacun à son rythme. Bien sûr j’utilise une grille critériée avec les différentes étapes pour atteindre l’objectif visé. C’est une grille qui aide l’enfant à savoir où il en est, à corriger le tir la prochaine fois. Mais pas pour barrer la route, ni pour comparer. Le portfolio aussi est un bel outil. Grâce aux grilles de compétences, l’enfant est conscient de là où il est, de là où il doit et peut aller.

Éduquer: Et qu’est-ce qui est gai dans votre métier?

IDW: J’en reviens toujours à l’émerveillement. Que l’école reste un plaisir, un lieu où l’on puisse découvrir et s’amuser. Pour moi c’est le cas. Un élève est venu vers moi récemment et m’a déclaré: «J’aime bien la classe avec toi; j’ai l’impression de découvrir des choses tous les jours». Quand un enfant me dit ça, je sais pourquoi je fais ce métier.

 

François Chamaraux, Docteur en physique, enseignant en sciences et mathématiques

En lisant des livres d’histoire des sciences, on pourrait croire que la science ne progresse qu’avec des Marie Curie, des Darwin et des lauréats de prix Nobel. Mais la science avance aussi – et
peut-être surtout – grâce à des millions de modestes acteurs et actrices de l’ombre: chercheur·se·s., bien sûr, mais aussi professeur·e·s, inventeur·se·s, instituteur·trice·s, technicien·ne·s, amateur·trice·s, etc., qui mettent leur engagement et leurs convictions au service de la science et de sa diffusion. Au travers de quelques entretiens, nous voulons présenter diverses facettes vivantes de la science incarnée par des personnes passionnées.