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Histoire des vaccins, histoires de vaccins

Histoire des vaccins, histoires de vaccins

Les personnes qui ont déjà eu une maladie infectieuse sans en mourir ne l’attrapent généralement pas une seconde fois: voilà un phénomène assez facile à observer, et ce sans doute depuis longtemps. Une femme enceinte ayant survécu dans son enfance à la rougeole, par exemple, devait se sentir bien tranquillisée par rapport à d’autres femmes enceintes ne l’ayant pas «faite». D’où l’idée géniale, et audacieuse, de se protéger d’une maladie infectieuse en essayant de contracter de façon contrôlée, «artificielle», une forme pas trop agressive de cette maladie.

Ce que l’Occident doit à des femmes turques et une Lady anglaise

Dans le cas de la variole, terrible maladie souvent mortelle, cette idée remonte à un passé lointain: on en retrouve des traces en Chine dès le 16e siècle, et plus tard dans d’autres régions d’Asie, au Moyen Orient et en Afrique. Ainsi, pendant plusieurs siècles, dans ces régions exotiques, on a recours à la pratique traditionnelle dite de «variolisation» ou «inoculation»: récolte du pus sur les pustules d’une personne faiblement malade, et injection chez le sujet sain au moyen d’une scarification pratiquée pour l’occasion. La variole survient alors, généralement sous une forme atténuée, et le «variolisé» résiste aux formes plus graves.

Vers 1716, Lady Montagu, écrivaine anglaise vivant en Turquie, assiste à ces pratiques, sous forme de rites menés par des femmes âgées. Elle est impressionnée par le succès de ces cérémonies à l’issue desquelles tou·te·s les participant·e·s se retrouvent malades, puis, après quelques semaines, en réchappent généralement, efficacement immunisés. à partir de 1721, rentrée en Angleterre, elle œuvre pour apporter cette solution dans son pays soumis à une épidémie de variole. Mais l’Europe du 18e siècle montre quelques réticences face à cette pratique étrange. D’abord parce que la variolisation tue parfois (on estime à 1 à 3 % la proportion de variolisé·e·s décédé·e·s). Mais aussi, et peut-être surtout, pour les raisons habituelles de racisme et misogynie. à une époque où l’art de la médecine à l’extrémité ouest du continent de la Raison reste réservé aux hommes, on peut imaginer l’accueil plutôt frais réservé à une pratique rituelle de guérisseuses turques, et qui plus est promue par une femme. La variolisation, «lubie de femmes ignorantes», est donc tournée en dérision. Ainsi, certaines des premières oppositions aux vaccins dans l’Histoire occidentale ont leurs racines dans le racisme et la misogynie. Ceci ne signifie évidemment pas que les «antivax» actuels soient racistes et misogynes; mais ce fait intéressant mérite d’être rappelé.

Au cours du 18e siècle, des études statistiques montrent que se faire varioliser reste moins risqué que de ne rien faire, et la pratique se répand lentement en Europe. Le travail courageux de Lady Montagu porte ses fruits.

De la variolisation au vaccin COVID-19

A la fin du 18e, plusieurs personnes (médecins, fermiers) trouvent une nouvelle idée géniale: en observant que des trayeuses en contact avec les vaches atteintes de variole bovine (maladie aussi appelée «vaccine») se trouvaient protégées contre la variole humaine, ils inoculèrent la vaccine aux humains dans le but d’immuniser contre la terrible maladie. Vers 1796, le médecin anglais E. Jenner se lance ainsi dans la promotion de ce qu’on appelle désormais «vaccination», en prouvant qu’elle protège de la variole de façon plus sûre que la variolisation. Sans diminuer le mérite de Jenner qu’on considère généralement comme le «père de la vaccination», notons que son action fut essentiellement d’améliorer le principe de la variolisation, pratique existant, comme on l’a vu, depuis des centaines d’années, grâce notamment à des femmes plus ou moins oubliées par l’histoire de la médecine.

Depuis Jenner, des dizaines de maladies (rage, diphtérie, tétanos, poliomyélite, coqueluche, rougeole, tuberculose, etc.) ont été efficacement combattues, parfois même éliminées, au moyen de procédés analogues, toujours appelés vaccins, même lorsque la substance inoculée n’a rien à voir avec la vaccine. Le principe général du vaccin, assez bien compris depuis le 20 e siècle avec l’étude du système immunitaire et de la microbiologie, reste le même que du temps de Jenner: injecter dans le corps d’un sujet sain «quelque chose» ressemblant à l’agent infectieux, afin que l’organisme puisse fabriquer des anti – corps adaptés, qui pourront combattre les «vrais» agents infectieux lorsqu’ils entreront dans l’organisme. Selon les cas, le «quelque chose» est soit un microbe vivant atténué (affaibli par des réactions chimiques), soit un microbe mort, soit encore dans certains cas une protéine ou une toxine moins virulente que la toxine de la maladie.

Certains des vaccins contre la COVID-19 présentent une nouveauté: au lieu d’introduire dans l’organisme des virus atténués ou morts, ou encore des molécules permettant au système immunitaire de fabriquer des anticorps, on injecte de minuscules capsules contenant de l’ARNm permettant à la cellule de fabriquer des protéines «spike»[1], qui re – couvrent le coronavirus. Ces protéines, à leur tour, stimuleront la production d’anticorps adaptés: si des coronavirus se promènent à l’avenir dans l’organisme, les anticorps les re – connaîtront grâce à leur enveloppe couverte de «spikes», et les combattront.

Caricature représentant la promotion de la vaccination contre la variole selon la méthode Jenner.

Naturel et pas cher

On peut faire au moins deux remarques générales sur les vaccins: d’abord, on peut très bien les classer du côté des traitements «naturels». Apprendre au corps à se dé – fendre plutôt que de lui administrer des médicaments, c’est comme apprendre à quelqu’un à pêcher plutôt que de lui donner du poisson: une action plus «naturelle», à un niveau plus fondamental. Le corps lutte ainsi avec une défense «bien à lui», et non grâce à des molécules apportées de l’extérieur (antibiotiques, antiviraux…). Rappelons qu’à l’origine, cette idée fabuleuse provient d’un rituel dont on trouve des traces en Asie et Afrique… Peut-on trouver une pratique plus naturelle, traditionnelle et ancestrale?

Ensuite, un programme de vaccination coûte généralement moins cher que de guérir les malades en cas d’épidémie. Prévenir est moins onéreux que guérir! De même qu’à l’échelle d’un pays, il revient moins cher de promouvoir l’exercice physique que de soigner le diabète, il sera moins coûteux de vacciner toute une population contre la rougeole que de soigner la petite proportion de rougeoleux (dont les cas graves nécessitent beaucoup de moyens en termes de soins intensifs). L’idée que l’industrie s’enrichisse avec les vaccins doit donc être modérée: elle s’enrichit, certes, mais sans doute moins qu’en produisant des médicaments ou du matériel contre la même maladie.

La vaccination comme acte collectif

Dans le cas des maladies contagieuses, c’est-à-dire la majorité des cas de maladies infectieuses, la vaccination comme outil de santé publique ne fonctionne qu’en tant que projet collectif. On se vaccine non seulement pour soi, mais aussi pour le groupe, parce qu’une population bien vaccinée contiendra suffisamment peu de sujets non-vaccinés pour qu’une éventuelle propagation de la maladie cesse. Mais quelle proportion de la population faut-il vacciner pour obtenir cet arrêt?

Un petit calcul simple montre que, si on appelle R le taux de réplication (c’est-à-dire le nombre moyen de personnes qu’une personne malade va infecter à son tour), la proportion de personnes vaccinées (la «couverture vaccinale») doit atteindre 1 – 1/R. Cette petite formule mathématique nous dit que, pour une maladie très contagieuse comme la rougeole, dont le taux R vaut 20, il faut une couverture vaccinale de 95% pour que la maladie n’explose pas en cas de reprise épidémique. Voilà pourquoi la vaccination n’a de sens qu’au niveau d’une population complète, et qu’elle doit se concevoir comme un projet collectif. C’est là un des paradoxes de la vaccination: elle protègera aussi les non-vaccinés (par exemple les sujets immuno-déprimés), et ce seulement si un grand nombre de personnes en parfaite santé se fait vacciner. Ainsi, une population suffisamment vaccinée protègera sa minorité non-vaccinée: un bel exemple de solidarité collective.

Pas cher, «naturel», mais mal-aimé

Le vaccin, sans doute une des révolutions médicales les plus importantes de ces 300 dernières années, cumule beaucoup d’avantages: efficace, peu coûteux, plutôt «naturel», si ce terme a un sens. Pourtant la méfiance envers les vaccins n’a pas faibli depuis le 18e siècle, et a peut-être même augmenté. Pourquoi cela?

Peut-être d’abord parce qu’il s’agit d’un acte contre-intuitif: on administre ce produit à des personnes parfaitement saines, souvent des enfants. Pourquoi accepter un geste médical si on jouit d’une bonne santé?

Ensuite à cause d’un phénomène qu’on pourrait qualifier d’«ingratitude vis-à-vis de la prévention». Alors qu’une guérison (avec antibiotiques, soins intensifs, etc.) procure une amélioration manifeste, et un sentiment de reconnaissance envers la collectivité qui a organisé et payé ces soins, la prévention par le vaccin ne semble donner aucun autre bénéfice que celui de poursuivre une vie normale. «Je suis en bonne santé, je me vaccine, et je reste en bonne santé: à quoi bon?». Aucune amélioration, pas de soulagement, pas de reconnaissance.

Ce phénomène d’ingratitude vis-à-vis de la prévention se voit à tous les niveaux. Ainsi, quelle femme peut affirmer qu’elle est en vie grâce aux mesures de prévention de l’alcool au volant? Quel homme peut dire qu’il n’a pas de maladie pulmonaire grâce aux mesures décourageant le diesel? Quel enfant sait qu’il est en bonne santé grâce aux campagnes anti-tabac chez les femmes enceintes? Très peu, pour la bonne raison que les millions de personnes «sauvées» par la prévention chaque année ne le savent généralement pas: ces années de vie gagnées sont avant tout statistiques, et non pas incarnées par des gens conscients d’avoir été sauvés. Ainsi, on accueille parfois bien mal ces mêmes campagnes de prévention, perçues comme moins concrètement utiles que les hôpitaux.

Bref, dans tous les domaines, la prévention est le «parent pauvre» de la santé publique, et le vaccin ne fait pas exception. Ce mécanisme d’ingratitude peut contribuer à la méfiance vaccinale.

Paradoxe vaccinal, encore

Un·e «vaccino-sceptique» pourrait également dire: «Vacciner des gens en bonne santé, passe encore si les maladies infectieuses sont un sujet d’angoisse, mais pourquoi, si les maladies infectieuses ne font plus peur à personne?».

Mais il faut garder en tête que c’est justement grâce aux vaccins que les maladies infectieuses ne font presque plus peur à personne! Qui redoute de mourir, ou de voir son enfant mourir, du tétanos, de la coqueluche, de la diphtérie? Presque personne en Belgique, car la vaccination les a presque supprimées. On ne mesure plus à sa juste valeur le fait, qui nous paraît banal, d’atteindre tranquillement l’âge adulte, car les époques de forte mortalité, et en particulier de forte mortalité infantile, s’éloignent dans le passé, disparaissent de la mémoire collective: devant la crèche ou l’école, les parents parlent d’intolérance au gluten, de «gastro», de rhumes et de petites angines, mais rarement du décès du petit dernier, et c’est tant mieux. Dès lors, les maladies infectieuses ne sont plus présentes dans le paysage, et le vaccin semble inutile.

Ainsi, paradoxalement, c’est l’efficacité même de la vaccination qui mène à l’impression qu’elle ne sert à rien!

François Chamaraux, docteur en physique, enseignant en sciences

 

[1] Les protéines «spike» sont des protéines ayant la forme d’une pique.