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Freinet: l’école de la démocratie

Freinet: l’école de la démocratie
Célestin Freinet (1896-1966) est le fondateur de la pédagogie qui porte son nom. Ses origines modestes ont fait de lui un homme militant, politiquement engagé. Révolutionnaire, il bouleversera profondément l’école. Son leitmotiv? L’éducation doit être un outil de progrès et d’émancipation sociale!

Freinet est né en 1896 dans un petit village des Alpes Maritimes, au sein d’une famille modeste de six enfants, dont seuls trois survivront jusqu’à l’âge adulte. Il effectue ses études à l’École Normale pour devenir instituteur et obtient son premier poste en 1914. Blessé d’une balle au poumon en 1917, il est reconnu  comme mutilé de guerre à 70 %  et décoré pour cela. Son invalidité influe sur le fait qu’il doit trouver une autre façon d’enseigner. Il s’intéresse alors aux nouvelles pédagogies de Maria Montessori et d’Ovide Decroly[1].
Par ailleurs, son expérience à la guerre lui fait comprendre que l’école a un rôle à jouer dans l’apprentissage de la citoyenneté. Selon lui, cette idée «plus jamais  la guerre» implique une transformation radicale du système scolaire: «Les enseignants Freinet travaillent toujours dans cette lignée: ils veulent former des citoyens capables d’agir sur le monde. Cela passe par: développer le sens critique des élèves, leur apprendre à travailler  en groupe, à s’écouter, s’organiser et prendre des décisions démocratiques. Le génie de Freinet est de vouloir, dès ses débuts, diffuser ses idées et ses outils d’enseignement au plus grand nombre d’enseignants possible. Freinet publie une centaine d’articles dans la revue pédagogique l’École Emancipée et une cinquantaine dans la revue «Clarté» entre 1920 et 1933» [2].

La «méthode naturelle de lecture»

Freinet expérimente ses idées sur sa propre fille, Madeleine, qui est en âge d’apprendre à lire et écrire. C’est ainsi qu’il met au point sa «méthode naturelle de lecture», qu’il diffuse via la rédaction  d’une brochure. Cette méthode s’appuie sur le tâtonnement expérimental, car Freinet,  comme les autres grand.e.s pédagogues de son époque, a constaté que ce type de démarche tient compte de la curiosité naturelle  de l’enfant, à la base de tous les apprentissages. Ce tâtonnement est propre à chaque enfant et s’appuie sur ses réussites. Il est favorisé par l’enseignant.e, ainsi que par «un milieu vivant et coopératif qui permet, accélère et perfectionne les tâtonnements en proposant des références, des modèles, des outils adaptés»3. «Cette démarche paraît moins rapide que les apprentissages systématiques, mais ce  n’est qu’une apparence. En se passionnant, les jeunes travaillent davantage et gardent un souvenir durable de leurs découvertes,  alors que tant d’apprentissages mécaniques s’oublient rapidement.  Surtout, une telle démarche développe  la capacité de chercher, d’inventer, plutôt  que de se contenter de  reproduire. Et c’est cette capacité qui devient de plus en plus nécessaire dans le monde moderne».

Du «texte libre» à la pédagogie par projets

Freinet introduit l’imprimerie dans sa classe dès 1924. Cet outil va transformer son enseignement et en devenir un élément-clé puis qu’il va demander  aux élèves de rédiger régulièrement des textes portant sur des sujets de  leur choix (par exemple suite à une sortie avec la classe). Freinet décide alors de diffuser les réalisations de ses élèves pour  les motiver et les valoriser.Le  «texte libre» est né. Grâce à Elise, la femme de Freinet, l’expression  libre est également encouragée dans tous les domaines artistiques. Il faut savoir qu’elle est pour lui une collaboratrice de chaque instant, à la fois source d’encouragements et de soutien.Elle organise des expositions de peintures d’enfants et reçoit les félicitations d’artistes comme Picasso, Cocteau et Dubuffet.  Dans les écoles de type Freinet, l’organisation de la classe et de ses activités est basée sur la participation à des projets. «Chaque journée commence par un entretien au cours duquel les  élèves qui le souhaitent parlent ou présentent un objet. Cela permet de ‘faire entrer la vie dans la classe’, en suscitant des pistes de recherches, des  textes, des projets». C’est ainsi que l’enfant «apprend à apprendre»… Il apprend à chercher des informations avec des outils qui sont adaptés à son niveau. Il peut ensuite présenter le résultat de ses recherches à la classe. La  communication orale et écrite est favorisée de toutes les façons possibles et cela dès les maternelles. En outre, des correspondances sont établies avec des enfants d’autres écoles,ce qui motive les élèves à écrire dans leur  langue ou en néerlandais, par exemple.

Par ailleurs, il n’y a pas de devoirs à faire à la maison (sauf pour les enfants en difficulté qui en ont besoin), ni d’interrogations cotées: le tâtonnement expérimental est suffisant pour ancrer la plupart des apprentissages. En conséquence, il y a davantage de temps libre après l’école, pour la vie sociale et les loisirs et moins de stress pour les enfants… et les parents! Sauf quand le CEB approche en 6e primaire, car c’est le premier examen auxquels  les enfants sont confrontés. Il y a plusieurs fois par an une évaluation très détaillée de l’élève et de ses aptitudes, avec une auto-évaluation de la part de l’enfant dès qu’il est en âge de le faire.

Les particularités de la pédagogie Freinet  

Il y a bien sûr des ressemblances entre la pédagogie développée par Freinet et celles de Montessori ou Decroly. Mais aussi de grandes différences de points de vue, par exemple sur ce qui motive les enfants. A noter que si Freinet appréciait Montessori à ses débuts, il s’en est fort distancé dès les années 1925 et n’a eu de cesse ensuite de critiquer sa méthode de façon virulente.

Chez Freinet, la journée prévoit une alternance de temps de travail collectif et individuel, mais ce dernier reste secondaire (alors qu’il est prioritaire chez Montessori). Autant que  possible, les échanges, la coopération et le travail en groupe sont privilégiés. Cette dimension collective et coopérative est essentielle pour Freinet.

Si chez Decroly également, les élèves peuvent amener un  objet, animal… pour susciter des apprentissages, ils seront autant que possible rattachés au thème  choisi pour l’année. Alors que chez Freinet, l’apport des enfants sera utilisé tout à fait librement.

Le mouvement Freinet4

Dès les débuts de son activité pédagogique, Freinet n’a eu de cesse de fonder un mouvement coopératif d’enseignants, réunissant autour de lui les instituteurs pratiquant ses techniques et s’adressant déjà à des enseignants espagnols et belges. Ce mouvement prit son envol après a guerre de 1939-1945. Des mouvements Freinet se créent dans différents pays (en Belgique, il existe déjà depuis 1938) qui se regroupent en 1957 au  sein d’une Fédération internationale des mouvements d’école moderne – FIMEM qui compte à présent plus d’une quarantaine de membres à travers le monde. Dans ces mouvements, ce sont les mêmes valeurs qui sont mises en avant que dans les classes: l’expression libre, la coopération, le travail en groupe, etc. Tous les deux ans, une Rencontre internationale des éducateurs Freinet réunit en été quelques centaines de participant.e.s.

Rupture avec l’éducation nationale

Les idées de Freinet le mettent en conflit avec l’éducation nationale. De vives tensions entre ses partisan.ne.s et opposant.e.s créent des troubles et même de la violence dans le village de Saint-Paul-de Vence où il enseigne alors. En 1932, menacé de mutation, il décide d’abandonner l’enseignement public et de créer sa propre école.

En 1935, il ouvre donc avec sa femme Élise «L’École Freinet» à Vence, sous la forme d’un internat  mixte pour les enfants de 4 à 14 ans. Cette école est composée de 11 bâtiments à l’architecture rudimentaire mais située dans un immense parc. Les époux Freinet y ont enseigné jusqu’à leur mort, puis leur fille en a repris la gestion jusqu’au rachat de l’école par l’État en 1991. Devenue école publique expérimentale, elle est inscrite au patrimoine du 20 siècle des Alpes-Maritimes depuis 1995 et la pédagogie Freinet y est toujours pratiquée.

 

[1] Voir les numéros 134 et 135 d’Éduquer.

[2] 2. «Le mouvement Freinet: du fondateur charismatique à l’intellectuel collectif», Henri Peyronie, Presses  Universitaires de Caen, 2013 disponible sur Internet, p 70.

3. «Montessori, Freinet, Steiner… une école différentepour mon enfant?», Marie-Laure Viaud, Nathan,2008, p 93.

4. Ce paragraphe a été rédigé par Henry Landroit.

 

Nathalie Masure, Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente

Sources:

«Célestin Freinet. Pédagogie et émancipation», Henri Peyronie, Hachette, 2008.
www.educpop-freinet.be
www.icem-pedagogie-freinet.org
http://ladecouverte.education/fr
http://bqpf.info
http://blog.siep.be
www.amisdefreinet.org
www.Finem-freinet.org

Autres films:

«Le Maître qui laissait les enfants rêver» de 2006.
«C’est d’apprendre qui est sacré»: documentaire réalisé en 2015, dans une classe d’élèves du primaire qui découvrent la pédagogie Freinet.


Dates-clés

1896: Naissance de Célestin Freinet à Gars (sud de la France)
1926: Freinet lance une première «coopérative d’entraide pédagogique»
1930: Le mouvement Freinet compte déjà 250 membres et s’internationalise
1935: Ouverture de l’école privée Freinet à Vence
1947: Le mouvement Freinetdevient Institut Coopératif del’École Moderne (ICEM)

L’école buissonnière de Jean-Paul Le Chanois

1949: Sortie du film «L’ÉcoleBuissonnière», basé sur unscript d’Élise Freinet, retraçantde façon romancée la vie d’instituteur de Freinet. Ce filmconnaît un grand succès enFrance et à l’étranger. Depuis les années 50, le «mouvementFreinet» est connu dans lemonde entier.
1966: Décès de CélestinFreinet
1983: Décès d’Élise Freinet

Le saviez-vous?

C’est cette méthode qui a inspiré la «méthode naturelle de lecture-écriture» (MNLE), actuellement utilisée dans les cours d’alphabétisation, même pour adultes, notamment dans les cours donnés par la Ligue de l’Enseignement et l’asbl Lire et Écrire.


Les engagements de Freinet

Les engagements militants de Freinet sont nombreux et ont de grandes répercussions sur sa vie. En voici quelques-uns:

  • Il adhère au Parti Communiste Français dès la fin des années 20.
  • En 1934, il fonde le syndicat «l’Union Paysanne».
  • Dès l’année 1936, il accueille de jeunes réfugiés espagnols victimes de la guerre civile.
  • Considéré comme un agitateur politique par le gouvernement de Vichy, Freinet est interné dans un camp en 1940, puis libéré en 1941 à cause
    de sa mauvaise santé. Mais il est placé en résidence surveillée et utilise ce temps d’inaction pour écrire.
  • Il fonde une coopérative de travailleurs pour financer l’installation de l’électricité dans la commune où il est né, ce qui n’a pas été sans mal,
    les habitant.e.s disant qu’ils/elles avaient toujours vécu sans électricité et pouvaient s’en passer!

Les invariants pédagogiques

Freinet a publié en 1964 une liste de 30 principes à suivre en tant qu’enseignant.e. Parmi ceux-ci:

  • Invariant n°16 – L’enfant n’aime pas écouter une leçon ex cathedra.
  • Invariant n°21 – L’enfant n’aime pas faire partie d’un «troupeau» auquel l’individu doit se plier comme un robot. Il aime le travail individuel ou le travail d’équipe au sein d’une communauté coopérative.
  • Invariant n°25 – La surcharge des classes est toujours une erreur pédagogique.
  • Invariant n°27 – On prépare la démocratie de demain par la démocratie à l’École. Un régime autoritaire à l’École ne saurait être formateur de citoyens démocrates.
  • Invariant n°28 – On ne peut éduquer que dans la dignité. Respecter les enfants, ceux-ci devant respecter leurs maîtres est une des premières conditions de la rénovation de l’École.

Pour consulter la liste complète: www.icem-pedagogie-freinet.org