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Formations: le lien social fracturé par la distance

Formations: le lien social fracturé par la distance

SOMMAIRE DU DOSSIER

Dans le sillage du basculement de la société en ligne renforcé par l’arrivée du Covid, les formations dans les secteurs de la cohésion sociale et de l’insertion socio-professionnelle ont été contraintes de prendre un virage numérique. Cette numérisation a révélé les risques d’exclusion sociale d’un public qui ne dispose ni d’un bon accès ni d’une maîtrise de ces outils.

«La seule chose qui pouvait passer, c’était WhatsApp, et encore»; «On a raccourci les cours. C’est impossible de suivre un cours de deux heures sur son téléphone portable»; «On s’est rendu compte que certaines personnes ne savaient pas utiliser Zoom»; «On leur a prêté du matériel, mais c’était des dinosaures et de toute façon, beaucoup n’avaient pas une bonne connexion».

Les récits se rejoignent et témoignent de derniers mois qui n’ont pas été simples pour les équipes de formation, prises de cours et peu, ou pas du tout préparées au «distanciel» qui s’est imposé il y a un an.

Manque de matériel – le public n’a pour la plupart qu’un téléphone portable – absence de, ou mauvaise connexion, pas d’adresse de courrier électronique, non-connaissances des outils, faible batterie sur le téléphone… Telles sont les difficultés majeures qui ont été observées sur le terrain de la cohésion sociale et de l’insertion socio-professionnelle à l’heure du basculement en ligne des formations.

Autant d’éléments qui composent ce qu’on appelle la fracture numérique (voir définition dans l’encadré). Elle n’est pas un phénomène nouveau, mais la crise sanitaire a rappelé avec force son existence.

Comment faire groupe?

Le passage au numérique est aussi venu bouleverser la façon de travailler et d’accompagner.

Comment apprendre une langue à travers un écran? Comment «faire groupe» à distance? Des questions, si elles se sont posées dans la foulée de la crise sanitaire, qui sont aussi des enjeux auxquels devront se frotter les secteurs dans un monde numérisé en plein développement.

«La première chose quand on apprend une langue et une culture, c’est le lien aux autres. On fait groupe, on découvre la ville, on se fait des amis. C’est essentiel, d’autant qu’on travaille avec des personnes très isolées. Le numérique offre une vision très libérale de l’apprentissage: la personne est seule, avec son ordinateur et ses applis. Dans l’enseignement à distance, tout le côté collectif n’est pas pensé. Est-ce que c’est ça qu’on veut?», s’inquiète Pauline Laurent, formatrice FLE et alpha.

«Il nous est difficile de voir à travers l’écran si les personnes assimilent. Le distanciel crée un manque d’interaction. Le non-verbal, pourtant essentiel, ne passe pas», relève Agnès Lalau, formatrice en citoyenneté à l’Institut kurde de Bruxelles.

Un enjeu qui traverse aussi le secteur ISP. «Notre public, peu qualifié et très éloigné du marché du travail, souvent fragilisé par d’autres dimensions de la vie, a besoin d’un accompagnement. C’est aussi une des spécificités de la pédagogie que nous prônons au sein du secteur. La prise en charge de la personne dans sa globalité est fondamentale. La digitalisation n’aide pas et n’apporte pas toutes les garanties qui sont offertes par un processus favorisant le contact: empathie, écoute, dialogue, communication non-verbale, respect du temps, etc.», explique Dimitri Léonard, chargé d’études et d’analyses à l’Interfédération des CISP.

Maintenir le lien vaille que vaille

Coups de fils réguliers, mails personnalisés, entretiens individuels, reprise du présentiel sous certaines modalités dès que c’était possible. Des initiatives ont été prises pour ne pas perdre (trop) de gens en route. «La continuité pédagogique était vraiment difficile à maintenir, mais on a maintenu le lien social vaille que vaille», explique Julie, formatrice FLE et formatrice de futurs formateurs·rices. «Me rendant compte que les connexions étaient très mauvaises (ses classes sont composées de femmes majoritairement, familles monoparentales, sans diplôme secondaire, public particulièrement vulnérable sur le plan numérique, voir encadré ci-contre, NDLR), j’ai arrêté Zoom et fait des vidéos sur YouTube, explique Mathieu Francotte, formateur en bureautique à FORM@XL, organisme ixellois d’insertion socio-professionnelle. Je faisais des retours sur les exercices par mail, ce qui prenait énormément de temps». Un temps – et surtout une curiosité numérique que tou·te·s les formateur·trice·s n’ont pas. «La fracture numérique touche aussi les profs. Ils ont l’outil mais on a vu des grandes disparités dans les connaissances», confirme Julie, formatrice de futurs formateurs·rices.

Une opportunité?

La digitalisation change la société. Et on le savait avant le Covid. Elle impacte les techniques de recherche d’emploi et de recrutement, l’accès aux droits et aux services, elle modifie les profils de compétences attendus sur le marché de l’emploi, etc. Le Covid a-t-il permis de rapprocher du numérique des personnes qui en étaient éloignées?

«Le confinement a poussé notre public à travailler en autonomie, les a habitués au télétravail, ce qui peut être utile quand il arrivera sur le marché de l’emploi», explique Mathieu Francotte. «On a accompagné certaines personnes à l’usage de Zoom. Ce qui leur a permis de prendre en main une nouvelle dimension de leur téléphone. On a aussi abordé les questions ‘c’est quoi un mail’, ‘c’est quoi une application’. Le Covid a d’une certaine façon dédramatisé le numérique, ce qui est important pour l’avenir», rapporte Julie.

«Tout le monde a pris conscience de l’ampleur de la fracture numérique, même les pouvoirs subsidiants», poursuit-elle. La pandémie a aussi permis de (re)parler des inégalités numériques et des pistes collectives pour les réduire: développement d’espaces publics numériques, prise en compte de l’usager dès la conception, etc.

Mais, comme Dimitri Léonard le rappelle: le numérique n’est pas une fin en soi, et doit rester un choix. «Le recours aux outils numériques doit relever de la liberté de choix des individus. Nous devons encore avoir le droit d’une vie sans ‘digital’. Malheureusement, le choix volontaire de non-recours aux outils numériques est de plus en plus discriminant dans divers pans de la vie sociale puisqu’aujourd’hui, ces outils deviennent omniprésents quand on veut accéder à divers services en tous genres: démarches administratives et bancaires, recherche d’horaires, consultation de données, etc. Le risque serait de voir apparaitre une société où le digital serait le seul et unique canal permettant aux individus d’accéder aux droits sociaux les plus élémentaires… Ce qui induirait pour certains une exclusion de l’accès à ces droits fondamentaux avec toutes les conséquences d’exclusion ou de privation en chaine qui en découleraient dans divers domaines de la vie

Manon Legrand, journaliste

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«La fracture numérique est une expression censée rendre compte des disparités d’accès, d’utilisation et d’usages des outils numériques. Les études sur la question font ressortir une grande variabilité de situations. Plus précisément, on parle de fracture ‘de premier degré’ pour qualifier les situations d’inégalités d’accès, et de fracture ‘de second degré’ pour désigner les inégalités d’utilisation et d’usages qui font appel à des compétences particulières: manipulation du matériel; recherche, sélection, compréhension et traitement d’informations; aptitude à se réapproprier l’information de manière critique, etc. Enfin, selon le dernier Baromètre de l’inclusion numérique 2020 de la Fondation Roi Baudoin, en collaboration avec l’UCL et la VUB, il semblerait qu’un troisième niveau de fracture se développe, à savoir celui relatif à l’utilisation de services essentiels comme l’e-banking ou l’e-administration. En réalité, ces ‘fractures’ s’entremêlent et ne sont très souvent que le prolongement d’autres inégalités, c’est pourquoi il serait plus juste de parler de fractures numériques ‘au pluriel’», explique Dimitri Léonard, chargé d’études et d’analyses à l’Interfédération des CISP et auteur d’une note sur la digitalisation.

En Wallonie, 30% de femmes vivant seules n’ont pas de connexion internet à la maison

Les personnes concernées par cette fracture sont généralement plus pauvres, plus âgées, moins qualifiées et plus isolées. C’est ce qui ressort de la recherche menée par Périne Brotcorne et Patricia Vendramin, sociologues au CIRTES (Centre interdisciplinaire de recherche Travail, État et Société) dans leur article «Une société en ligne productrice d’exclusion?» publié en mars dernier. «Les fragilités numériques épousent de près les formes de fragilités sociales et économiques», écrivent-elles. «À titre d’exemple en Wallonie, 30% de femmes vivant seules n’ont pas de connexion internet à la maison.» Aussi, «moins l’on est diplômé, plus le smartphone est le moyen unique de se connecter à internet». Sur le plan des compétences numériques en revanche, les inégalités se réduisent puisque «quasiment un tiers des internautes de 16 à 74 ans ne possèdent que de faibles compétences numériques»


ALLER PLUS LOIN:

 


«De l’ère du numérique à la digitalisation de la société Quels enjeux pour le secteur CISP? Réflexions»,

Interfédé CISP, février 2021.

«Une société en ligne productrice d’exclusion?»,

Périne Brotcorne et Patricia Vendramin, Sociétés en changement, numéro 11, mars 2021.

 

«L’alpha à l’ère du numérique. Enjeux, défis et opportunités»,

Journal de l’alpha 218, 2020

 

 

 

 

 

 


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