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Faut-il imposer le néerlandais en Wallonie?

Faut-il imposer le néerlandais en Wallonie?
Sommaire du dossier
Néerlandais à l’école: enjeux pédagogiques et communautaires
Si l’enseignement du néerlandais comme seconde langue est obligatoire dans les 19 communes de la Région de Bruxelles-Capitale,en Wallonie, cela reste seulement une option en deuxième langue avec l’anglais et l’allemand[1]. En Flandre le
français est imposé dès le primaire. Faut-il, dès lors, imposer le néerlandais à tous les élèves de la Fédération Wallonie-Bruxelles?

OUI!

Oui, rendre obligatoire le néerlandais dans certaines filières

Philippe Hiligsmann

Philippe Hiligsmann, professeur de langue et linguistique néerlandaises, doyen honoraire de la Faculté de philosophie, arts et lettres de l’Université catholique de Louvain.

Les enquêtes menées auprès des entreprises, ainsi que l’analyse d’offres d’emploi le montrent à souhait: maîtriser le néerlandais constitue souvent un atout incontournable, voire décisif pour décrocher un emploi en Belgique francophone. Les constats auxquels j’étais arrivé il y a une dizaine d’années restent, malheureusement, d’actualité[2] :

– le premier marché économique de la Wallonie, ce n’est ni la Chine, ni l’Espagne, ni les Etats-Unis, ni l’Italie, ni le Royaume-Uni, mais la Flandre!

– les cours de néerlandais sont quasi absents de l’offre de cours dans l’enseignement supérieur non-universitaire en Belgique francophone;

– le néerlandais est de moins en moins souvent choisi comme première langue étrangère dans l’enseignement secondaire.

La réponse à la question de savoir s’il faut imposer le néerlandais dans l’enseignement doit être nuancée. À mon sens, imposer le néerlandais en tant que première langue étrangère serait – en 2018 – totalement contreproductif. En effet, toutes les études montrent que les attitudes des apprenant·e·s (et de pas mal de concitoyen·ne·s) par rapport au néerlandais sont souvent franchement négatives («la langue de ‘l’autre’»), ce qui rend l’apprentissage du néerlandais nettement plus compliqué que celui de l’anglais. Par contre, si nous prenons la mesure de notre responsabilité sociétale envers les générations futures de jeunes francophones, il faut – tout en travaillant sur les attitudes et la motivation – rendre le néerlandais obligatoire dans les filières d’études où les débouchés requièrent une bonne, voire excellente maîtrise de cette langue (entre autres dans le paramédical et dans les filières pédagogiques et de communication). Nous donnerions ainsi aux jeunes francophones toutes les chances de bien maîtriser – outre l’anglais et leur langue maternelle – la langue de pas moins de six millions de compatriotes.

Oui, deux langues modernes pour toutes et tous

Jean Pierre Gailliez

Jean Pierre Gailliez, lic. Philologie germanique, Lic Psycho-pédagogie.

Corbeille d’œufs de Colomb adressée aux acteurs et actrices concerné·e·s par le Pacte d’Excellence, tout particulièrement aux politiques. Bon sens et simplicité: il suffit d’imposer 2 langues modernes à tous, en commençant par le néerlandais – ou l’allemand en province de Liège – (LM1) suivi de l’anglais (LM2), pour tou·te·s également. Avantage supplémentaire: simplification des horaires! Où est donc le problème? Dans la crainte démagogique des partis de ne pas aller dans le sens du troupeau? Et pourtant la formule offre un avantage de 1er ordre: la proximité de la population locutrice de la langue apprise (LM1) facilitant rencontres, échanges et visites culturelles, sources d’une nouvelle pédagogie, intégrée dans un projet sociétal visionnaire.

Utopie ultime: un grand accord culturel à l’image du traité de l’Elysée mené à l’initiative de responsables politiques flamands et francophones, tous bords confondus, agissant pour l’avenir de leurs concitoyens, pourrait conduire à quelques évidences pour des régions qui demeureront voisines quel que soit leur avenir institutionnel:

– formation des romanistes flamands dans les universités francophones;

– formation des germanistes francophones dans les universités flamandes;

– développement à grande échelle de l’enseignement en immersion (CLIL) en Flandre et dans les écoles francophones;

– jumelages scolaires, de villes, échanges familiaux;

– développement de programmes transfrontaliers avec les media.

Utopique? Pas tout à fait. Des essais embryonnaires ont vu le jour ces dernières années, ils démontrent l’intérêt et la faisabilité de cette approche. Il «suffirait» d’une volonté politique partagée entre collègues flamand·e·s et francophones pour en faire un vaste projet de société apaisée…

– la diplomation double développée permettant à des écoles supérieures flamandes et francophones de mettre au point des programmes conduisant à un double diplôme;

– le programme Erasmus Belgica;

– le programme d’échanges entre écoles de nos communautés linguistiques (Fonds Prince Philippe);

– Arte Belgique créée le 1er janvier 1995[3] par la RTBF et La Sept-Arte;

– Plan Langues sur Radio 21 et dans le Soir, les Trains Langues, Clubs Langues, Fêtes des Langues: de 1980 à 2010, une multitude d’actions menées par le Centre d’Animation en Langues ont démontré que cette approche était très appréciée par le grand public[4].

 

NON!

Non, imposer une langue ne produit pas forcément les effets attendus

Philippe Anckaert Haute École Francisco Ferrer – TRADITAL, ULB.

Eloy Romero Muñoz, Haute École Francisco Ferrer.

Face à la désaffection grandissante du cours de néerlandais comme première langue étrangère en Wallonie, depuis une douzaine d’années (etnic.be/actualites/statistiques), certains

Eloy Romero

académiques et politiques proposent de rendre l’enseignement de cette langue obligatoire comme en région bruxelloise. La mesure semble relever du bon sens même pour améliorer le niveau de maîtrise du néerlandais, langue du premier partenaire commercial de la Wallonie et clé d’accès à l’emploi pour de nombreux Wallons. De plus, cela permettrait de jouer la carte de la réciprocité vis-à-vis de la Flandre où le français est imposé dès le primaire.

L’idée pour séduisante qu’elle paraisse se heurte d’emblée à un écueil de taille: la grave pénurie de professeurs qualifiés pour enseigner le néerlandais. Les écoles sont amenées de plus en plus souvent à engager du personnel n’ayant pas le titre requis. Se pose dès lors la question: qui donnerait les cours si on devait imposer le néerlandais en Wallonie comme à Bruxelles?

Au-delà des aspects conjoncturels, il faut bien se rendre compte de ce que le choix flamand est avant tout celui d’une langue de prestige et de grande diffusion. En se tournant prioritairement vers l’anglais, les Wallons font en réalité preuve du même pragmatisme que leurs voisins du Nord: ils choisissent de maîtriser la lingua franca du commerce mondial et la langue officielle dominante de nombreuses organisations internationales. Le néerlandais quant à lui demeure, malgré son importance au niveau belge, une langue éminemment locale. De plus, l’attractivité du néerlandais enseigné dans nos écoles est fortement desservie par l’existence de nombreux dialectes flamands, parfois mutuellement inintelligibles.

Fait interpellant: les Flamands maîtrisent de moins en moins bien le français, y compris les professeurs chargés d’enseigner cette langue. Même constat à Bruxelles où les élèves n’obtiennent (en moyenne) pas de meilleurs

Philippe Anckaert

résultats à l’épreuve externe du CE1D, alors qu’ils démarrent l’apprentissage du néerlandais deux ans avant leurs camarades wallons. Il semble donc qu’imposer une langue, quelle qu’elle soit, ne produise pas toujours les effets attendus. Aussi, la réalité flamande et bruxelloise devrait-elle nous inciter à investir dans l’amélioration de l’efficacité de l’enseignement (donner cours autrement) plutôt qu’à augmenter – sur papier – le nombre d’heures de cours, en rendant le néerlandais obligatoire comme première langue étrangère dans toute la Fédération.

 

[1] Source Enseigement.be. À noter que l’enseignement du néerlandais est également obligatoire dans les communes wallonnes dites «de la frontière linguistique», c’est-à-dire Comines-Warneton, Mouscron, Flobecq et Enghien. Dans les communes de Malmédy, Waimes, Baelen, Plombières et Welkenraedt, la seconde langue peut être soit l’allemand, soit le néerlandais.

[2] www.lalibre.be/debats/opinions/ pourquoi-diable-nederlands-leren51b8a9aee4b0de6db9b65e6d

[3] Au départ, émissions quotidiennes (Cinquante degrés Nord) et mensuelles (Quai des Belges, Vlaamse Kaai). En 2015, à la suite de la perte de deux tiers de ses subventions, ARTE Belgique est contraint à l’arrêt de ses émissions quotidiennes et mensuelles. La chaîne subsiste au travers d’une nouvelle émission bimensuelle, lancée en septembre 2015, sous-titrée en néerlandais et intitulée Tout le Baz’Art et présentée par Hadja Lahbib.

[4] En 2010, estimant que les actions du Centre étaient du ressort de l’enseignement, le Ministère de la Communauté française en charge de l’Éducation permanente a coupé la reconnaissance (et le subside) au titre de l’Éducation permanente. Le Centre a dû être mis en liquidation.