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Enseignant.e.s: une réforme en demi-teinte

Enseignant.e.s: une réforme en demi-teinte
Eduquer 131: Réforme de la formation des enseignant.e.s: oui, mais encore?
Après des semaines de négociations entre les partenaires de la majorité, la réforme passe mais déçoit par son manque d’ambition.

Le 24 mai dernier, l’avant-projet de réforme initiale des enseignant.e.s a été approuvé en première lecture par le gouvernement de la Fédération WallonieBruxelles. Le projet de décret sera ensuite soumis aux acteurs du secteur pour concertation avant de revenir au gouvernement pour une deuxième lecture. Appelée des vœux de la plupart des acteurs de l’enseignement obligatoire et de l’enseignement supérieur, la réforme de la formation initiale des enseignant.e.s, est avant tout l’occasion d’améliorer les performances de l’enseignement francophone, de valoriser le métier d’enseignant et de stopper la pénurie qui touche le secteur depuis  des années. Promise et en chantier depuis 2011 chez le ministre de l’Enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt, elle permettra, selon lui, de «mieux  outiller les enseignants et les aider à faire face aux exigences croissantes du métier». Entrée en vigueur prévue pour la rentrée de 2019.

Des moyens budgétaires limités 

Le texte de l’avant-projet présenté le 24 mai au gouvernement officialise les grands axes de la réforme, à savoir: l’allongement de la formation à 4 ans, l’instauration d’un test de français obligatoire mais non-contraignant, la possibilité pour les enseignants de se spécialiser dans une discipline supplémentaire pour «enrichir les écoles d’expertise»  et la mise en place d’un système dit de «tuilage» pour permettre  «une meilleure continuité des apprentissages polytechniques et pluridisciplinaires» (Marcourt) à travers le parcours scolaire des élèves. Ce qui concrètement signifie que l’instituteur maternel pourra enseigner au début du primaire, l’instituteur primaire en fin de maternelle et au début du secondaire, etc.

Le texte précise enfin quelque peu les questions budgétaires qui étaient laissées jusqu’ici en suspens. Le gouvernement a décidé d’augmenter le financement des universités et des hautes écoles pour favoriser les changements liés à la réforme. Il prévoit la mise en place d’une cellule d’aide avec un budget de 1,4 millions d’euros. Le problème c’est que ce financement se limite aux mesures à mettre en place suite à l’allongement  de la formation initiale. Quid du reste de la réforme? Élaborer les cursus va demander énormément de temps et d’énergie humaine. Programmer un test de français à l’entrée de la formation aussi. Qui va s’en charger et  qui supportera son coût et son organisation? Idem pour les remédiations prévues pour celles et ceux qui en auront besoin après le test de français et l’organisation de la collaboration entre les hautes écoles et les universités pour la co-diplômation. Autant de questions qui reviendront certainement du côté des discussions avec le secteur.

Report de la masterisation

Mais revenons sur l’allongement de la formation des enseignants. Les ministres disent avoir travaillé  ensemble pour «uneformation initiale renforcée par un  enseignement d’excellence». Il n’en reste pas moins que le texte présenté est le résultat de longs débats au sein même de la majorité. À l’origine du projet, en 2011, le souhait du ministre de l’Enseignement supérieur, JeanClaude Marcourt (PS), était de faire passer les études l’enseignant.e (maternel, primaire et secondaire inférieur) de 3 à 5 ans. Pourquoi avoir opté pour 4 années finalement? Le fait est que depuis des mois, PS et cdH, partenaires de la majorité, ne parviennent pas à l’entendre notamment, sur le salaire des futurs nouveaux profs. Le coût qu’aurait entraîné la masterisation de la formation aurait été colossal. On parle de plus de 700 millions d’euros à prévoir d’ici 2056. Impossible pour le cdH qui doit aussi conduire son Pacte pour un Enseignement d’Excellence à bon port. Pour 2019, le ministre Marcourt, mis sous pression, a donc dû revoir ses ambitions à la baisse. La formation sera de 4 années l’études pour tout le monde, avec 3 années en haute école et une année d’université pour pouvoir enseigner jusqu’en 3 secondaire ou deux années de master universitaire, pour enseigner aux élèves du secondaire supérieur (de la 3 e secondaire à la rhéto). Un barème spécifique pour les diplômés en 4 ans sera créé. Les modalités seront discutées en concertation avec les syndicats. Le coût de la mise en place a été estimé à environ 300 millions, ce qui a été jugé «soutenable» par l’Inspection des Finances.

Une réforme en surface

En 2011, une évaluation qualitative et participative de la formation initiale des enseignants1 avait été commanditée par le ministre et publiée l’année suivante. Divers constats ont été mis en avant par les acteurs de terrain, professeurs, formateurs, enseignants, étudiants, futurs enseignants, etc. Notamment, la nécessité de redéfinir le métier d’enseignant, renforcer le niveau de français des étudiants, revoir les programmes et les contenus des cours pour plus de cohérence, mettre en place des horaires mieux aménagés et mieux accompagner les futurs profs dans leur premier job.

Pourquoi, en Communauté française, 35% des enseignants, dont 20% de détenteurs d’un titre pédagogique, abandonnent la profession dans la première année d’activité? Et que prévoit la réforme pour limiter les pressions sur  ces enseignants, véritables acteurs sociaux, responsables et soucieux de l’avenir des jeunes? Elle évoque le renforcement de l’initiation à la pratique du futur métier: maîtriser les référentiels, découvrir le cadre de l’école, apprendre à gérer la classe, à organiser et évaluer le travail de l’élève, travailler en équipe, rencontrer les familles. Elle propose aussi de varier davantage les stages afin de mieux rencontrer les différentes facettes du métier. Rien de très concret dans l’avant-projet, mais  vraisemblablement, peu ou pas  de refonte des cursus et des grilles horaires en profondeur pour alléger, mieux aménager, faciliter l’apprentissage de tous les futurs étudiants.

Le problème du français

En revanche, «pour améliorer la formation des enseignants», le ministre Marcourt a opté pour un test de français obligatoire mais non-contraignant à l’entrée de la formation. Pour celles et ceux qui  obtiendraient de mauvais résultats, il y aura possibilité de suivre des remédiations pour «atteindre les compétences langagières essentielles »2. Quelles sont-elles justement? En quoi consistera ce test? Sera-t-il écrit et/ou oral? Quel  organisme se chargera de l’élaborer et comment? Quelles sont les conséquences des mauvais résultats au test? Quels types de remédiations seront proposées? On l’ignore encore. Les directions des hautes écoles se questionnent et espèrent de l’aide de la part du ministre, tant pour organiser ce test de français que pour prévoir ces remédiations.

Par ailleurs, une récente étude3 de la Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP) en France, s’est penchée sur l’évolution de la langue et du niveau d’orthographe. L’organisme qui conçoit et produit des données et des indicateurs sur la situation du système éducatif français, a remarqué que le déclin des compétences orthographiques était régulier et continu. Entre 1987 et 2015, sur la même dictée Image les élèves font de plus en plus  de fautes. Les écarts se creusent entre filles et garçons, à l’avantage des premières. Les écarts sociaux sont toujours d’ampleur équivalente mais à un niveau plus élevé. Si les jeunes maîtrisent moins le français à l’écrit, c’est dû à une tendance sociétale actuelle et non, à un soi-disant désintérêt. De quoi relancer le débat sur la simplification de l’orthographe mais aussi plus symboliquement sur son rôle et sa fonction dans la société.

Quid de la lutte contre les inégalités?

Avec la mise en place d’une épreuve de français, on est en droit de se poser la question de l’accessibilité pour tous aux études. Pourquoi depuis des décennies, notre enseignement, du maternel au supérieur, continue de
reproduire les inégalités qui existent au sein des différentes populations, avec clairement, une aggravation des conditions d’enseignement dans les écoles en difficultés et des répercussions directes sur les enfants et ici, sur les jeunes, désireux d’entamer une formation?

La Fédération des Étudiants  Francophones lutte depuis toujours contre ces examens d’entrée qui découragent les candidats à se présenter, et particulièrement, les publics issus de milieux plus défavorisés. Elle propose des mesures concrètes qui vont, selon les étudiants, dans le sens d’une école de demain. Cela passe par la création d’un tronc commun pédagogique qui donnerait à tout.e.s les futur.e.s enseignant.e.s, les  mêmes bases en pédagogie, psychologie, démocratie scolaire, etc. «Au-delà d’une structure de la formation réformée, nous proposons une augmentation du nombre d’heures de formation consacrées aux sciences humaines afin de sensibiliser les étudiant.e.s aux différentes inégalités qui existent au sein de la société pour stopper la reproduction de celles-ci via l’école, mais aussi pour apporter une vision multiculturelle au sein de celle-ci».
La réforme aborde peu la problématique d’inégalité inhérente au système et propose de «lutter contre l’échec qui frappe avant tout les plus fragilisés» en instaurant le système de tuilage et la progressivité dans la spécialisation disciplinaire. «Ce nouveau système permettra d’une part, d’augmenter les ressources disponibles au sein de l’équipe pédagogique par la présence d’un ou plusieurs enseignants plus spécialisés dans un domaine ou une discipline et d’autre part, d’offrir aux pouvoirs organisateurs le choix d’engager, selon leur plan de pilotage et leurs spécificités, des profils  d’enseignants différents et complémentaires» (avant-projet de réforme). Ces mesures complexes censées soulèvent tout de même la problématique du marché des écoles et de la concurrence entre les futurs profs.

Des mesures peu attractives

En termes d’attractivité pour la  future formation, des doutes planent dans le secteur. Par ailleurs, il semble peu probable que ce test d’entrée parvienne à résoudre le problème persistant de la pénurie en cours depuis de nombreuses années en Communauté française. Alors comment attirer de nouveaux candidats? La CGSP Enseignement résume en tous cas assez bien ce qui rebute les potentiels candidats à la formation d’enseignant. Pour répondre à la pénurie d’enseignants, il faut leur offrir un salaire attrayant et des conditions de travail décentes. Les jeunes enseignants doivent assurer de nombreux remplacements sous un statut précaire. On leur impose les classes les plus difficiles. Ils sont soumis à des horaires coupés, à de nombreux trajets entre leurs différents établissements, à un travail administratif très lourd. Le temps de travail nécessaire à la préparation de chaque cours est un réel choc pour les enseignants qui débutent».

La future réforme fait état de mesures qui accompagneront davantage les nouveaux profs, comme «l’alternance entre les apprentissages théoriques et  la formation  pratique pour donner aux étudiants une approche concrète et réaliste de leur futur métier (…) en faisant découvrir aux futurs enseignants, une diversité de situations selon les types, les niveaux, les lieux d’enseignement et d’éducation». Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement et comment cela se traduira en termes de cours, d’horaires, de stages, etc. On l’ignore encore.

Parents, futurs profs et responsables politiques  n attendent beaucoup d’eux: «une maîtrise très assurée et réfléchie de la langue d’enseignement (…) et être capables de transmettre des idées de façon claire et convaincante, créer un environnement pédagogique efficace pour différents types d’élèves, favoriser l’instauration de liens enrichissants entre l’enseignant et les élèves, faire preuve d’enthousiasme et d’imagination et travailler efficacement avec les collègues et les parents…» (OCDE2005). Le métier d’enseignant devient de plus en plus complexe et nécessite des compétences de haut niveau pour faire face aux défis rencontrés4. Il ne suffira donc pas de trier sur le volet les candidats futurs profs ou de se contenter d’accorder «une attention particulière» pour faire de «meilleurs profs». Il faut une vision de ce que c’est qu’être enseignant aujourd’hui, de meilleurs salaires, de meilleures conditions et des écoles plus égalitaires et solidaires.

 

Maud Baccichet, secteur communication

1. Voir l’article suivant de Véronique Degraef.
2. Idem.
3. Sandra Andreu et Claire Steinmetz, Note d’information, n° 28, novembre 2016.
4. Voir le très intéressant rapport de l’AEQES – www.aeqes.be

 

La maîtrise de la langue

Sandrine Grosjean de Cgé évoque la question du français chez les étudiants futur.e.s enseignant.e.s: «Partout, mais alors vraiment partout, la question de la maîtrise de la langue et du bagage avec lequel les étudiants arrivent en Haute École est évoquée comme ‘la difficulté principale’ et la cause d’échec essentielle.

Pour les formateurs, le manque de maîtrise de l’orthographe n’est qu’un épiphénomène de ce manque de maîtrise de la langue (…) Quand ils parlent de manque de maitrise de la langue, ils parlent de la difficulté:

  • de comprendre une consigne; de mettre sa pensée par écrit; de lire et de comprendre des textes; d’adapter son niveau de langue à la situation (‘putain’ ou ‘merde’ devant des élèves); d’élever son niveau
    de langue pour emmener les élèves vers un autre niveau d’expression,de comprendre la nécessité d’enrichir son vocabulaire; de percevoir la langue comme un système cohérent éventuellement maîtrisable: ‘la langue leur apparait comme un chaos, un monstre qui va les dévorer’; de réfléchir la langue comme outil d’apprentissage et outil de pensée, y compris la difficulté à faire des liens et à exprimer des nuances; de développer une pensée formelle, d’abstraction et deconceptualisation…

(…) Il s’agit bel et bien d’acquérir la culture de l’Écrit et de l’Abstrait! Cette difficulté en maitrise de la langue a deux conséquences importantes pour les étudiants. Tout d’abord elle produit régulièrement des échecs dans  l’ensemble des cours généraux, ceux qui demandent des capacités d’abstraction entre autres. Cet outil de pensée leur fait défaut pour penser les mathématiques, l’éveil ou la sociologie… Ensuite, la nouvelle organisation des cours par blocs et crédits permet aux étudiants d’entamer une deuxième, voire une troisième année sans avoir validé tous les crédits de la première année. Certains étudiants, assidus et travailleurs, arrivent donc en  fin de troisième année en ayant satisfait à l’ensemble des exigences, sans toujours réellement maitriser la langue et la culture de l’Ecrit et de l’Abstrait. Il est alors difficile de ne pas certifier un étudiant pour un seul crédit manquant mais comment certifier un enseignant qui ne maitrise pas la langue de l’enseignement?».

Pour  trouver l’étude: www.changement-egalite 1
1. Dans «La place des inégalités dans la formation initiale, en préscolaire et ailleurs en Haute École», Changement pour l’égalité, 2016.