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En terminer avec les violences familiales et institutionnelles sur les enfants

En terminer avec les violences familiales et institutionnelles sur les enfants
Nous avons eu le plaisir de rencontrer Annie Hubinon et Philippe D’Hauwe lors d’une formation proposée par l’Université des Femmes et intitulée «Contrer les violences sur les enfants et leurs effets à l’âge adulte».

Cette formation s’adresse aux intervenant·e·s qui encadrent les familles – depuis le projet d’enfant, en passant par la maternité, les crèches, les écoles, les services d’aide à la jeunesse, les tribunaux de la famille – dans le but de lutter contre les violences faites aux enfants. L’objectif est d’acquérir une meilleure connaissance de ce qui leur est nécessaire pour une construction harmonieuse et de prévenir les violences institutionnalisées souvent banalisées par méconnaissance. Une formation qui fait également sens au regard des difficultés qu’éprouvent aujourd’hui de nombreu·se·s femmes et hommes dans leur parentalité.

Éduquer: Pourquoi vous êtes-vous intéressé·e·s à la thématique de la violence à l’égard des enfants et comment l’abordez-vous?

Philippe D’Hauwe: Durant 2 ans, j’ai suivi une formation sur ces problématiques, puis avec Annie, nous avons accompagné des adultes et des enfants. C’est en écoutant ces personnes nous parler de leurs vécus dans ces centres d’accueil, avec les Services de Protection de la Jeunesse, au tribunal ou en expertise, que ces violences institutionnelles nous sont apparues comme insupportables, tout en étant insidieuses et banalisées, venant en plus s’ajouter à des situations familiales déjà violentes, et parfois sur plusieurs générations. Nous avons alors commencé à décortiquer les mécanismes déclencheurs de cette violence, plus en amont, au sein même de la famille.

Annie Hubinon: Ce sont divers constats en lien direct avec nos expériences professionnelles qui ont fait que cette thématique s’est imposée à nous. Très vite dans le cadre de mon travail d’institutrice, j’ai été sensible à toutes les situations qui pouvaient être violentes pour l’enfant. Elles pouvaient être quotidiennes et tout à fait acceptées mais avec des effets dévastateurs pour la construction de l’enfant, surtout si ces violences dites «douces» ou «ordinaires», étaient aussi très présentes dans le milieu familial de l’enfant.

Éduquer: Quelles sont-elles, ces violences «douces»?

A.H: Je n’aime pas beaucoup cette idée de violence «douce» parce que pour moi, elles sont bien loin d’être douces. Je pense, par exemple, à l’accueil et à l’accompagnement des mères à la maternité, où l’on ne donne pas toujours les moyens de favoriser un attachement précoce de qualité. Pour nous, ne pas respecter les rythmes des petits d’à peine 2 ans et demi dans les classes d’accueil ou supprimer leurs siestes, c’est aussi une violence. Cataloguer les enfants de «turbulents» sans essayer de comprendre le «pourquoi», aussi. Dans le monde judiciaire, caractériser tout de suite une mère de «fusionnelle», avec les répercussions que cela peut avoir, alors que la relation est juste chaleureuse et sécurisante, c’est de la violence…

Éduquer: Pour contrer ces violences, qu’elles soient familiales ou institutionnelles, vous vous concentrez sur les premiers mois de l’enfant et sur la nécessité d’un attachement harmonieux à sa mère. L’enjeu politique autour de la maternité est central, dites-vous.

P.D’H: Dans cette formation, nous prenons le temps d’épingler les conditions de développement harmonieux de l’enfant, depuis sa conception jusqu’à son adolescence. L’objectif est qu’il y ait une réelle prise de conscience de toutes et tous, des enjeux de la parentalité.

A.H: Les premiers mois d’existence de l’enfant et le contexte dans lequel il naît et grandit sont essentiels à son développement physique et psychique. L’enfant doit pouvoir s’attacher à sa figure maternelle qui est là pour le soigner bien sûr, mais aussi, pour nourrir son affect. Si ses demandes ne sont pas entendues, parce que la mère est empêchée et ne peut les satisfaire, l’enfant ne grandira pas de manière «sécure» et ne sera pas capable d’explorer le monde, d’évoluer et de s’adapter psychiquement aux autres et aux situations.

Une mère peut être empêchée par plusieurs choses: un mari violent, la précarité, une grande fatigue, une santé mentale fragile, la peur «de mal faire»… Si elle n’est pas entourée correctement et soutenue dans son travail de mère, l’enfant sera le premier à en subir les conséquences. C’est pourquoi, nous défendons vraiment une prise de conscience politique autour des enjeux de la maternité et de l’éducation. Si on investissait dans la prévention dès la petite enfance, on serait étonné de voir à quel point on épargnerait de dépenses en remédiation future. Il y a là un véritable enjeu économique encore invisibilisé.

A.H et P. D’H: Évidemment, il y a aussi un enjeu important autour de la formation des professionnels. Toute personne qui est amenée à s’occuper d’enfants ou à prendre des décisions importantes quant à leur avenir – on pense aux éducateurs, aux soignants mais aussi aux avocats, aux juges – toutes ces personnes devraient mieux connaitre les besoins fondamentaux de l’enfant et y être formées obligatoirement.

Éduquer: Que préconisez-vous comme pistes de solutions pour contrer ces violences au niveau familial?

A.H: Selon nous, on devrait construire un système favorisant le lien de l’enfant avec ses figures d’attachement. Nous pensons qu’il faudrait permettre aux femmes qui le désirent, de disposer de plus de 3 mois de congé de maternité. Évidemment, on a conscience qu’en l’état actuel des choses, cela n’intéressera pas toutes les femmes de prolonger ce congé. Cela doit s’accompagner d’autres mesures, notamment économiques, à commencer par des aménagements d’horaires pour les parents… Ils doivent être mieux accompagnés par des professionnels mieux formés au développement de l’enfant, depuis le projet d’enfant à la maternité, puis dans les crèches, les classes d’accueil… Actuellement, les crèches récupèrent les enfants à 3 mois, dans un rôle très parental finalement. C’est dur à gérer pour les puéricultrices, sans formation suffisante au développement de l’enfant et dur à vivre pour les mères qui n’ont pas fini leur «job» et leur attachement.

Éduquer: Que pensez-vous du rôle du père et d’un allongement du congé de paternité?

D’H: La première figure d’attachement du bébé est en général sa mère. Le père est une figure d’attachement secondaire, ce qui ne signifie pas moins importante, seulement qu’il vient après l’attachement à la mère. Les rôles sont complémentaires et le père est là aussi pour soutenir la mère et créer un cadre sécurisant. Il y a des courses à faire, du linge à laver, des repas à cuisiner, des rendez-vous médicaux à organiser…

A.H: Je ferais une différence entre ce que je pense et ce que j’entends ou ce que j’observe dans les faits. Dans la plupart des cas encore, le bébé, le jeune enfant, et tout ce qui tourne autour d’eux, reste toujours une histoire de femmes. Même si les pères s’en défendent de plus en plus, dans la réalité, la parentalité, c’est le problème des femmes. Il y a une fatigue énorme chez les mères qui pourrait tout à fait être compensée si l’on mettait en avant la complémentarité que les hommes ou autres partenaires peuvent apporter dans l’éducation des enfants.

Éduquer: Le dernier jour de la formation, vous évoquiez une augmentation des difficultés à être parent aujourd’hui. Comment l’expliquez-vous?

A.H: Actuellement, beaucoup de parents font l’amalgame entre maltraitance et autorité, il y a alors une confusion qui s’opère entre sanction et limite. Beaucoup pensent que l’éducation peut se limiter aux mots et sont terrifiés à l’idée de se montrer mal aimants en fixant des limites. Quand il y a des limites, on constate qu’elles sont parfois arrangeantes pour ces parents, pour leur tranquillité et pas pour la construction et «l’humanisation» de l’enfant. Certains acceptent des transgressions de leur enfant, parce que pour eux, à leur époque, ils n’auraient pas pu. Le «laisser faire» est aussi destructeur pour l’enfant que l’excès d’autorité. Un enfant qui transgresse les interdits en ne respectant pas la règle de son parent (si tant est qu’elle est posée pour l’enfant) se construit une image de l’autorité qui peut lui être néfaste dans la société. L’éducation doit vraiment être utilisée comme moteur dans la construction de l’enfant et son bon développement. Nous sommes tous marqués par nos modèles d’éducation, une époque et aussi, par une volonté de ne pas faire comme nos parents. L’autorité n’est pas à la mode en famille. Au lieu de faire respecter la limite mise autant dans les familles qu’au niveau des institutions, on préfère passer à la case «répression» comme, par exemple, en France où on décide de supprimer les allocations familiales des enfants délinquants… «Éduquer», c’est accompagner l’enfant, le guider, «être à côté» de lui ou d’elle, l’emmener vers plus d’autonomie et le considérer comme un autre que soi et non comme le prolongement de soi. C’est lui donner le droit de penser, de se construire, de réfléchir par luimême et de ne plus être dépendant.

Maud Baccichet, secteur communication

 

Durant 20 ans, Annie Hubinon a été institutrice. Elle s’est formée à la psychomotricité relationnelle, puis a suivi 2 ans de formation sur le développement du jeune enfant pour ensuite devenir thérapeute d’enfants,  d’adolescent·e·s et de couples.

Philippe D’Hauwe est médecin généraliste. Il s’est spécialisé en psycho-sexothérapie et est devenu expert en violences intrafamiliales. Tous les deux, ils se sont aussi formés à la  psychogénéalogie. En couple dans la vie, ils décident ensemble d’unir leurs forces pour s’intéresser à la violence intrafamiliale et proposer dans la foulée, cette formation pour «Contrer les violences sur les enfants et leurs effets à l’âge adulte». Leur approche est inspirée de la théorie de l’attachement de Bowlby et Ainsworth.


La théorie de l’attachement: Bowlby et Ainsworth

Développée en 1958 par le psychiatre et psychanalyste John Bowlby et inspirée par les travaux de Donald Winnicott, la théorie de l’attachement explore les fondements des relations entre les êtres humains. Selon Bowlby,

John Bowlby

les bases relationnelles de tout individu se forgent et sont déterminées par les relations vécues dans la toute petite enfance. Pour qu’un jeune enfant puisse connaître un développement social et émotionnel équilibré, il doit pouvoir construire une relation d’attachement avec au moins une personne qui prend soin de lui, de façon cohérente et continue (ce que Bolby nomme le «caregiver»). Ce lien d’attachement s’élabore dans la durée, la disponibilité et la qualité des soins.

C’est en pleurant que le nourrisson va manifester ses demandes, ses besoins, ses angoisses. La figure d’attachement pourra y répondre et l’apaiser. Bowlby fait référence principalement à la mère, plus
présente dans les premiers moments de vie mais un autre adulte référent est possible. Nourrisson et figure d’attachement pourront alors, si la relation est harmonieuse et sereine, perfectionner leur communication pleurs/réponses au fil de la relation, ce qui générera un bien-être grandissant. Cette figure d’attachement deviendra une base de sécurité pour l’enfant vers laquelle il pourra se retourner en cas de besoin, ce qui lui permettra ensuite, d’explorer le monde.

La manière dont la figure d’attachement va répondre aux demandes de l’enfant (pleurs) sera donc déterminante pour le développement psychique et social de l’enfant puisqu’elle va guider le développement de schèmes d’attachement de l’enfant essentiels pour son futur relationnel. Si l’enfant reçoit une réponse positive à ses demandes c’est qu’il existe et donc qu’il est important. Cette individualisation pourra lui permettre d’évoluer et de développer des relations familiales et sociales positives. De manière générale, l’enfant va s’attacher aux adultes qui vont se montrer sensibles et attentionnés avec lui/elle.

Mary Ainsworth

Au cours des années 1960 et 1970, la psychologue du développement Mary Ainsworth étoffera la théorie de l’attachement de Bowlby en y ajoutant la notion d’attachement «sécure» ou «insécure». C’est à partir de ses observations sur le terrain que Mary Ainsworth identifiera différents types d’attachements: les attachements sécures, les attachements anxieux-évitants (insécure), les attachements anxieux-ambivalents ou résistants (insécure) et les attachements désorganisés (insécure). C’est la qualité des soins reçus par l’enfant dans sa toute petite enfance (réponse aux pleurs) qui déterminera le type d’attachement développé par l’enfant.

On peut observer des comportements caractéristiques chez l’enfant en fonction de la nature de l’attachement:

En cas d’attachement sécure, la figure d’attachement répond de manière appropriée, rapide et cohérente aux demandes de l’enfant. La figure d’attachement devient une base de sécurité pour l’enfant qui en recherchera la proximité en cas de séparation et sera rassuré·e par son retour, sa présence. L’enfant sécure pourra explorer le monde et développer pleinement ses capacités.
En cas d’attachement évitant, la figure d’attachement ne répond peu ou pas aux demandes de l’enfant et valorise une indépendance exacerbée de l’enfant. La conséquence de cette réponse détachée est un manque d’échange affectif et une introversion des émotions chez l’enfant. Il est insécure. Non entendu, non rassuré, l’enfant ne manifestera pas de signes de détresse en cas de séparation et pas de signes d’apaisement lors du retour de sa figure d’attachement.
En cas d’attachement anxieux–ambivalent ou résistant, la figure d’attachement offre une réponse incohérente et instable aux demandes de l’enfant. L’enfant est alors perdu et insécure. Il ne pourra pas utiliser sa figure d’attachement comme base de sécurité. Il manifestera un grand stress lors de séparations et cherchera un contact permanent avec sa figure d’attachement. Jamais rassuré par cette dernière, l’enfant vivra perpétuellement
dans la crainte de perdre son amour.
En cas d’attachement désorganisé, la figure d’attachement a une attitude figée, en retrait, négative et parfois violente face à l’enfant. En réponse à cette attitude, l’enfant va craindre sa figure d’attachement et parfois adopter une attitude similaire à cette dernière en lui manifestant de la violence. L’enfant est insécure. Ce type d’attachement apparait essentiellement en cas de violence conjugale, de maltraitance, d’abus…

Marie Versele, secteur communication