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Éducation populaire, Éducation permanente… toute une histoire!

Éducation populaire, Éducation permanente… toute une histoire!

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Éducation populaire, éducation permanente… De Condorcet à la genèse de l’éducation populaire en passant par les luttes ouvrières, petit retour historique sur ces concepts-clés en Belgique.

Même si l’émergence du concept d’éducation permanente peut ressembler à un casse-tête d’historiens tant son champ d’action est vaste, il est possible d’en dessiner les contours par un passage historique.

Condorcet, les origines de l’éducation permanente

L’idée d’éducation permanente s’est construite progressivement depuis le siècle des Lumières, et est indissociable de l’émergence du concept d’éducation populaire en France. Depuis le 18e siècle, de nombreux courants de pensée ont milité pour un développement individuel et social communautaire dans le but d’offrir à chaque individu la possibilité de s’épanouir socialement.

En pleine révolution française, afin de lutter contre l’obscurantisme et la mainmise de l’Église catholique sur l’État, Condorcet développe l’idée d’éducation pour tou·te·s en avril 1792 dans son rapport sur l’Instruction publique à l’Assemblée nationale, intitulé «L’Organisation générale de l’Instruction publique». Condorcet y écrit: «Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d’utiles vérités; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes: celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves»[1]

Pour Condorcet, l’apport d’une instruction publique de qualité et de masse à l’école n’est pas suffisant tant que le travail s’élabore dans des conditions inhumaines. Pire, ce qu’on y gagnerait en capacité d’intelligence sociale, en capacité de compréhension du monde, pourrait même s’y perdre: à voir l’évolution du travail dans les manufactures, les usines, avec un travail de plus en plus divisé, de plus en plus stupide, dépourvu de sens, tout ce qui se construirait au sein de l’école se ferait en pure perte.

Ainsi, selon lui, au regard des conditions et de la nature du travail des hommes, il est désormais urgent de se centrer sur une instruction continue des citoyens. Naît alors l’idée d’une éducation permanente à finalité civique, une éducation qui irait au-delà de l’éducation initiale, dans laquelle le citoyen serait constamment en renouvellement de son instruction et de sa vision du monde.

La pensée de Condorcet était particulièrement audacieuse pour l’époque, extraordinairement visionnaire tant elle est toujours d’actualité.

Éduquer ou s’éduquer?

La pensée de Condorcet influencera fortement les penseurs de l’époque et participera à la construction de la démocratie: il ne peut y avoir de démocratie sans citoyens éclairés. Pourtant, certains mouvements de pensées se querelleront autour du concept d’éducation: s’agit-il d’éduquer le citoyen, c’est-à-dire de lui offrir une éducation continue, ou le citoyen doit-il s’éduquer lui-même? S’émanciper par ses propres moyens? Cette tension entre «l’éducation du citoyen» et «le citoyen s’éduquant par lui-même» sera à la base de la deuxième définition historique de l’éducation permanente. L’éducation permanente deviendra alors «populaire», lors de la naissance du mouvement ouvrier.

Des années de combats: révolution sociale et déploiement du mouvement ouvrier

Les révolutions de 1830 et de 1848, rassemblant tant des étudiants que des ouvriers, vont entraîner la création d’un mouvement social fort dont le but était de faire face à la domination du capitalisme et à l’exploitation des travailleurs. Naissent ainsi les fondations du mouvement ouvrier. Afin de s’organiser et d’augmenter leur pouvoir d’action, ces individus vont se coaliser et inventer des nouvelles structures durables d’entraide et de lutte: les coopératives et les mutuelles comportant leurs propres caisses syndicales de résistance entre travailleurs, concrétisation d’une nouvelle économie sociale qui inclut les associations, les coopératives, les mutuelles et les syndicats. On peut alors parler d’une première œuvre d’éducation populaire.

L’ambition était de créer une alternative au capitalisme en créant une nouvelle économie indépendante. Ces mouvements n’étaient pas tous de la même obédience: anarcho-révolutionnaire, socialo-communiste, chrétien-social, chaque mouvement avait ses propres convictions.

Naît alors, dans ces mouvements ouvriers, diverses initiatives basées sur l’idée que l’individu peut s’émanciper à travers un savoir académique L’école officielle y est alors perçue comme un lieu de propagation de savoirs de classe. Il s’agit de construire des savoirs d’émancipation et de les construire en situation, de les mettre en corrélation avec la réalité des individus.

Grâce à leur vision du travailleur et du citoyen, les combats ouvriers ont permis d’élargir les droits civiques grâce à l’obtention du suffrage universel de 1919. Corolairement, la reconnaissance de l’éducation populaire comme principe d’utilité publique entérinera la démarche de ces mouvements ouvriers: reconnue comme nécessaire à l’évolution et à l’épanouissement de l’individu, l’éducation à tout âge de la vie devient l’assurance d’un exercice des droits humains égalitaire et responsable.[2]

Un compromis social belge

En réponse aux luttes ouvrières du dernier quart du 19e siècle, un compromis social-démocrate commence à s’esquisser entre les forces organisées du travail (les mouvements ouvriers) et les forces du capital (le patronat). Ces négociations entre ouvriers et patronat vont de plus en plus impliquer la puissance publique, l’État. Ce compromis social-démocrate sera néanmoins retardé par la première guerre mondiale et ne prendra toute son ampleur qu’au lendemain de la 2e guerre mondiale autour de la naissance et de la consolidation de la sécurité sociale.

Naissance officielle de l’éducation populaire

La loi de 1921 offrit la possibilité aux organisations ouvrières de s’organiser légalement en tant qu’ASBL afin de soutenir et de pérenniser leurs activités d’éducation populaire avec le soutien de l’État.

L’éducation populaire est donc née, dès les années 1920, dans une volonté d’émancipation culturelle et sociale des travailleurs en dehors des structures traditionnelles d’enseignement et des systèmes éducatifs institutionnels. «Il n’est donc pas question de reproduire les méthodes scolaires. La définition des objectifs et l’élaboration des savoirs sont le résultat d’une dynamique d’échanges intégrant les attentes et les apports de chacun. Il s’y développe une culture du débat et de l’esprit critique.»[3]

L’ambition de ce courant de pensée visait l’amélioration du système social via l’émancipation des travailleurs afin qu’ils deviennent des acteurs capables de participer activement à la vie sociale. De fait, l’éducation populaire part du principe que chaque individu possède la capacité et la volonté de progresser et de se développer socialement et ce, à tout âge de la vie. Cette éducation ne se limite pas aux savoirs académiques, elle englobe aussi la culture dite «populaire». Son champ d’action est donc très vaste. L’éducation populaire y est vue comme l’opportunité, la possibilité de développer les capacités de tout individu à confronter ses idées, partager une vie de groupe, s’exprimer en public, écouter…[4]

L’Éducation permanente, une spécificité belge

En Belgique, les associations, le politique, l’administration ne parlent plus aujourd’hui d’éducation populaire mais bien d’éducation permanente. D’où vient ce changement de terminologie?

En 1955, le Français Pierre Arents, alors inspecteur général de l’éducation populaire et membre de la Ligue française de l’enseignement, fut le premier à utiliser le terme d’éducation permanente dans le cadre d’un groupe de travail sur la réforme de l’enseignement. Son ambition était de souligner le devoir de l’Éducation nationale de s’engager au-delà de l’obligation scolaire; la population interrompant alors souvent sa scolarité à 14 ans. Dès lors, selon lui, «l’éducation permanente n’est pas synonyme d’éducation des adultes. C’est plutôt l’idée de la promotion d’un système éducatif global. C’est une utopie créatrice et ambitieuse qui réunit la formation initiale et continue tout au long de la vie, tant dans le domaine professionnel que dans celui de la formation générale et culturelle…».[5]

Promu par un certain nombre d’associations françaises (dont la Ligue française de l’enseignement), le concept est rapidement récupéré en Belgique par des groupes idéologiques et des intellectuels. De plus, les associations d’éducation populaire belges s’approprient alors une vision de l’éducation permanente permettant l’expression et la transmission de leurs valeurs respectives. Pour ces dernières, mais également pour quelques intellectuels, les principaux objectifs de l’éducation permanente sont désormais le développement culturel et la formation critique à la citoyenneté.[6]

Marie Versele, secteur Communication en collaboration avec Luc Carton, philosophe

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RESSOURCES:

  • Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique présenté à l’Assemblée nationale législative au nom du Comité d’Instruction publique les 20 et 21 avril 1792 par Condorcet.

Le rapport par lequel Condorcet développa son opinion sur l’organisation générale de l’Instruction publique. Il se caractérise notamment par le développement de diverses valeurs telles que l’égalité des
âges et des sexes devant l’instruction, l’universalité et la gratuité de l’enseignement élémentaire et la liberté d’ouverture des écoles.

 

  • «L’éducation permanente en Communauté française», Dossier n° 43, par E. Arcq et P. Blaise, 27 p., 1996

Étude permettant de faire le bilan de l’action de l’éducation permanente 20 ans après le décret de 1976 ainsi qu’un exposé des enjeux et perspectives du secteur face à la crise économique et à

l’évolution des institutions politiques de la Belgique fédérale.
Plus d’infos: www.crisp.be/librairie/catalogue/1253-education-permanente-communaute-francaise.html

 

  • Site internet du service de l’Éducation permanente de la Fédération Wallonie-Bruxelles:

Site internet du service de l’Éducation permanente de la FWB permettant un lien avec l’administration du secteur mais également de regrouper les textes législatifs, des outils pédagogiques, des ressources documentaires…

Plus d’infos: www.educationpermanente.cfwb.be

 

  • «L’éducation permanente en Belgique: un bref historique», CAL

Bref retour historique sur la genèse et l’évolution de l’éducation permanente en Belgique.

Plus d’infos: www.laicite.be/laction-laique/education-permanente/leducation-permanente-en-belgique-un-bref-historique/

 

  • «L’éducation permanente en Belgique: origine d’une idée (décembre 1955)», site internet pour les 150 ans de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente:

Site dédié à l’anniversaire des 150 ans de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente permettant, notamment, de revenir sur la naissance de l’éducation populaire en France et en Belgique.

Plus d’infos: https://150ans.ligue-enseignement.be/leducation-pergine-dune-idee/


Sommaire du dossier: L’Éducation permanente, une démarche fondatrice de la démocratie culturelle

 


[1] Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique présenté à l’Assemblée nationale législative au nom du Comité d’Instruction publique les 20 et 21 avril 1792 par Condorcet

[2] CEMEA, L’éducation permanente: une approche incontournable pour la formation des animateurs et des animatrices, http:// www.cemea.be/IMG/pdf/PDF_Education_ Permanente_-_Approche.pdf

[3] Idem.

[4] https://fr.wikipedia.org/ wiki/%C3%89ducation_populaire

[5] «Une histoire de l’éducation populaire» de JeanMarie Mignon, 2007, page 92

[6] . «L’éducation permanente en Belgique: origine d’une idée», https://150ans.ligue-enseignement. be/leducation-pergine-dune-idee/

 

Illustration: Nicolas de Condorcet, 1743 -1794