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«Déclassé·es au risque d’être déplacé·es» Chantal Jaquet à propos des transclasses

«Déclassé·es au risque d’être déplacé·es» Chantal Jaquet à propos des transclasses

La philosophe française Chantal Jaquet a forgé le concept de classe pour comprendre les trajectoires de celles et ceux qui sont passé·es d’une classe à une autre. Son ouvrage «Les transclasses ou la non-reproduction» (PUF, 2014) est une lecture essentielle pour comprendre et appréhender dans sa complexité ce qui est aujourd’hui devenu un phénomène largement documenté, narré, médiatisé. Pour éviter une lecture individuelle et figée des personnes qui enjambent les frontières, pour déconstruire le mythe de l’«ascenseur social» emprunté par miracle par quelques exceptions chanceuses. Synthèse et extraits.

S’il est aujourd’hui beaucoup fait usage de la notion de «transfuge de classe», Chantal Jaquet a elle préféré parler de «transclasse» – concept qu’elle a elle-même forgé en 2014 – pour éviter de «présenter la mobilité sociale de façon critique et péjorative», de la connoter d’une idée de «dépassement ou d’élévation», ou encore de la relier à ce qui relève de la «trahison» ou de la «désertion».

L’usage du suffixe «trans» réfère à un «passage de l’autre côté», trans comme transit, comme une trajectoire, comme un mouvement.

En choisissant comme sous-titre «ou la non-reproduction» Chantal Jaquet analyse un point aveugle – ou du moins les exceptions – de la théorie de la reproduction sociale[1], analysée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. «Comment expliquer alors que des individus comme lui (Pierre Bourdieu, ndlr) ne reproduisent pas forcément les comportements de leur classe sociale et passent d’une classe à l’autre?», interroge la philosophe.

Elle insiste, dès les premières pages, sur le fait qu’il «faut se garder d’affirmer hâtivement que les exceptions sont une démonstration éclatante de la fausseté de la loi de la reproduction». En dialogue plus qu’en opposition avec Pierre Bourdieu, elle démontre que ce phénomène n’échappe pas au système social, et ne signe pas l’absence de déterminisme social, illustrant cela avec l’exemple de Didier Eribon, auteur de Retour à Reims, largement cité dans son ouvrage: «Didier Eribon se présente comme un contrevenant à la loi. Mais contrevenir n’est pas contredire et c’est la raison pour laquelle il invite plutôt à se demander pourquoi, comment, et jusqu’à quel point cette transgression est possible dans la mesure où nul n’échappe totalement à son passé.» (p.8)

Faisceau de causes

Allergique à l’idée du «quand on veut, on peut» promue par l’idéologie des self-made men, et aux recours aux «heureux hasards ou heureuses natures» de ceux et celles qui «s’en sont sorti·es», elle insiste tout au long de l’ouvrage sur le fait que le passage de l’autre côté n’est en rien le «parcours solitaire d’un homme volontaire».

Contre cette perspective téléologique, elle a recours au concept de complexion développé par Spinoza (con, avec et plectere, tisser): «La trajectoire des transclasses reste inintelligible sans une pensée de la complexion qui ressaisit l’ensemble des déterminations communes et singulières qui se nouent dans un individu, à travers son existence vécue, ses rencontres, à la croisée de son histoire intime et de l’histoire collective.» (p.219)

Dit autrement, la trajectoire des transclasses est le fruit de causes multiples: politiques, économiques, sociales mais aussi individuelles et familiales. Sa démarche intellectuelle se rapproche de celle de Bernard Lahire qui a changé d’échelle en se penchant sur des cas d’enfants au faible capital culturel qui deviennent de très bons élèves, en s’aventurant «dans les plis singuliers du social» (titre de l’un de ses ouvrages).

Vigilante à ne pas instrumentaliser les trajectoires des transclasses au service de l’idéologie du mérite, Chantal Jaquet illustre sa pensée par des exemples concrets, à commencer par l’école, lieu de reproduction sociale mais aussi, paradoxalement, bouée de sauvetage, lieu-pivot pour de nombreux destins transclasses: «Il serait illusoire de croire que la non-reproduction serait entièrement liée à l’existence de clercs et de modèles scolaires imités par les individus qui s’identifient à eux par une sorte de phénomène transférentiel et qui suivent leur exemple pour se frayer leur propre voie. Elle repose en effet sur des conditions économiques et politiques, et en particulier sur la mise en place d’un programme d’instruction pour tous au sein d’écoles gratuites, laïques et obligatoires, corrélé à un système de bourses conséquentes, faute de quoi les études sont réservées aux seuls héritiers (…). Sans institutions ni moyens financiers, bien souvent le désir de savoir se commue en malheur de ne pas pouvoir.» (p.53)

Mais, ajoute-t-elle, en plus de lever les obstacles économiques, il s’agit aussi de rompre les barrières socioculturelles, «qui empêchent les élèves des couches populaires de croire en leurs propres forces, et développer un enseignement intensif adapté».

Les affects

Soucieuse d’étudier le singulier en lien avec le pluriel, l’expérience individuelle dans un espace social, Chantal Jaquet ne passe pas sous silence le rôle des affects – la honte, la douleur, les rencontres amoureuses, amicales, c’est-à-dire «l’ensemble des modifications physiques et mentales qui ont un impact sur le désir de chacun en augmentant ou en diminuant sa capacité d’agir» – dans les parcours. Un sujet, selon elle «encore trop souvent négligé par certains sociologues au nom d’une méfiance à l’endroit de la psychologie, comme s’il ne faisait pas partie du social et se réduisait à un trait de caractère donné de toute éternité».

«Il s’agit de comprendre la combinaison des affects qui déterminent un enfant à affirmer et affermir un désir ébranlé par des forces contradictoires qui le poussent à la fois à rester et à quitter son milieu d’origine, à être, comme Eribon, l’excellent élève toujours sur le point de refuser l’institution scolaire. Si le passage d’un monde à l’autre peut se faire envers et contre tout, c’est par le biais d’affects qui viennent étayer et contrebalancer les forces contraires. Avant de prendre la forme d’un choix conscient et assumé, le surgissement d’un désir souverain est le fruit d’un travail souterrain». (p.64-65)

La rencontre amicale puis amoureuse avec un jeune garçon de sa classe, fils de prof d’université, chez Eribon; celle de Julien Sorel avec Madame de Rénal… témoignent que «la puissance du désir et la force de l’amitié» contribuent à «épouser des modèles étrangers».

Mais à côté de ces affects «joyeux», des émotions comme la colère, la haine, l’insatisfaction, conduisent aussi à la non-reproduction: «Annie Ernaux regarde le monde qui est le sien avec les yeux d’autrui, comme s’il était extérieur à elle, parce qu’elle a commencé à intérioriser d’autres normes lui permettant d’opérer des comparaisons, normes de jugement social stigmatisant l’inculture et le manque de raffinement des ‘gens modestes’. D’où la honte, devant les fautes de goût incompréhensibles du père, redoublée par la souffrance d’oser juger injustement les siens qui n’y sont pour rien et de les renier secrètement en rompant les liens. L’écriture naît donc d’une douleur qui pousse à mettre les maux en mots, pour pouvoir survivre et se sauver, soi et les siens».

Ces affects négatifs exercent même selon Chantal Jaquet «une influence plus décisive sur la non-reproduction que les affects joyeux», en cela qu’il faut «des mobiles puissants» pour pouvoir s’extraire de son milieu, «s’arracher aux habitus, et balayer la crainte de passer pour un naïf, un judas ou un fat». Naïf, judas, fat. Une triade qu’elle décrit aussi par trois autres mots adressés aux transclasses: l’illusion, la trahison, la prétention.

Illusion de croire qu’il est possible de passer la frontière entre eux et nous, dans un sens comme dans l’autre. Cela vaut, rappelle Chantal Jaquet, tant pour les fils d’ouvriers qui tentent l’ascension sociale que pour les bourgeois qui se frottent à la classe ouvrière (c’est d’ailleurs l’une des seules mentions dans l’ouvrages des trajectoires descendantes).Trahison de renier sa famille, de la mépriser. Prétention de se croire au-dessus des autres.

Entre-deux

Transclasse n’est pas une identité figée, ni une naissance (ou une renaissance). Il s’agit d’un mouvement, d’un chemin sur lequel se tressent des déterminations, des occasions, des expériences, qui créent de la non-reproduction.

Chantal Jaquet emprunte à nouveau à Spinoza le concept de fluctuatio animi qui «désigne l’état d’esprit qui naît de deux affects contraires» que Pierre Bourdieu décrit lui par «l’habitus»[2] clivé engendrant des contradictions et des tensions au sein de celles et ceux qui se «déclassent au risque d’être toujours déplacés», «à la frontière entre le dedans et le dehors». «A l’égard du milieu d’extraction, le transclasse est tiraillé par des affects contradictoires, qui l’incitent tour à tour à le rejeter ou le réhabiliter. Il oscille ainsi entre des formes de honte et de mépris pour le milieu d’origine et une certaine fierté et fidélité, basculant de la haine à l’amour et de l’amour à la haine par des renversements brutaux du pour ou contre

A l’égard du milieu d’arrivée, le transclasse est aussi pris dans des contradictions. Pris entre orgueil et humilité, entre sentiment de légitimité et syndrome d’imposture, entre conformisme et transgression. «Lorsqu’il occupe une position de pouvoir ou se voit nommer à un poste auquel sa naissance ne l’a pas destiné, il ne peut adhérer totalement à sa fonction et l’exercer confortablement comme s’il s’agissait d’un dû ou d’un prolongement de lui-même à la manière d’un héritier qui fait corps avec elle et ne distingue pas l’être de l’avoir». (p. 147)

Cette posture de l’entre-deux n’est pas confortable. Au point, considère Chantal Jaquet, que certain·es transclasses peuvent regretter le changement. «Martin Eden[3] en est une figure exemplaire. Exilé dans deux mondes, il n’appartient vraiment à aucun d’eux et vit dans un no man’s land où il se sent étranger à lui-même et aux autres au point d’en mourir». (p.183)

Attentive de ne pas en faire un argument contre la mobilité sociale, elle écrit: «La question n’est pas tant de savoir si le jeu en vaut la chandelle et s’il est préférable de quitter son milieu social d’origine ou d’y rester. Le changement de classe ne se présente pas de toute façon sous la forme d’une alternative ou d’un libre choix de vie, mais il est le résultat d’une nécessité. La volonté de partir ou de rester n’est que la traduction de déterminations intérieures et extérieures combinées et non pas l’expression d’une décision contingente entre des possibles indifférenciés. Il est donc vain de chercher à prescrire des normes de choix, car le transclasse obéit à sa propre nécessité. (…) La seule question qui vaille par conséquent est celle de savoir comment celui qui est embarqué dans l’aventure du passing peut ne pas couler et dépasser le simple flottement». (p.189-190)

A l’aune de cette lecture, on comprend que si les transclasses sortent aujourd’hui de l’ombre, il s’agit pour la plupart, moins de se revendiquer, que de «se ressaisir», – au sens de retrouver une puissance d’agir, pour reprendre le titre de l’ouvrage de la sociologue Marie-Rose Lagrave sur son parcours de transfuge de classe féministe. C’est d’ailleurs à ses mots que nous pensons en refermant le livre de Chantal Jaquet: «Ils et elles (les transclasses, ndlr) disent l’implacabilité de la reproduction des classes sociales et de la dureté du monde, tout en élargissant des interstices par lesquels ils et elles ont réussi à se faufiler. En raison de leur écart différentiel à l’un et l’autre monde, et à la condition de ne pas se laisser récupérer par les prétentions et privilèges de l’univers d’accueil, ils sont de possibles réfractaires à l’ordre injuste des choses».

Manon Legrand, journaliste

Légende illustration: Image issue du film Martin Eden, du roman de Jack London

[1] Qui caractérise le phénomène de transmission, d’une génération à une autre, de positions sociales, façon de faire, de penser. Cette reproduction sociale s’inscrit dans un contexte d’inégalités économiques, culturelles, sociales.

[2] L’habitus désigne un système de préférences, un style de vie particulier à chacun. Il ne relève pas d’un automatisme mais d’une prédisposition à agir qui influence les pratiques des individus au quotidien: leur manière de se vêtir, de parler, de percevoir. Ces prédispositions sont intériorisées inconsciemment durant la phase de socialisation, pendant laquelle l’individu s’adapte et s’intègre à un environnement social. Source: partageonsleco.com/

[3] Héros de l’ouvrage «Martin Eden» de l’écrivain Jack London, publié en 1909.