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CARTE BLANCHE: Qui agite le drapeau de «la jeunesse»?

CARTE BLANCHE: Qui agite le drapeau de «la jeunesse»?

Fin mars, début avril, le mot semblait dans toutes les bouches: «la jeunesse». Que ce soit pour souligner l’accélération particulièrement marquée des contaminations dans cette tranche d’âge (et justifier la fermeture des écoles); que ce soit dans les nombreux appels à une flexibilité des mesures sanitaires uniquement pour cette tranche de population; ou encore, pour penser les événements ayant eu lieu au Bois de la Cambre le 1er avril. Il ne s’agit pas ici de parler pour «la jeunesse» ou à sa place. Je souhaite au contraire examiner comment le signifiant «jeunesse» a été mobilisé par celles et ceux qui n’en font plus partie et à quelles fins, et de mettre cette mobilisation en tension avec la façon dont «la jeunesse» s’est elle-même constituée en sujet politique dans sa lutte contre la catastrophe climatique.

Une catégorie floue, non-homogène et provisoire

La «jeunesse» comme catégorie, a la fragilité d’une appartenance par essence provisoire, en désignant une identité évanescente, contrairement à la classe, au genre ou à la race, qui marquent une situation dans des rapports de pouvoir déterminés. Mais comme ces identités, la «jeunesse» n’est pas homogène, tout comme les mouvements féministes l’ont par exemple éprouvé par rapport à leur sujet. En effet, «la femme» est une abstraction qui se réduit généralement à la portion majoritaire, en termes de reconnaissance, de légitimité et d’accès des femmes qui luttent pour leur émancipation. Autrement dit, «la femme» désigne «une femme» bien spécifique: blanche, valide, cisgenre, hétérosexuelle, bourgeoise, laissant alors dans l’ombre les besoins et les oppressions des femmes racisées, en situation de handicap, trans*, queer, prolétaires. Il en va de même pour cette jeunesse incessamment mobilisée dans les débats, notamment concernant les événements du 1er avril. Quelle est cette jeunesse qui se réunit ce jour-là au Bois de la Cambre? Comment justifie-elle son geste dans les médias? À quel imaginaire de «la jeunesse» renvoie-t-elle?

L’imaginaire autour de «La jeunesse»

L’imaginaire des «plus belles années», d’une liberté sans responsabilité, d’une sociabilité festive et d’un monde qui s’ouvre devant elles et eux est fréquemment mobilisée pour distinguer la souffrance spécifique que subirait «la jeunesse» durant cette pandémie. Cela à la fois par celles et ceux qui justifient leur participation à La Boum, par ses organisateur·trice·s ainsi que par certain·ne·s politicien·ne·s. Pour autant, cet imaginaire qualifie une frange très spécifique de la jeunesse, la frange généralement blanche et aisée, qui fait des études supérieures. Et c’est ce que soulignait Céline Nieuwenhuys, Secrétaire générale de la Fédération des services sociaux, lorsqu’elle rappelait que ce sont les classes moyennes et supérieures qui contestent avec le plus de véhémence les mesures de ces semi-confinements, ahuries et furieuses de se voir imposer des restrictions dans leur mode de vie, là où la précarité en impose elle-même toute une série au quotidien (en termes de voyages, de sorties, de réceptions, etc.). Aussi, tous les jeunes ne sont pas également dotés de «jeunesse», pour des raisons financières mais aussi en fonction de la couleur de leur peau. Il y a un an, Adil avait 19 ans. En avril 2020, il était dans l’espace public, il n’a pas envoyé de bouteille en verre ou détruit de vitres de fourgons de police, il a juste eu peur et fui la police. Il en est mort.

Une empathie variable

Si tous les jeunes ne sont pas dotés de jeunesse, l’empathie politique et sociale va bien à cette «jeunesse», aussi étroite que fantasmatique, et non aux jeunes dans leur pluralité. Ainsi, George-Louis Bouchez, président du MR, regrettait des «affrontements» mais témoignait de sa compréhension pour les participant·e·s de la Boum[1] . Un an auparavant, face à la colère des jeunes endeuillés par le décès d’Adil, il parlait cette fois d’«émeutes», «d’autant plus inacceptables qu’elles interviennent dans ce contexte de crise majeure» et souhaitait «une réponse exemplaire sur le plan judiciaire»[2].

Autrement dit, l’indignation du monde politique par rapport aux jeunes ne tient pas à l’inégale distribution de l’insouciance parmi ceux et celles-ci, mais, au contraire, à sa ré-instauration sans cesse repoussée[3]. En effet, les jeunes qui vont dans la rue suite à la mort d’Adil viennent y formuler une demande d’égalité: ils et elles demandent d’être traité·e·s comme les jeunes doté·e·s de jeunesse, ils et elles demandent la fin du délit de faciès, du racisme institutionnel[4], de toutes ses incarnations traumatiques[5], des plus usantes, des plus restreignantes à celles qui sont assassines.

La demande des participant·e·s de La Boum, explicitée par ses organisateur·trice·s est tout autre: elle est une exigence d’inégal respect de la loi en fonction de privilèges. Le collectif n’en fait pas mystère: il s’agit d’imposer un régime d’exception pour «la jeunesse». Pour cela, deux arguments sont avancés afin d’extraire cette jeunesse du commun: celui d’une immunité propre et celui d’une souffrance particulière. Or, comme le soulignait à juste titre Céline Nieuwenhuys, parler de «génération sacrifiée» est très problématique, parce que – si le sacrifice est général -, isoler des pans de populations qui le payeraient plus violemment que d’autres installe une «concurrence des souffrances» et pose la question des critères utilisés pour déterminer cette hiérarchie[6]. De la même façon, insister sur une immunité statistique de la jeunesse, c’est refuser de tenir compte de la façon dont circule le virus, puisqu’une personne contaminée, sans développer la maladie, reste contagieuse. À aucun moment le collectif organisateur de La Boum ne prend en compte tou·te·s les autres que va croiser cette «jeunesse» certaine de son immunité.

Ce refus du commun, dans lequel les autres sont uniquement envisagés comme une entrave à la jouissance d’un dû, se marque encore dans une vision de la santé et de la liberté comme essentiellement individuelles. En effet, la santé n’y est pas vue comme une question collective qui se construit par toute une série de choix et d’actions, mais comme un capital détenu individuellement, qu’il s’agit de faire fructifier (comme en témoigne les appels à «booster son système immunitaire») et dont il faut jouir en actionnaire effectuant des calculs risque/bénéfice. Aussi, le collectif peut sérieusement exiger un allègement des mesures sanitaires comme un retour sur un investissement jugé excessif en ce que «la jeunesse» n’en serait pas directement et immédiatement bénéficiaire[7].

Nos tolérances ordinaires pour la mort, la souffrance, la pénurie et l’injustice

Aussi, malgré une lecture qui estime que s’il y a réponse policière, c’est que le geste initial est émancipateur, La Boum ne constitue pas tant une rupture avec la gestion de la pandémie en Belgique, qu’une radicalisation de certains de ses aspects les plus néolibéraux.

En effet, le gouvernement Wilmès a fait le choix délibéré d’une cohabitation avec le virus et l’acceptation d’un «plateau haut» de contaminations. Cette stratégie n’a été ni débattue, ni choisie démocratiquement: elle a été imposée comme la seule raisonnable, les alternatives n’étant pas mentionnées ou immédiatement rejetées comme impossibles à mettre en œuvre[8]. Son principe est celui d’un maintien envers et contre tout d’une activité économique continue, même si inégalement répartie et parsemée de ralentissements. Certains secteurs y sont réduits à être des variables d’ajustement – comme la culture en fait, par exemple, l’épreuve – tandis que d’autres sont tenus de continuer leur activité dans le plus grand dénuement – comme le personnel de la STIB l’avait, par exemple, très vite souligné l’an passé. Audelà de ce découpage en secteurs interdits d’activités, secteurs surexposés au virus et secteurs totalement mis à l’abri, ce maintien de l’activité économique repose encore sur une série de tolérances: pour de nombreux morts au quotidien, pour de nombreux malades, pour des séquelles dont on ne mesure encore ni la gravité ni la durée, pour une détresse et une usure psychique et pour un surtravail épuisant et constant imposé au personnel des soins de santé depuis plus de 15 mois.

Cette tolérance pour des morts évitables, des maladies et des handicaps évitables, une pression évitable, et un assèchement continu de la vie s’inscrit dans l’orientation politique générale de la Belgique, et plus largement de l’Europe. Elle prolonge en effet la tolérance pour la mort des migrant·e·s, pour les maladies dues aux pesticides, pour les conditions de travail indécentes imposées par des sociétés comme Amazon… bref pour tout ce qui tisse le confort de nos vies tant que nous n’en payons pas immédiatement le prix.

prix. Ces tolérances révèlent les exigences paradoxales de nos modes de vie. À ce titre, la question de l’enseignement durant cette pandémie est révélatrice: les écoles sont sommées de rester ouvertes, sans moyens suffisants que pour réduire les risques que cette ouverture fait courir à celles et ceux qui les fréquentent, ainsi qu’à leurs proches. La prise en compte des risques n’intervient que lorsque le risque de saturation des hôpitaux est aigu, dans le cadre d’un calcul global de la capacité de prise en charge médicale nationale, et se traduit par des fermetures momentanées. Celles-ci subissent alors les foudres des politicien·ne·s qui refusent pourtant de donner aux écoles les moyens de pouvoir assurer leur mission[9]. Si ces injonctions contradictoires ne choquent pas, c’est qu’elles prolongent nos tolérances: nous tolérons que les bâtiments soient vétustes, que le matériel soit obsolète ou fasse défaut, que les professionnel·le·s de l’école – enseignant·e·s, éducateur·trice·s, technicien·ne·s, administratif·ve· s – soient mal payé·e·s, tant que ça n’impacte pas, pensons-nous, l’apprentissage que reçoivent nos enfants.

Revendiquer l’insouciance comme un dû

Cette tolérance pour la pénurie, le surtravail, la souffrance, ou la mort, tant que nous nous en estimons immunisés et qu’elle concerne les autres, c’est précisément celle que revendique la Boum, mais aussi certains partis politiques, que ce soit dans le cadre de cette pandémie[10] ou au quotidien. Aussi, la mobilisation du signifiant «jeunesse» n’est pas ici une question d’attention aux conditions de vie d’un certain pan de la population, mais une façon d’exiger un droit à une insouciance dont l’Occident s’estime aussi soudainement qu’injustement amputé à cause de la pandémie. Cette insouciance-là, c’est une politique de la mort, qui décide, sans en subir les conséquences les plus violentes, quelles vies peuvent être sacrifiées et quelles conditions d’existence peuvent être défigurées afin de maintenir le niveau de vie des plus privilégié·e·s.

La jeunesse comme sujet politique

Pour autant, la revendication d’insouciance n’est pas celle de la jeunesse lorsque celle-ci se constitue en sujet politique. En effet, cette jeunesse s’organise autour d’un souci précisément commun: celui de la possibilité et des conditions de vie sur terre face à la catastrophe climatique. À ce titre, elle nous appelle, à la manière de la pandémie, à opérer un décentrement radical. Il s’agit en effet de penser l’avenir non plus en fonction d’un seul mode de vie – le mode de vie occidental bourgeois – qui serait érigé en modèle, en normalité et objectif de toute vie humaine, mais en fonction de nos interactions avec d’autres entités. Elle nous demande de sortir du paradigme d’un individu au sommet du vivant qui façonne un environnement sommé de répondre à ses désirs sans tenir compte de ses limites, de sa durabilité ou des conséquences sur les autres. De la même façon, la jeunesse constituée en sujet politique nous demande de répondre de notre inertie face à une destruction croissante et massive du vivant au nom de notre confort immédiat. Elle nous demande de nous décentrer du court terme. Elle nous demande des engagements matériels et effectifs. Elle nous demande un effort de volonté, d’imagination et d’ambition. Elle nous demande de créer une définition de la liberté collective, qui soit plus que la collection des libertés humaines individuelles. Elle vise une solidarité, essaye de la construire et en fait le principe d’action de son combat contre la catastrophe climatique. En ce sens, la jeunesse nous impose d’être adulte: et ce que la mobilisation incessante de «la jeunesse» durant cette pandémie nous apprend, c’est combien les adultes s’abritent derrière ce signifiant pour refuser leurs responsabilités et faire avancer un agenda politique qui la bafoue.

Qu’allons-nous répondre à cette jeunesse que nous laissons allègrement devenir orpheline, que ce soit par les morts causés directement par le covid ou par celles dues à la saturation des soins de santé[11]? Qu’allons-nous répondre à cette jeunesse que nous laissons endurer des séquelles, potentiellement à vie[12]? Qu’allons-nous répondre à cette jeunesse que nous exposons à une possible prolifération de variants qui pourraient rendre caduque l’amplitude de mouvement rendue possible par la vaccination[13]?

Magali Michaux, enseignante


[1] https://twitter.com/glbouchez/ status/1377656068612968450?lang=en

[2] https://twitter.com/glbouchez/ status/1249011599177908224?lang=en

[3] À ceux qui lui rappelait qu’il parlait de «racaille» pour qualifier les jeunes auteurs d’échauffourées à Liège à la mi-mars et exigeait la fin de tout «laxisme» là où il appelait à la compréhension pour ceux du 1er avril, George-Louis Bouchez expliquait qu’il s’agit de «deux situations pas du tout identiques: d’un côté, des casseurs qui sont venus détruire. De l’autre, des jeunes qui se réunissent en infraction covid mais sans intention d’en découdre. On peut s’interroger sur la pertinence d’envoyer la police dans ces circonstances.» …

[4] www.lesoir.be/369597/article/2021-05-01/ violences-policieres-et-profilage-lonu-se-ditpreoccupee-et-pointe-la-belgique

[5] www.bepax.org/publications/trauma-raciallrimpact-du-racisme-sur-la-sante-mentale.html

[6] www.dhnet.be/actu/belgique/bois-de-lacambre-ce-type-d-evenements-a-lieu-dansles-endroits-bourgeois-pas-a-molenbeek6066e4ad9978e2410ff9f39c

[7] Le collectif avançait très sérieusement qu’il s’agirait d’un «bel hommage à rendre à nos sacrifices consentis pour nos aînés» puisque «certains estiment que le risque de ce genre d’événement est minime et pourtant tellement vital à notre jeunesse».

[8] Avec des justifications qui ne manquent pas d’ironie, comme en témoigne la question des frontières «impossibles à fermer» pour les déplacements blancs alors qu’elles découpent brutalement les vies des migrants par exemple

[9] Ainsi Bart de Wever (N-VA) estimait que la fermeture des écoles avant les vacances de printemps était «une incroyable erreur» et y voyait la cause des incidents du Bois de la Cambre: «Nous avons vraiment besoin de perspectives. Les jeunes ne croient plus en rien». Pour autant, le 31 mars, avec les autres partis de droite, la N-VA faisait échouer au Parlement Flamand une résolution d’urgence exigeant un monitoring et un meilleur renouvellement de l’air dans les écoles…

[10] https://twitter.com/glbouchez/ status/1382353061809680385

[11] https://amp.cnn.com/cnn/2021/04/05/health/ parental-deaths-covid-19-wellness/index.html?

[12] www.cbsnews.com/news/covid-long-haulhospitals-pediatric-units-children/?

[13] https://theconversation.com/les-vaccins-nesuffiront-pas-contre-les-variants-il-faut-unestrategie-mondiale-de-suppression-maximaledu-virus-158490?