Actualité: Sciences

Avec la techno, donner de la consistance à l’expérience scientifique

Avec la techno, donner de la consistance à l’expérience scientifique
Ce mois-ci, rencontre avec un enseignant de techno, low plutôt que high tech.

Éduquer: Quel est votre parcours?

Maxime Geisen: J’ai commencé le secondaire avec des études générales, mais j’étais très mauvais élève (rires). J’ai quitté le général pour faire Techniques de Qualification, avec un CESS TQ en menuiserie. Puis j’ai eu différents emplois manuels: restauration de moulures, fabrication de décors à la Monnaie. En 2013, mon frère, lui-même prof, m’a dit: «Tente l’enseignement, tu vas aimer». J’ai envoyé un CV et j’ai été pris dans une école bruxelloise comme prof de menuiserie. Puis en 2017, je suis rentré dans le projet du LIRL (Lycée Intégral Roger Lallemand), une nouvelle école secondaire à pédagogie assez ambitieuse, basée entre autres sur la transdisciplinarité, les projets, la réconciliation du manuel et de l’intellectuel[1].

Éduquer: En quoi consiste les objectifs du cours de techno en secondaire? Y a-t-il des contenus scientifiques?

M.G.: Dans l’enseignement obligatoire, on prévoit une heures par semaine de techno (officiellement «éducation par la technologie») en première et en deuxième secondaire. Il existe un contenu théorique, donc des savoirs, axés par exemple sur les énergies, les forces et les structures, l’environnement. Ces contenus sont en effet de nature scientifique. Mais nous devons surtout transmettre des compétences méthodologiques: s’organiser, planifier, observer, émettre des hypothèses, vérifier le résultat obtenu et l’adéquation avec l’hypothèse de départ. Ces dernières compétences relèvent clairement de la démarche scientifique. Il y a aussi la nomenclature: employer le bon terme, exactement adapté à la situation. Cette précision du vocabulaire est également importante en science. Les compétences méthodologiques sont très importantes pour moi. Il s’agit même, d’une certaine façon, de l’essence de mon cours. Prenons l’exemple du projet de meubles en carton réalisés avec les premières: les élèves commencent par faire un croquis, et, après trois semaines d’atelier[2], ils obtiennent un produit fini, un fauteuil en carton. Nous prenons alors un «moment méta» pour vérifier l’adéquation du résultat avec l’hypothèse de départ. Le fauteuil ressemble-t-il au croquis? Le cas échéant, pourquoi y a-t-il des différences? Qu’est-ce qui s’est passé entre le projet et le produit fini? Que puis-je faire pour m’améliorer la prochaine fois? Me suis-je bien organisé? Ces compétences me paraissent fondamentales, pour toute la vie, et pas seulement en science.

Éduquer: Y a-t-il des compétences manuelles attendues?

M.G.: Non, pas explicitement. Le cours de techno, dans beaucoup d’écoles, consiste à établir par exemple des schémas d’isolation de maison, de centrale nucléaire, ou utiliser des programmes de dessin assisté par ordinateur; il s’agit rarement d’utiliser du bois comme je le propose. Personnellement, je préfère leur apprendre à faire une table plutôt que le fonctionnement d’une centrale nucléaire (un sujet par ailleurs passionnant, j’en conviens). La culture de l’école où je travaille favorise explicitement l’aspect manuel, donc j’ai le soutien de la direction pour mon travail.

Éduquer: Que faites-vous concrètement en cours, par exemple en ce moment?

M.G.: J’ai par exemple proposé à une classe de 2e différenciée de réaliser une table de nuit en bois en trois semaines (24 périodes de 45 min). Ils rentrent chez eux avec un bel objet, et ils adorent! Bientôt, je vais aborder le thème «habitat en fonction du climat». Nous allons faire des maquettes en réfléchissant à comment isoler une maison selon les régions du monde, comment mettre les fenêtres, etc. Ils feront de la techno, et en même temps de la géographie.

Éduquer: Si je comprends bien, votre cours est plus «low-tech» que high-tech.

M.G.: Tout à fait. Je ne parle pas du fonctionnement de programmes informatiques, de l’intérieur d’un GSM; mais plutôt de meubles, de maisons, d’outils et de matériaux, et c’est aussi, d’une certaine façon, de la science. Encore une fois, j’estime que construire une habitation bien isolée, avec un bon poêle de masse bien efficace, représente une compétence plus utile pour demain qu’analyser une centrale nucléaire. Je pense que d’une certaine façon, le lowtech est le high-tech du futur… Éduquer: Vous avez parlé de «moment méta». Qu’entendez-vous par là? M. G.: C’est quelque chose que nous utilisons fréquemment au LIRL. Il s’agit de prendre de la hauteur par rapport à ses apprentissages. Par exemple, réfléchir en fin de cours à des questions comme: «Qu’estce que j’ai retenu de ce cours? Qu’est-ce que j’ai aimé? Pourquoi n’ai-je pas enregistré cela?». Voici un exemple: parmi les compétences de mon cours figure «aménager un poste de travail adapté». La question «méta» que je pose souvent à ce sujet, c’est: «Regarde, tu travailles sur 30 x 30 centimètres alors que tu disposes d’une table d’un mètre carré. À quel moment le désordre est-il arrivé?». L’élève réfléchit là-dessus et apprend sur la façon dont il fonctionne. En résumé, les moments «méta» aident l’élève à savoir ce qui est bon pour lui/elle. Je prends souvent une demi-heure en fin de séance pour cela, et ce sont 30 minutes très importantes. À la limite, je dirais presque que les deux heures de menuiserie ne sont qu’un prétexte pour aborder ce temps méta! Car les compétences (organiser, planifier, structurer, vérifier des hypothèses) sont liées à cette réflexion.

Éduquer: Quelles sont les difficultés des élèves dans votre cours?

M.G.: Je suis impressionné par les «non-savoir-faire» des ados. Par exemple, ils ne possèdent généralement aucune conscience de l’angle droit, aucun sens des outils, de la matière. De temps en temps, il y a un bricoleur, qui aime les maquettes, par exemple. Mais la plupart n’ont jamais touché de scie ni de visseuse.

Éduquer: Remarquez-vous des différences entre filles et garçons?

M.G.: Oui, les filles montrent presque toujours plus de soin, de précision. Elles tracent de beaux traits. Elles taillent leur crayon, et évitent les deux millimètres d’erreur des garçons qui utilisent un crayon mal aiguisé. Les garçons sont souvent dans la frime, alors qu’ils ne maîtrisent pas grandchose (rires). Ce sont peut-être des clichés, mais c’est ce que j’observe.

Éduquer: Qu’est-ce que les élèves aiment bien dans le cours de techno?

M.G.: Être debout, bouger. Scier, utiliser les machines. Ramener chez eux un produit fini. Et puis, par rapport aux matières plus intellectuelles, il y a moins de frein cognitif, de blocage du type «je suis nul». On est simplement dans l’agir, dans le but de faire un bel objet; on se «prend moins la tête».

Éduquer: Vous faites travailler les élèves en groupe. Quelles sont les difficultés de ce travail?

M.G.: Il faut être très prudent en proposant du travail de groupe: dans un groupe de six, il y aura souvent deux leaders, deux «planqués» et deux exécutants. Ce genre de mécanisme, très difficile à éviter, représente un problème épineux. Souvent, je fais les deux premiers cours là-dessus en leur posant la question: «Qui fait les équipes? Moi ou vous?». Et on réfléchit aux avantages et inconvénients. Encore une fois, le travail manuel est un prétexte pour savoir comment je fonctionne en groupe. Mes cours, au fond, sont des prétextes pour travailler des compétences transdisciplinaires fondamentales: «Comment est-ce que je fonctionne? Comment suis-je dans un groupe? Comment puis-je m’organiser, planifier, pour parvenir à un objectif?»

Éduquer: Comment est considéré le cours de techno par les parents, les élèves, les collègues?

M.G.: Cela reste un cours peu considéré. Aucun parent ne vient me rencontrer en fin de trimestre. Tant mieux, je suis tranquille! (rires). Ici à Saint-Gilles, il y a certes tout un milieu éduqué qui voit d’un bon œil le côté «low-tech», le bois, le manuel, mais l’angoisse des parents se focalise bien évidemment toujours sur les math et le français.

Éduquer: Dans quelle mesure votre cours pourrait-il contribuer à la diffusion des sciences?

M.G.: Il y a trois niveaux de réponse. D’abord, comme je le disais, le cours aborde quelques savoirs scientifiques. Ensuite, il y a l’aspect méthodologique: observation, hypothèses, vérification. Mais pour transmettre des contenus vraiment scientifiques, je m’associe parfois avec des profs de physique, chimie ou math pour proposer des ateliers transdisciplinaires. Servons-nous de la techno pour illustrer la science! L’an passé, j’ai fait un atelier physique et menuiserie avec deux enseignants de sciences: il s’agissait pour les élèves de construire des objets de levage en bois (treuil, poulies, leviers) pour ensuite y effectuer des mesures permettant de parvenir à des conclusions théoriques. Les élèves ont ainsi pu retrouver certaines lois fondamentales de la mécanique. Avec les 5e , nous avons réalisé un dôme en bois, sur lequel ils travaillaient des problèmes de répartition des forces et la trigonométrie. Il y a eu également un atelier forces et pression: construction de colonnes d’eau, de jets d’eau, mesure de vitesse de l’eau, etc. Dans tous ces projets, la techno permet de donner de la consistance à l’expérience scientifique. Et le LIRL encourage explicitement ce genre d’ateliers. D’ailleurs, dans le cadre de ces cours transdisciplinaires, je fais des heures pour des élèves de 5e , alors qu’en principe, seuls les 1re et 2e ont techno.

Éduquer: Au-delà des compétences officielles, qu’espérez-vous transmettre aux ados?

M.G.: Un centrage. Scier, respirer: c’est quasiment une séance de méditation bouddhiste! Même les plus agités, cela leur fait du bien. Ils quittent ce rôle qu’ils ont du mal à abandonner autrement. En menuiserie, si on s’y prend avec agitation, on rate sa pièce et on devra recommencer, deux fois, trois fois. Donc je leur dis: «Bas les masques, inutile de faire le caïd, maintenant fais ta pièce». La leçon positive de l’échec est porteuse, directe, car visible dans l’objet obtenu. Elle est plus concrète que dans les matières intellectuelles, où on évalue plus difficilement la réussite. J’espère également leur transmettre le sens du beau. Je pense que toutes ces compétences méthodologiques qui me tiennent à cœur (organisation, planification, précision, observation, hypothèses, etc.), viennent, au fond, du sens du beau. Un assemblage bois bien fait, c’est jouissif, c’est beau; j’espère que c’est quelque chose qu’ils sentent, et qui les guide.

Éduquer: Qu’est-ce qui est difficile dans votre métier?

M.G.: Le bruit d’abord. C’est fatigant. Ensuite, gérer des ados debout avec des machines tranchantes. Il y a des risques, je dois surveiller. Un gamin de 15 ans qui veut frimer avec une scie circulaire dans les mains doit être correctement cadré. Ensuite, la gestion logistique du matériel. Je ne prépare pas mon atelier «table de nuit» devant un ordi, mais en coupant des dizaines de morceaux de bois, quatre par élève. Cela peut devenir très lourd. Enfin, j’ai peur de manquer d’inspiration, peur de la page blanche.

Éduquer: Qu’appréciez-vous particulièrement dans votre métier?

M.G.: J’adore travailler avec les ados, avec une vraie mixité sociale. Je transmets ma passion, le travail du bois. Et puis j’aime le milieu extrêmement stimulant du LIRL, la co-création, les cours transdisciplinaires avec mes collègues, qui me font m’ouvrir à d’autres choses que la menuiserie stricto sensu. Par exemple, je parlais de ma peur de la page blanche, mais au fond cela ne pose pas problème: l’équipe bouillonne tellement d’idées qu’en une discussion informelle avec des collègues devant un café, je trouve dix nouveaux thèmes d’atelier! J’adore l’enseignement dans cette école. Je fais un travail magnifique: 24 heures de cours par semaine, avec les ados, à faire ce que j’aime, avec des collègues dynamiques, les vacances scolaires… Ça existe vraiment, ce plan de rêve? Parfois, je me pince pour y croire!

 

François Chamaraux, Docteur en physique, enseignant en sciences et mathématiques

 

[1] En région bruxelloise, commune de Saint-Gilles: lirl.be

[2] Comprenant 24 périodes de 45 min réparties en neuf après-midis.

 

Consultez également notre article « Une expérience pédagogique au Lycée Intégral Roger Lallemand«